‹ Œuvres complètes de M. A. de Lamartine (volume 4)Chapitre 37 sur 85 · HYMNE DE LA MORT · texte numérisé non relu

HYMNE DE LA MORT

Élève-toi j mon àme, au-dessus de toi-même j

Voici l'épreuve de ta foi ! Que l'impie assistant à ton heure suprême Ne dise pas : Voyez, il tremble comme moi.

La voilà , cette heure suivie Par l'aube de l'éternité y Cette heure qui juge la vie Et sonne l'immortalité ; Et tu pâlirais devant elle , Ame à l'espérance infidèle!

Tu démentirais tant de jours , Tant de nuits, passés à te dire,

Je vis , je languis , je soupire !

Ah ! mourons pour vivre toujours !

Oui , tu meurs ! déjà ta dépouille De la terre subit les lois , Et de la fange qui te souille Déjà tu ne sens plus le poids ; Sentir ce vil poids c*était vivre!

Et le moment qui te délivre ^ Les hommes l'appellent mourir !

Tel un esclave libre à peine Croit qu'on emporte avec sa chaîne Ses bras qu'il ne sent plus souffrir !

Ah ! laisse aux sens j à la matière , Ces iHusions du tombeau !

Toi , crois-en à ta vie entière ; A. la foi qui fut ton flambeau !

Croi&-en à cette soif sublime , A ce pressentiment intime Qui se sent survivre après toi !

Meurs ^ mon âme j avec assurance ; L'amour, la vertu , l'espérance y En savent plus qu'un jour d'effroi !

Qu'était-ce que la vie ? Exil , ennui , souffrance ,

Un holocauste à l'espérance , Un long acte de foi chaque jour répété !

Tandis que l'insensé buvait à plein calice , Tu versais à tes pieds ta coupe en sacrifice y

Et tu disais : J'ai soif, mais d'immortalité!

Tu vas boire à la source vive D'où coulent les temps et les jours , Océan sans fond et sans rive, Toujours plein , débordant toujours !

L'astre que tu vas voir éclore Ne mesure plus par aurore La vie , hélas ! prête à tarir , Comme l'astre de nos demeures Qui n'ajoute au présent des heures Qu'en retranchant à l'avenir !

Oublie un monde qui s'efface , Oublie une obscure prison , Que ton regard privé d'espace Découvre enfin son horizon !

Vois-tu ces voûtes azurées Dont les arches démesurées S'entr'ouvrent pour s'étendre encor ?

Bientôt leur courbe incalculable Te sera ce qu'un grain de sable Est au vol brûlant du condor !

Tu vas voir la céleste armée Déployer ses orbes sans fin , Ck)mme une poussière animée Qu'agite le souffle divin !

Ces deux soleils dont ta paupière Devinait de loin la lumière

iSk HARMONIES POÉTIQUES

Vont s'épanouir sous tes yeux y

Et chacun d'eux dans son langage

Va te saluer au passage

Du grand nom que chantent les cieux !

Tu leur demanderas les rêves Que ton cœur élançait vers eux , Pendant ces nuits où tu te lèves Pour te pénétrer de leurs feux !

Tu leur demanderas les traces Des êtres chéris dont les places Restèrent vides ici-bas , Et tu sauras sur quelle flamme Leur âme arrachée à ton âme En montant imprima ses pas !

Tu verras quels êtres habitent

Ces palais flottans de l'éther

Qui nagent y volent, ou palpitent,

Enfans de la flamme et de l'air.

Chœurs qui chantent , voix qui bénissent ,

Miroirs de feu qui réfléchissent,

Ailes qui voilent Jéhova !

Poudre vivante de ce temple.

Dont chaque atome le contemple,

L'adore et lui crie : Hosanna !

Dans ce pur océan de vie Bouillonnant de joie et d'amour, I^ mort va te plonger ravie

Comme une étincelle au grand jonr !

Son flux vers Fétemelle aurore y a te porter , obscure encore ^ Jusqu'à Tastre qui toujours luit ^ Ck>mnie un flot que la mer soulève Roule aux bords où le jour se lève Sa brillante écume, et s'enfuit!

Détestais-tu la tyrannie , Âdorais*tu la liberté, De l'oppression impunie Ton œil était-»il révolté ; Avais-tu soif de la justice , Horreur du mal , honte du vice ; Yei-sais-tu des larmes de sang Quand l'imposture ou la bassesse Livraient l'innocente faiblesse Aux serres du crime puissant ;

Sentais*tu la lutte étemelle Du bonheur et de la vertu , Et la lutte encor plus cruelle Du cœur par le cœur combattu ; Rougissais-tu de ce nom d'homme Dont le ciel rit, quand l'orgueil nomme Cette machine à deux ressorts , L'un de boue et l'autre de flamme, Trop avili s'il n'est qu'une âme, Trop sublime s'il n'est qu'un corps ;

Pleurais-tu quand la calomnie Souillait la gloire de poison , Ou quand les ailes du génie Se brisaient contre sa prison ; Pleurais-tu lorsque Philomèle , Couvant ses petits sous son aile , Tombait sous Tongle du vautour ; Quand la Taux tranchait une rose Ou que la vierge à peine éclose Mourait à son premier amour ;

Et sentais-tu ce vide immense Et cet inexorable ennui y Et ce néant de l'existence , Cercle étroit qui tourne sur lui ; Même en t'enivrant de délices Buvais-tu le fond des calices ; Heureuse encor n'avais-tu pas Et ces amertumes sans causes , Et ces désirs brùlans de choses Qui n'ont que leurs noms ici-bas?

Triomphe donc , âme exilée ; Tu vas dans un monde meilleur , Où toute larme est consolée , Où tout désir est le bonheur !

Où l'être qui se purifie N'emporte rien de cette vie Que ce qu'il a d'égal aux dieux , Comme la cime encore obscure

Dont Tombre déci*oit , à mesure Que le jour monte dans les cieux.

Là sont tant de larmes versées

Pendar t ton exil sous les cieux ,

Tant de prières élancées

Du fond d'un cœur tendre et pieux !

Là tant de soupirs de tristesse.

Tant de beaux songes de jeunesse !

Là les amis qui t'ont quitté ,

Épiant ta dernière haleine

Te tendent leur main déjà pleine

Des dons de l'immortalité !

Ne vois-tu pas des étincelles Dans les ombres poindre et flotter ?

N'entends-tu pas frémir les ailes De l'esprit qui va t'emporter ?

Bientôt y nageant de nue en nue.

Tu vas te sentir revêtue Des rayons du divin séjour j Comme une onde qui s'évapore Contracte en montant vers l'aurore La chaleur et l'éclat du jour !

Encore une heure de souffrance , Encore un douloureux adieu !

Puis endors-toi dans l'espérance Pour te réveiller dans ton Dieu !

Tel sur la foi de ses étoiles

i38 HARMONIES POÉTIQUES.

Le pilote pliant ses voiles Pressent la terre sans la voir.

S'endort en rêvant les rivages , Et trouve en s'éveiliant des plages Plus sereines que son espoir.

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