‹ Œuvres complètes de M. A. de Lamartine (volume 4)Chapitre 77 sur 85 · A UNE JEUNE POLONAISE · texte numérisé non relu

A UNE JEUNE POLONAISE

MADEMOISELLE M1CHAT0WSKA.

Le cygne dans son lac contemple son image ; L'éclair se réfléchit dans sa propre clarté ; Le ciel dans Tocéan, et Dieu dans son ouvrage, Et nous dans la postérité.

Dans la postérité, froide et pâle interprète. Miroir terne et glacé comme vos lacs du Nord ! Qu'importe son éclat et son prisme au poète?

Il ne réfléchit que la mort!

Mais dans un cœur vivant se contempler soi-même ; Mais dans l'œil d'une vierge, où l'amitié vous luit^ Découvrir tout à coup un regard qui vous aime^ Comme une étoile dans la nuit!

Mais se dire : Au milieu de la tempête humaine. Dans un point lumineux de l'immense horizon.

Contre la calomnie et l'injure et la haine Il est un abri pour mon nom !

A UNE JEUNE POLONAISE. STt

Il est au moins un cœur où ma harpe résonne.

Où mes soupirs secrets comme au ciel sont compris. Où ma voix retentit, où mon âme rayonne :

Ah ! du barde voilà le prix !

Mon asile et ma gloire, à moi, sont dans ton âme. Qu'importe si le temps de nos chants est vainqueur? Vivre même inconnu dans un songe de femme, Avoir un écho dans son cœur !

Mystérieux témoin de ses larmes versées.

Sentir battre en son cœur le soupir comprimé, Avoir, comme un ami, sa part dans ses pensées, Par ses lèvres être nommé !

Le jour la suivre seul dans les bois, sur la grève; De sa lampe la nuit prolonger la clarté; Être le nom qu'elle aime ou l'ombre qu'elle rêve : Voilà mon immortalité !

PAB M. DE SAINTE-BEUVE r

Juillet 18S9.

Le jour que je vous vis pour la troisième fois. C'était en juin dénier , voici bientôt deux mois ; Vous en souviendress-vous? j'ose à peine le croire; Mais ce jour à jamais emplira ma mémoire; Après nous être un peu promenés seul à seul Au pied d'un marronnier ou sous quelque tilleul. Nous vînmes nous asseoir, et longtemps nous causâmes De nous, des maux humains, des besoins de nos âmes ; Moi surtout, moi plus jeune, inconnu, curieux, J'aspirais vos regards, je lisais dans vos yeux. Comme aux yeux d'un ami qui vient d'un long voyage ; Je rapportais au cœur chaque éclair de visage; Et dans vos souvenirs ceux que je choisissais. C'était votre jeunesse, et vos premiers accès D'abord flottans, obscurs, d'ardente poésie, Et les égaremens de votre fantaisie.

Vos mouvemens sans but, vos courses en tout lieu, Avant qu'en votre cœur le démon fût un dieu.

* Voir la réponse de M. de Lamartine, page 194.

ËPITRE A M. D£ LAMARTINE. 379

Sur la terre jeté^ manquant de lyre encore.

Errant, que faisieE-Yous de ce don qui dévore? Où vos pleurs allaient-ils? par où montaient voschants? Sousquekantres profonds , par quelsbrusquespencbans S'abtmait loin des yeux le fleuve? Quels orages Ce soleil chauffatt-il derrière les nuages ?

Ignoré de vous-même et de tous, vous alliez. •• Où? dites ? parle2>moi de ces temps oubliés.

Enfant, Dieu vous nourrit de sa sainte parole ; Mais bientôt le laissant pour un monde frivole, > Et cherchant la sagesse et la paix hors de lui. Vous avez poursuivi les plaisirs par ennui ; Vous avez, loin de vous, couru mille chimères. Goûté les douces eaux et les sources amères, Et sous des cieux brillans, sur des lacs embaumés. Demandé le bonheur à des objets aimés.

Bonheur vain ! fol espoir ! délire d'une fièvre! Coupe qu'on croyait fraîche, et qui brûle la lèvre ! Flocon léger d'écume, atome éblouissant Que l'esquif fait jaillir de la vague en glissant ! Filet d'eau- du désert que boit le sable aride ! Phosphore des marais, dont la fuite rapide Découvre plus à nu Fépaisse obscurité De Tablme sans fond où dort l'éternité !

Oh ! quand je vous ai dit à mon tovir ma tristesse, Et qu'aussi j'ai parlé des jours pleins de vitesse, Ou de ces jours si l&ats qu'on ne peut épuiser. Goutte à goutte tombant sur le cœur sans l'user ; Que je n'avais au monde aucun but à poursuivre ; Que je recommençais chaque malin à vivre ;

380 ËPITRE

Oh ! qu'alors sagement et d'un ton fraternel

Vous m'avez par la main ramené jusqu'au ciel !

û Tel je fus, disiez-vous ; cette humeur inquiète,

m Ce trouble dévorant au cœur de tout poète,

« Et dont souvent s'égare une jeunesse en feu,

« N'a de remède ici que le retour à Dieu ;

ff Seul il donne la paix, dès qu'on rentre en la voie ;

« Au mal inévitable il mêle un peu de joie,

« Nous montre en haut Tespoir de ce qu'on a rêvé,

« Et sinon le bonheur, le calme est retrouvé. »

Et souvent depuis lors, en mon âme moins folle. J'ai mûrement pesé cette simple parole ; Je la porte avec moi ; je la couve en mon sein, Pour en faire germer quelque pieux dessein.

Mais quand j'en ai longtemps échauffé ma pensée^ Que la prière en pleurs, à pas lents avancée. M'a baisé sur le front comme un (ils, m'enlevant Dans ses bras, loin du monde, en un rêve fervent, Et que j'entends déjà dans la sphère bénie Des harpes et des voix la douceur infinie.

Voilà que de mon âme, alentour, au dedans, Quelques funestes cris, quelques désirs grondans, Éclatent tout à coup, et d'en haut je retombe Plus bas dans le péché, plus avant dans la tombe ! — Et pourtant aujourd'hui qu'un radieux soleil Vient d'ouvrir le matin à l'orient vermeil ; Quand tout est calme encor, que le bruit de la ville S'éveille à peine autour de mon paisible asile ; A l'instant où le cœur aime à se souvenir,

Où Ton pense aux absens, aux morts, à l'avenir.

Votre parolei ami, me revient, et j'y pense ;

Et consacrant pour moi le beau jour qui commence,

Je vous renvoie, à vous, ce mot que je vous dois,

A vous, sous votre vigne, au milieu des grands bois.

Là désormais, sans trouble, au port après l'orage.

Rafraîchissant vos jours aux fraîcheurs de l'ombrage,

Vous vous plaisez aux lieux d'où vous étiez sorti ;

Que verriez-vous de plus? vous avez tout senti.

Les heures qu'on maudit et celles qu'on caresse

Vous ont assez comblé d'amertume et d'ivresse ;

Des passions en vous les rumeurs ont cessé ;

De vos afflictions le lac est amassé ;

Il ne bouillonne plus; il dort, il dort dans l'ombre,

Au fond de vous, muet, inépuisable et sombre;

A l'entour un esprit flotte, et de ce côté

Les lieux sont revêtus d'une triste beauté.

Mais ailleurs, mais partout, que la lumière est pure !

Quel dôme vaste et bleu couronne la verdure ;

Et combien cette voix pleure amoureusement !

Vous chantez, vous priez, comme Abel, en aimant ;

Votre cœur tout entier est un autel qui fume ;

Vous y mettez Tencens, et l'éclair le consume ;

Chaque ange est votre frère, et quand vientl'un d'entre eux,

En vous il se repose, — ô grand homme, homme heureux*!

* Depuis que cette pièce a été adressée à notre illastre poëte , deux affreux malheurs sont yenus la démentir, et montrer que pour le grand homme heureux^ tout le lae des afflietiani n*était pas amaeté ; il y manquait une goutte encore, et la plus amère.

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