‹ Œuvres complètes de M. A. de Lamartine (volume 5)Chapitre 13 sur 88 · PENSÉE DES MORTS · texte numérisé non relu

PENSÉE DES MORTS

Voilà les feuilles sans sève Qui tombent sur le gazon ; Voilà le vent qui s'élève Et gémit dans le vallon ;

. Voilà l'errante hirondelle Qui rase du bout de l'aile L'eau dormante des marais; Voilà l'enfant des chaumières Qui glane sur les bruyères Le bois tombé des forêts.

L'onde n'a plus le murmure Dont elle enchantail les bois ; Sous des rameaux sans verdure Les oiseaux n'ont plus de voix ; Le soir est près de l'aurore , L'astre à peine vient d'éclore Qu'il va terminer son tour; Il jette par intervalle Une lueur de clarté pâle Qu'on appelle encore un jour.

L'aube n'a plus de zéphyre Sous ses nuages dorés , La pourpre du soir expire Sous les flots décolorés ; La mer solitaire et vide N'est plus qu'un désert aride Où l'œil cherche en vain l'esquif, Et sur la grève plus sourde La vague orageuse et lourde N'a qu'un murmure plaintif.

La brebis sur les collines

Ne trouve plus le gazon ,

Son agneau laisse aux épines

Les débris de sa toison ,

La flûte aux accords champêtres

Ne réjouit plus les hêtres

Des airs de joie ou d'amcur,

Toute herbe aux champs est glanée ;

Et HËLiGtEUSES. iS

Ainsi finit une année, Ainsi finissent nos jours!

C'est la saison où tout tombe Aux coups redoublés des vents ; Un vent qui vient de la tombe Moissonne aussi les vivants :

Ils tombent alors par mille, Comme la plume inutile Que l'aigle abandonne aux airs , Lorsque des plumes nouvelles Viennent réchaulTer ses ailes A l'approche des hivers.

C'est alors que ma paupière Vous vit pâlir et mourir, Tendres fruits qu'à la lumière Dieu n'a pas laissés mûrir !

Quoique jeune sur la terre, Je suis déjà solitaire Parmi ceux de ma saison , Et quand je dis en moi-même :

Où sont ceux que ton cœur aime?

Je regarde le gazon.

Leur tombe est sur la colline.

Mon pied lé sait ; la voilà I Mais leur essence divine , Mais eux , Seigneur, sont-ils là?

Jusqu'à Tindien rivage

Le ramier porte un message Qu'il rapporte à nos climats ; La voile passe et repasse , Mais de son étroit espace Leur âme ne revient pas.

Ah I quand les vents de Fautomne Sifflent dans les rameaux morts , Quand le brin d'herbe frissonne , Quand le pin rend ses accords , Quand la cloche des ténèbres Balance ses glas funèbres , La nuit , à travers les bois , A chaque vent qui s'élève , A chaque flot sur la grève , Je dis : N'es-tu pas leur voix ?

Du moins si leur voix si pure

Est trop vague pour nos sens ,

Leur âme en secret murmure n

De plus intimes accents;

Au fond des cœurs qui sommeillent ,

Leurs souvenirs qui s'éveillent

Se pressent de tous côtés,

Comme d'arides feuillages

Que rapportent les orages

Au tronc qui les a portés I

C'ejt une mère ravie A ses enfants dispersés ,

ET feÉLtGIEtiSËâ. 77

Qui leur tend de Tautre vie Ces bras qui les onl bercés ; Des baisers sont sur sa bouche , Sur ce sein qui fut leur couche Son cœur les rappelle à soi ; Des pleurs voilent son sourire , Et son regard semble dire :

Vous aime-t-on comme moi?

C'çst une jeune fiancée

Qui , le front ceint du bandeau ,

N'emporta qu'une pensée

De sa jeunesse au tombeau ;

Triste, hélas! dans le ciel même ,

Pour revoir celui qu'elle aime

Elle revient sur ses pas ,

Et lui dit : Ma tombe eét verte!

Sur cette terre déserte

Qu'attends-tu? Je n'y suis pas !

C'est un ami de l'enfance

Qu'aux jours sombres du malheur

Nous prêta la Providence

Pour appuyer notre cœur ;

Il n'est plus ; notre âme est veuve ,

Il nous suit dans notre épreuve

Et nous dit avec pitié :

Ami , si ton âme est pleine ,

De ta joie ou de ta peine

Qui portera la moitié?

C'ost l'ombre pâle d'un père Qui mourut en nous nommant ; C'est une sœur, c'est un frère, Qui nous devance un moment ; Sous notre heureuse demeure , Avec celui qui les pleure, Hélas ! ils dormaient hier !

Et notre cœur doute encore , Que le ver déjà dévore Cette chair de notre chair !

L'enfant dont la mort cruelle Vient de vider le berceau , Qui tomba de la mamelle Au lit glacé du tombeau ; Tous ceux enfin dont la vie , Un jour ou l'autre ravie, Emporte une part de nous , Murmurent sous la poussière :

Vous qui voyez la lumière.

Vous souvenez-vous de nous !

Ah ! vous pleurer est le bonheur suprême, Mânes chéris de quiconque a des pleurs !

Vous oublier c'est s'oublier soi-même :

N.'êtes-vous pas un débris de nos cœurs?

En avançant dans notre obscur voyage , Du doux passé l'horizon est plus beau , En deux moitiés notre âme se partage ,

Et la meilleure appaMient au tombeau !

Dieu de pardon ! leur Dieu l Dieu de leurs pères ! Toi que leur bouche a si souvent nommé 1 Entends pour eux les larmes de leurs frères 1 Prions pour eux, nous qu'ils ont tant aimél

Ils t'ont prié pendant leur courte vie , lis ont souri quand lu les as frappés 1 Ils ont crié : Que ta main soit bénie 1 Dieu, tout espwrl les aurais-tu trompés?

Et cependant pourquoi ce long silence?

Nous auraient-ils oubliés sans retour?

N*aiment-ils plus? Ahl ce doute t'offense!

El toi , mon Dieu , n'es-tu pas tout amour?

Mais , s'ils parlaient à l'ami qui les pleure, S'ils nous disaient comment ils sont heureux , De tes desseins nous devancerions l'heure, Avant ton jour nous volerions vers eux.

Où vivent-ils? quel astre à leur paupière Répand un jour plus durable et plus doux ?

Vont-ils peupler ces îles de lumière?

Ou planent-ils entre le ciel et nous?

SonUls noyés dans l'éternelle flamme?

Onl-ils perdu ces doux noms d'ici-bas ,

Ces noms de sœur et d'amante et de femme?

ilARM0i>^IËS PO^TIQUËâ A ces appels ne répondront-ils pas?

Non, non, mon Dieu, si la céleste gloire Leur eût ravi tout souvenir humain , Tu nous aurais enlevé leur mémoire; Nos pleurs sur eux couleraient-ils en vain?

Ah ! dans ton sein que leur âme se noie !

Mais garde^nous nos places dans leur cœur; Eux qui jadis ont goûlé notre joie, Pouvons-nous être heureux sans leur bonheur?

Étends sur eux la marn de ta clémence , Ils ont péché ; mais le ciel est un don !

Ils ont souffert ; c'est une autre innocence ! Ils ont aimé ; c'est le sceau du pardon !

Ils furent ce que nous sommes,

Poussière , jouet du vent!

Fragiles comme des hommes ,

Faibles comme le néant !

Si leurs pieds souvent glissèrent ,

Si leurs lèvres transgressèrent

Quelque lettre de ta loi ,

Père ! ô Juge suprême I

Ah ! ne les vois pas eux-même,

Ne regarde e'n eux que toi !

Si tu scrutes la poussière, Elle s'enfuit à ta voix !

ET RELIGIEUSES. 8t

Si tu touches la lumière, Elle ternira tes doigts I Si ton œil divin les sonde , Les colonnes de ce monde Et des cieux chancelleront ; Si tu dis à rinnocence :

Monte, et plaide en ma présence !

Tes Vertus se voileront.

Mais toi , Seigneur, tu possèdes

Ta propre immortalité !

Tout le bonheur que tu cèdes

Accroît ta félicité!

Tu dis au soleil d'éclore ,

Et le jour ruisselle encore 1

Tu dis au temps d'enfanter,

Et réternité docile ,

Jetant les siècles par mille ,

Les répand sans les compter I

Les mondes que tu répares Devant toi vont rajeunir, Et jamais tu ne sépares Le passé de l'avenir ; Tu vis I et tu vis! les âges , Inégaux pour tes ouvrages , Sont tous égaux sous ta main ; Et jamais ta voix ne nomme.

Hélas ! ces trois mots de l'homme :

Hier, aujourd'hui , demain!

8i HARMONIES POÉTIQUKS.

père de la nature, Source , abîme de tout bien , Rien à toi ne se mesure , Ah I ne te mesure à rien.

Mets , ô divine clémence !

Mets ton poids dans la balance !

Si tu pèses le néant 1 Triomphe , ô vertu suprême !

En te contemplant toi-même ; Triomphe en nous pardonnant !

Page 1