III. ij
Du jour qui va les fuir ia dernière clarté.
Jusqu'à ce qu'abaissés de leur niveau céleste , Ces sommets décroissants plongent comme le reste , Et qu'étendue enfin sur la terre et les mers, L'universelle nuit pèse sur l'univers.
De la gloire et du temps voilà l'image sombre ; Éloigne-toi d'un siècle , et tout rentre dans l'ombre ; Laisse pour fuir l'oubli tant d'insensés courir; Que sert un jour de plus à ce qui doit mourir?
Tu voudrais cependant que sur un cénotaphe La gloire t'inscrivît ta ligne d'épilaphe , Et promit à ton nom , de temps en temps cité, Ses heures de mémoire et d'immortalité , Jusqu'à ce qu'un passant, brisant ton humble pierre , Dispersât sous ses pieds ta gloire et ta poussière y Et qu'un jour, en sifflant, le berger du vallon Ne sût plus rassembler les lettres de ton nom : Ah ! qu'à ces vains regrets ton âme soit fermée ! Le funèbre baiser dont une bouche aimée Scelle au dernier adieu les lèvres du mourant. Notre nom qu'un ami rappelle en soupirant , Les larmes sans témoin dont un œil nous arrose , Voilà notre épitaphe et notre apothéose !
A nous à qui le sort en naissant n'a promis D'autre immortalité qu'aux cœurs de nos amis , Que le sort nous la donne à notre heure suprême ! Le souvenir n'est doux que dans un cœur qui t*aime 1 Si de ton nom pourtant tu veux l'entretenir, (il ave ces simples mots sur ton urne à venir :
ET RELiGlEtJSEâ. îi?
« Là dort d'un doux sommeil , quoique sans mausolée,
Dans le sein de sa mère un fils de la vallée.
Que t'importe, 6 passant! s'il fut célèbre ou non?
En changeant de patrie il a changé de nom !
Tout près de son berceau sa tombe fut placée ;
Peu^ d'espace borna sa vie et sa pensée ;
Content de son bonheur, il sut le renfermer
Autour des seuls objets qu'il eût besoin d'aimer,
Une mère, une femme, un ami , la nature;
Et de ses vœux , en tout, son cœur fut la mesure.
Ses pas ni ses désirs n'ont jamais dépassé
Cet horizon étroit par ton œil embrassé.
Et pour lui l'univers s'étendait de la pente
Où sous ces peupliers son beau fleuve serpente ,
Jusqu'à ces monts vcHsins d'où l'ombre qui descend
De l'haleine des bois rafraîchit le passant !
II ne goûta jamais l'ivresse de la gloire , <
Ce faux pressentiment d'une vaine mémoire ;
Jamais dans la tempête il n'éleva la voix,
Ou ne jeta son sort dans l'urne de nos lois ;
Jamais il ne força le lion populaire
A frémir à ses pieds d'amour ou de colère ;
Jamais de la victoire il ne vit les enfants
Incliner sur son front leurs drapeaux triomphants.
Il ne promena point sa vague inquiétude
De rivage en rivage et d'étude en étude ;
Il ne vit point son or, marchandant ses plaisirs ,
Tarir entre ses mains plus tard que ses désirs;
Il n'alla point chercher dans Rome ou dans la Grèce
Les mystères voilés de l'antique sagesse,
liS HARMONÎEâ POÉTtQtlES
Ni du bleu firmament , pour enchanter ses yeux , Voir des astres nouveaux levés sous d'autres cieux ; Mais il eut , sans goûter une science amère , La loi de ses aïeux et le Dieu de sa mère ; Reçut, sans la peser à nos poids inconstants, Dans un cœur simple et pur la sagesse des temps, Comme des mains d'un père on prend son héritage Avec Teau qui Tarrose et Farbre qui Tombrage. II semait de ses mains le champ de ses aïeux , Il ne se lassait pas du spectacle des cieux; Il voyait chaque jour sur la terre arrosée L'aurore se dissoudre en perles de rosée , Les bois se revêtir de leurs manteaux flottants, La sève remonter aux bourgeons du printemps , Les fleurs où le Très-Haut rassembla ses merveilles. Livrer Tambre liquide aux rayons des abeilles , • L'astre du jour mourant dans un couchant vermeil De ses derniers regards inspirer le sommeil , Ou les feux dispersés dans des nuits embaumées , Calculant sans compas leurs courbes enflammées, Sous la voûte sans clef flottant de toutes parts, Élever sa pensée autant que ses regards.
De l'amour dans son cœur fixé par l'innocence , li'ême après sa jeunesse on sentait la présence, Comme on respire encor dans un vase exhalé L'odeur d'un doux parfum après qu'il a brûlé ; Comme , en quittant la terre , un soleil qui s'ombrage Laisse encor sa chaleur et sa pourpre au nuage ; Les doux ressouvenirs, ces échos du bonheur, Jusqu'à ses derniers jours réchauffèrent son cœur;
ET RELK^IÉtiàEâ. iia
Quand de ces jours nombreux la coupe fut remplie ,
II accueillit la mort en bénissant la vie.
Vous , dont le nom sublime a volé sous les cieux ,
Heureux , sages ou grands, qu'avez-vous eu de mieux?
Dieu ne mesure pas nos sorts à l'étendue ;
La goutte de rosée à Therbe suspendue
Y réfléchit un ciel aussi vaste , aussi pur,
Que rimmense océan dans ses plaines d'azur ! »