‹ Œuvres complètes de M. A. de Lamartine (volume 5)Chapitre 42 sur 88 · HYMNE DE LA MORT · texte numérisé non relu

HYMNE DE LA MORT

Élève-loi , mon âme , au-dessus de toi-même ,

Voici l'épreuve de ta foi 1 Que rimpie assistant à ton heure suprême Ne dise pas : Voyez, il tremble comme moi.

La voilà , cette heure suivie Par Taube de rétemité, Cette heure qui juge la vie £t sonne Timmortalité ; Et tu pâlirais devant elle ,

23i HARMONIES POÉTIQUES

Ame à l'espérance infidèle !

Tu démentirais tant de jours, Tant de nuits, passés à te dire , Je vis, je languis, je soupire !

Ah 1 mourons pour vivre toujours !

Oui , tu meurs ! déjà ta dépouille De la terre subit les lois.

Et de la fange qui te souille Déjà tu ne sens plus le poids ; Sentir ce vil poids c'était vivre!

Et le moment qui te délivre , Les hommes l'appellent mourir !

Tel un esclave libre à peine Croit qu'on emjjorte avec sa chaîne Ses bras qu'il ne sent plus souffrir î

Ah ! laisse aux sens , à la matière , Ces illusions du tombeau !

Toi , crois-en à ta vie entière ; A la foi qui fut ton flambeau !

Croisren à cette soif sublime , A ce pressentiment intime Qui se sent survivre après toi 1 Meurs, mon âme, avec assurance; L'amour, la vertu , l'espérance , En savent plus qu'un jour d'effroi I

Qu'était-ce que la vie ? Exil , ennui , souffrance , Un holocauste à l'espérance ,

ET RELtGlEÙSÉâ. 333

lin long acte de foi chaque jour répété I Tandis que l'insensé buvait à plein calice , Tu versais à tes pieds ta coupe en sacrifice , El tu disais : J'ai soif, mais d'immortalité !

Tu vas boire à la source vive D'où coulent les temps et les jours , Océan sans fond et sans rive , Toujours plein , débordant toujours 1 L^astre que tu vas voir éclore Ne mesure plus par aurore La vie , hélas ! prête à tarir, Comme Fastre de nos demeures Qui n'ajoute au présent des heures Qu'en retranchant à l'avenir I

Oublie un monde qui s'eflface , Oublie une obscure prison ; Que ton regard privé d'espace Découvre enfin son horizon 1 Vois-tu ces voûtes azurées Dont les arches démesurées S'entr'ouvrent pour s'étendre encor?

Bientôt leur courbe incalculable Te sera ce qu'un grain de sable Est au vol brûlant du condor 1

Tu vas voir la céleste armée Déployer ses orbes sans fin , Comme une poussière animée

23i HARMONIES POÉTIQUES

Qu'agite le souffle divin I

Ces deux soleils dont ta paupière

Devinait de loin la lumière

Vont s'épanouir sous tes yeux ,

Et chacun d'eux dans son langage

Va te saluer au passage

Du grand nom que chantent les creux 1

Tu leur demanderas les rêves Que ton cœur élançait vers eux , Pendant ces nuits où tu te lèves Pour te pénétrer de leurs feux ! Tu leur demanderas les traces Des êtres chéris dont les places Restèrent vides ici-bas , Et tu sauras sur quelle flamme Leur âme arrachée à ton âme En montant imprima ses pas !

Tu verras quels êtres habitent Ces palais flottants de l'éther Qui nagent, volent, ou palpitent, Enfants de la flamme et de l'air, Chœurs qui chantent, voix qui bénissent, Miroirs de feu qui réfléchissent , Ailes qui voilent Jéhova 1 Poudre vivante de ce temple , Dont chaque atome le contemple , L'adore et lui crie : Hosanna!

ET RËLIG[ËDSEâ. ^

Dans ce pur océan de vie Bouillonnant de joie et d'amour, La mort va te plonger ravie Comme une étincelle au grand jour !

Son Qux vers Téternelle aurore Va te porter, obscure encore , Jusqu'à Tastre qui toujours luit, Comme un flot que la mer soulève Houle aux bords où le jour se lève Sa brillante écume, et s'enfuit !

Détestais-tu la tyrannie , Adorais-tu la liberté, De l'oppression impunie Ton œil était-il révolté ; Avais-tu soif de la justice , Horreur du mal , honte du vice ; Versais-tu des larmes de sang Quand Timposture ou la bassesse Livraient Tinnocente faiblesse Aux serres du crime puissant ;

Sentais-tu la lutte étemelle Du bonheur et de la vertu , Et la lutte encor plus cruelle Du cœur par. le cœur combattu ; Rougissais-tu de ce nom d'homme Dont le ciel rit, quand l'orgueil nomme Cette machine à deux ressorts , L'un de boue et l'autre de flamme ,

836 âARttONIÈS POlÊtlQtiES^

Trop avili s il n'esl qu'une âme , Trop sublime s*il n'esl qu'ua corps ;

Pleurais-tu quand la calomnie Souillait la gloire de poison , Ou quand les ailes du génie Se brisaient contre sa prison ; Pleurais-tu lorsque Philomèle , Couvant ses petits sous son aile , Tombait sous Tongle du vautour; Quand la faux tranchait une rose, Ou que la vierge à peine éclose Mourait à son premier amour ;

Et sentais-tu ce vide immense Et cet inexorable ennui , Et ce néant de l'existence , Cercle étroit qui tourne sur lui ; Même en t'enivrant de délices Buvais-tu le fond des calices; Heureuse encor, n'avais-tu pas Et ces amertumes sans causes , Et ces désirs brûlants de choses Qui n'ont que leurs noms ici -bas?

Triomphe donc, âme exilée; Tu vas dans un monde meilleur, Où toute larme est consolée , Où tout désir est le bonheur !

Où l'être qui se purifie

ET RELIGIEUSES. S3t

N'emporte rien de cette vie Que ce qu'il a d'égal aux dieux , Comme la cime encore obscure Dont Tombre décroît , à mesure Que le jour monte dans les cieux.

Là sont tant de larmes versées

Pendant ton exil sous les cieux ,

Tant de prières élancées

Du fond d'un cœur tendre et pieux !

Là tant de soupirs de tristesse ,

Tant de beaux songes de jeunesse !

Là les amis qui font quitté ,

Épiant ta dernière haleine

Te tendent leur main déjà pleine

Des dons de l'immortalité !

Ne vois-tu pas des étincelles Dans les ombres poindre et flotter?

N'entends-tu pas frémir les ailes De l'esprit qui va Remporter?

Bientôt, nageant de nue en nue , Tu vas te sentir revêtue Des rayons du divin séjour, Comme une onde qui s'évapore Contracte en montant vers l'aurore La chaleur et l'éclat du jour 1

Encore une heure de souffrance , Encore un douloureux adieu I

Puis endors-toi dans l'espcranœ Pour te réveiller dans ton Dieu !

Tel sur la foi de ses étoiles Le pilote pliant ses voiles Pressent la terre sans la voir, S'endort en rêvant les rivages, Et trouve en s'éveillant des plages Plus sereines que son espoir.

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