‹ Œuvres complètes de M. A. de Lamartine (volume 5)Chapitre 52 sur 88 · ÉLÉGIE · texte numérisé non relu

ÉLÉGIE

Sur la plage sonore où la mer de Sorrente Déroule ses flots bleus » aux pieds de l'oranger Il est, près du sentier, sous la haie odorante, Une pierre petite, étroite, indifférente Aux pas distraits de l'étranger !

La giroflée y cache un seul nom sous ses gerbes, Un nom que nul écho n'a jamais répété !

Quelquefois seulement le passant arrêté , Lisant l'âge et la date en écartant les herbes , Et sentant dans ses yeu» quelques larmes courir, Dit : Elle avait seize ans! c'est bien tôt pour mourir!

Mais pourquoi m'entraîner vers ces scènes passées? Laissons le vent gémir et le flot murmurer ; Revenez , revenez , ô mes tristes pensées !

Je veux rêver et non pleurer 1

n HARMONIES POÉTIQUEâ

Dit : Elle avait seize ans! — Oui , seize ^ns! el cet âge

N'avait jamais brillé sur un front plus charmant !

Et jamais tout Téclat de ce brûlant rivage

Ne s'était réfléchi dans un œil plus aimant!

Moi seul , je la revois, telle que la pensée

Dans rame où rien ne meurt, vivante l'a laissée,

Vivante ! comme à l'heure où, les yeux sur les miens,

Prolongeant sur la mer nos premiers entretiens ,

Ses cheveux noirs livrés au vent qui les dénoue ,

Et l'ombre de la voile errante sur sa joue ,

Elle écoutait le chant du nocturne pécheur.

De la brise embaumée aspirait la fraîcheur,

Me montrait dans le ciel la lune épanouie ,

Comme une fleur des nuits dont Taube est réjouie ,

Et l'écume argentée ; et me disait : Pourquoi

Tout brille-t-il ainsi dans les airs et dans moi?

Jamais ces champs d'azur semés de tant de flammes ,

Jamais ces sables d'or où vont mourir les lames,

Ces monts dont les sommets tremblent au fond des cieux ,

Ces golfes couronnés de bois silencieux ,

Ces lueurs sur la côte , et ces chants sur les vagues ,

N'avaient ému mes sens de voluptés si vagues!

Pourquoi comme ce soir n'ai-je jamais rêvé ?

Un astre dans mon cœur s'est-il aussi levé?

Et toi , fils du matin 1 dis, à ces nuits si belles

Les nuits de ton pays, sans moi , ressemblaient-elles?

Puis regardant sa mère assise auprès de nous ,

Posait pour s'endormir son front sur ses genoux.

Mais pourquoi m'entratner vers ces scènes passées?

Laissons le vent gémir et le flot murmurer ; Revenez , revenez, ô mes tristes pensées 1 Je veux rêver et non pleurer !

Que son œil était pur^ et sa lèvre candide !

Que le ciel inondait son âme de clarté !

Le beau lac de Némi qu'aucun souffle ne ride A moins de transparence et de limpidité I Dans cette âme avant elle on voyait ses pensées ; Ses paupières, jamais sur ses beaux yeux baissées , Ne voilaient son regard d'innocence rempli , Nul souci sur son front n'avait laissé son pli ; Tout folâtrait en elle : et ce jeune sourire Qui plus tard sur la bouche avec tristesse expire , Sur sa lèvre entr'ouverte était toujours flottant Comme un pur arc-en-ciel sur un jour éclatant 1 Nulle ombre ne voilait ce ravissant visage , Ce rayon n'avait pas traversé de nuage 1 Son pas insouciant , indécis , balancé , Flottait comme un flot libre ou le jour est bercé , Ou courait pour courir ; et sa voix argentine, Écho limpide et pur de son âme enfantine , Musique de cette âme où tout semblait chanter, Égayait jusqu'à l'air qui l'entendait monter!

Mais pourquoi m'entrainer vers ces scènes passées? Laissez le vent gémir et le flot murmurer ; Bevenez, revenez , ô mes tristes pensées!

Je veux rêver et non pleurer !

Mon image en son cœur se grava la première ,

Comme dans FœH qui s'ouvre, au malin, la lumière;

Elle ne regarda plus rien après ce jour;

De l'heure qu'elle aima, l'univers fut amour !

Elle me confondait avec sa propre vie ,

Voyait tout dans mon âme ; et je faisais partie

De ce monde enchanté qui flottait sous ses yeux.

Du bonheur de la terre et de Tespoir des cieux.

Elle ne pensait plus au temps , à la dislance ,

L'heure seule absorbait toute son existence ;

Avant moi celte vie était sans souvenir.

Un soir de ces beaux jours était tout l'avenir !

Elle se confiait à la douce nature

Qui souriait sur nous; à la prière pure

Qu'elle allait, le cœur plein de joie, et non de pleurs,

A l'autel qu'elle aimait répandre avec ses fleura :

Et sa main m'entraînait aux marches de son temple ,

Et comme un humble enfont je suivais son exemple ,

Et sa voix me disait tout bas : Prie avec moi !

Car je ne comprends pas le ciel même sans toi !

Mais pourquoi m'entrainer vers ces scènes passées? Laissez le vent gémir et le flot murmurer ; Revenez , revenez , ô mes tristes pensées I Je veux rôver et non pleurer 1

Voyez, dans son bassin, l'eau d'une source vive S'arrondir comme un lac sous son étroite rive , Bleue et claire , à l'abri du vent qui va courir Et du rayon brûlant qui pourrait la tarir!

Un cygne blanc nageant sur la nappe limpide ,

En y plongeant son cou qu'enveloppe la ride ,

Orne sans le ternir le liquide miroir,

Et s'y berce au milieu des étoiles du soir ;

Mais si , prenant son vol vers des sources nouvelles ,

Il bat le flot tremblant de ses humides aileS,

Le ciel s'efface au sein de l'onde qui brunit ,

La plume à grands flocons y tombe , et la ternit,

Comme si, le vautour, ennemi de sa race,

De sa mort sur les flots avait semé la trace ;

Et l'azur éclatant de ce lac enchanté

N'est plus qu'une onde obscure où le sable a monté !

Ainsi , quand je partis, tout trembla dans cette âme ;

Le rayon s'éteignit, et sa mourante flamme

Remonta dans le ciel pour n'en plus revenir ;

Elle n'attendit pas un second avenir,

Elle ne languit pas de doute en espérance ,

Et ne disputa pas sa vie à la souffrance ;

Elle but d'un seul trait le vase de douleur.

Dans sa première larme elle noya son cœur !

Et, semblable à l'oiseau, moins pur et moins beau qu'elle.

Qui le soir pour dormir met son cou sous son aile.

Elle s'enveloppa d'un muet désespoir,

Et s'endormit aussi ; mais , hélas ! loin du soir !

Mais pourquoi m'entraîner^vers ces scènes passées? . Laissons le vent gémir et le flot murmurer ; Revenez , revenez , ô mes tristes pensées I Je veux rêver et non pleu^er 1

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