‹ Œuvres complètes de M. A. de Lamartine (volume 5)Chapitre 56 sur 88 · CANTIQUE · texte numérisé non relu

CANTIQUE

Tu ne dors pas, souffle de vie , Puisque Tunivors vit toujours 1 Ta sainte haleine vivifie Les premiers et les derniers jours !

C'est toi qui répondis au Verbe qui te nomme ! Quand le chaos muet tressaillit comme un homme Que d*une voix puissante on éveille en sursaut ; C'est toi qui t'agitas dans l'inerte matière , Képétas dans les cieux la parole première , Et comme un bleu tapis déroulas la lumière Sous les pas du Très-Haut î

Tu fis aimer, tu fis comprendre

Ce que la parole avait dit ;

Tu fis monter, tu fis descendre

Le Verbe qui se répandit ; Tu condensas les airs , tu balanças les nues , Tu sondas des soleils les routes inconnues ,

ttAttMONÎËS POÉTIQUES. 305

Tu fis tourner le ciel sur Timmortel essieu : Tel qu'un guide avancé dans une vole obscure , Tu donnas forme et vie à toute créature , Et , pour tracer sa route à l'aveugle nature , Tu marchas devant Dieu !

Mais tu ne gardas pas sans cesse

Les mêmes formes à ses yeux !

Tu les pris toutes , à Sagesse ,

Afin de glorifier mieux !

Tantôt brise et rayons , tantôt foudre et tempêtes , Son terrible ou plaintif des harpes des prophètes , Colonne qu Israël voit marcher devant soi , Parabole touchante ou sanglant sacrifice , Sueur des Oliviers la veille du supplice , Grâce et vertu coulant de ce divin calice, C'est toi ! c'est toujours toi !

Le genre humain n'est qu'un seul être

Formé de générations,

Comme un seul homme on le voit naître ,

Ton souffle est dans ses passions !

Jeune, son âme immense, orageuse et profonde. Déborde à flots d'écume et ravage le monde ; Tu sèmes ses flocons de climats en climats, Ton accent belliqueux a l'éclat du tonnerre , Ton pas retentissant secoue au loin la terre , Et le dieu cfui te lance est le dieu de la guerre Servi par le trépas !

SM HAaMONlES POÉTIQUES

Tu revêts la forme sanglante D'un héros , d'un peuple , d'un roi !

Tu foules la terre tremblante Qui passe et se tait devant toi !

Mais quand le sang glacé dans ses veines s'arréle , Le genre humain qui sent que son heure s'apprête , S'élève de la vie à l'immortalité; Tu marches devant lui , sous l'ombre d'une idée 1 D'un immense désir la terre est possédée , Et dans les flots d'erreur dont elle est inondée , Gherehe une vérité !

Alors tu descends! tu respires Dans ces sages , flambeaux mortels , Dans ces mélodieuses lyres Qui soupirent près des autels 1 La pensée est ton feu ! la parole est ton glaive ! L'esprit humain flottant s'abaisse et se relève , Comme au roulis des mers le mât des matelots I Mais tu choisis surtout les bardes dans la foule ; Dans leurs chants immortels l'inspiration coule ; Cette onde harmonieuse est le fleuve qui roule Le plus d'or dans ses flots !

Où sont-ils, âme surhumaine, Ces instruments de tes dessins?

Où sont-ils dès que ton haleine A cessé d'Qmbraser leurs seins!

Ils meurent les premiers!... Foyer qui se consume, Flots qui rongent la rive et fondent en écume,

Arbres brisés du vent sous qui l'herbe a ployé ! En néant avant nous ils viennent se résoudre , Tu jettes leur orgueil et leur nom dans la poudre , Et ton doigt les éteint comme il éteint la foudre Quand elle a foudroyé î

Il se fait un vaste silence !

L*esprit dans ses ombres se perd ,

Le doute étouffe Tespérance

Et croit que le ciel est désert !

Puis tel qu'un chêne obscur, longtemps avant l'orage Dont frémit tout à coup l'immobile feuillage , Et dont l'oiseau s'enfuit sans entendre aucun son ; Le monde, où nul éclair ne te précède encore, D'un inquiet ennui se trouble et se dévore , Et comme à son insu, de l'Esprit qu'il ignore Sent le divin frisson !

Et le ciel se couvre ; et la terre Croit qu'un astre s'est approché , Et nul ne comprend ce mystère , Car ton maître est un Dieu caché 1 Mais moi je te comprends , car je baisse la tète ! J'entends venir de loin la céleste tempête; Et d'un effroi stupide impassible témoin , Quand de l'antique jour les clartés s'affaiblissent , Que des lois et des mœurs les colonnes fléchissent , Que la terre se trouble et que les cieux pâlissent , Je dis : Il n'est pas loin !

dos HARMONIES POÉTiOUEg

Les voilà ces heures divines !

Les voilà ! mes yeux , ouvrez-vous !

La poussière de nos ruines

S*élève entre le jour et nous I De quel vent soufflera l'esprit que l'homme appelle ! L'âme avec plus de soif jamais l'entendil-elle? Jamais passé sur nous croula-t-il plus entier? Jamais l'homme vit-il à l'horizon des âges Gronder sur l'avenir de plus sombres orages?

Et te prépara-t-il entre plus de nuages Un plus divin sentier?

Fends la nue , et suscite un homme !

Un homme palpitant de toi !

Que son front rayonnant le nomme

Aux regards qui cherchent ta foi I D'un autre Sinaï fais flamboyer la cime , Retrempe au feu du ciel la parole sublime, Ce glaive de Fesprit émoussé par le temps!

De ce glaive vivant arme une main mortelle ; Parais, descends, travaille, agite et renouvelle, Et ranime de l'œil , et du vent de ton aile Tes derniers combattants !

Que la mer des erreurs s'amasse !

Qu'elle soulève son limon Pour engloutir l'heureuse race De ceux qui marchent en ton nom !

Sur la mer en courroux que ta droite s'étende 1 Que ton souffle nous creuse une route , et suspende

ET RfiLIGtEUSEd. â09

Ces flots qui sous nos pas s'ouvrent comme un tombeau \ Que le gouffre trompé sur lui-même s*écroule ! Que l'écume des temps dans ses abtmes roule , Et que le genre humain la traverse, et s'écoule Vers un désert nouveau !

Je le vois 1 mon regard devance

Les pas des siècles plus heureux I

La colonne de l'espérance

Marche et m'éclaire de ses feux !

Tu souffleras plus pur sur des plages nouvelles ! Ton aigle pour toujours n'a pas plié ses ailes , La nature à son Dieu garde encor de l'encens, 11 est encor des pleurs sous de saintes paupières , Du ciel dans ^s soupirs , dans les cœurs des prières , Et sur ces harj^es d'or qui chantent les dernières Quelques divins accents I

Oh 1 puissé-je , souille suprême ,

Instrument de pro mission ,

Sous ton ombre frémir moi-même ,

Comme une harpe de Sion !

Puissé-je , écho mourant des paroles de vie , De l'hymne universel être une voix choisie, Et quand j'aurai chanté mon cantique au Seigneur, Plein de l'esprit divin qui fait aimer et croire, Ne laisser ici-bas pour trace et pour mémoire Qu'une voix dans le temple, un son qui dise : Gloire Au souffle créateur I

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