‹ Œuvres complètes de M. A. de Lamartine (volume 5)Chapitre 6 sur 88 · BÉNÉDICTION DE DIEU · texte numérisé non relu

BÉNÉDICTION DE DIEU

DANS LA SOLITUDB.

D'où me vient, ô mon Dieu, cette paix qui m'inonde? D'où me vient cette foi dont mon cœur surabonde? A moi qui tout à l'heure incertain , agité, Et sur les flots du doute à tout vent ballotté , Cherchais le bien , le vrai , dans les rêves des sages, Et la paix dans des cœurs retentissants dorages. A peine sur mon front quelques jours ont glissé , Il me semble qu'un siècle et qu'un monde ont passé ; Et que, séparé d'eux par un abtme immense.

Un nouvel homme en moi renaît et recommence.

Ah ! c'est que j'ai quitté pour la paix du désert La foule où toute paix se corrompt ou se perd ; C'est que j'ai retrouvé dans mon vallon champêtre Les soupirs de ma source et l'ombre de mon hêtre, Et ces monts, bleus piliers d'un cintre éblouissant. Et mon ciel étoile d'où Textase descend !

,10 flARMONIES POÉTIQUES

C'est que Tâme de rhomme est une onde limpide Dont l'azur se ternit à tout vent qui la ride , Mais qui , dès qu'un moment le vent sV-st endormi , Repolit la surface où le ciel a frémi ; C'est que d'un toit de chaume une faible fumée , Un peu d'herbe le soir par le pâtre allumée , SufBt pour obscurcir tout le ciel d'un vallon Et dérober le jour au plus pur horizon 1 Qu'un vent vienne à souffler du soir ou de l'aurore , Le nuage flottant s'entr'ouvre et s'évapore ; L'ombre sur les gazons se séparant du jour, Rend à tous les objets leur teinte et leur contour : Le rayon du soleil , comme une onde éthérée , Rejaillit de la terre à sa source azurée ; L'horizon resplendit de joie et de clarté , Et ne se souvient plus d'un peu d'obscurité I Ah I loin de ces cités où les bruits de la terre Étouffent les échos de l'âme solitaire , Que faut-il, ô mon Dieul pour nous rendre ta foi? Uti jour dans le silence écoulé devani toi , Regarder et sentir, et respirer, et vivre ; Vivre , non de ce bruit dont l'orgueil nous enivre , Mais de ce pain du jour qui nourrit sobrement, De travail , de prière et de contentement ; ' Se laisser emporter par le fkix des journées, Vers cette grande mer où roulent nos années , Comme sur l'Océan la vague au doux roulis , Berçant du jour au soir une algue dans ses plis , Porte et couche à la fin au sable de la rive Ce qui n'a point de rame , et qui pourtant arrive :

Kotre âme ainsi vers Dieu gravite dans son cours. Pour le cœur plein de lui que manque-t-il aux jours? Voici le gai matin qui sort humide et pâle Des flottantes vapeurs de Taube orientale , Le jour s'éveille avec les zéphyrs assoupis , La brise qui soulève et couche les épis, Avec les pleurs sereins de la tiède rosée Remontant perle à perle où la nuit l'a puisée , Avec le cri du coq et le chant des oiseaux , Avec les bêlements prolongés des troupeaux , Avec le bruit des eaux dans le moulin rustique , Les accords de l'airain dans la chapelle antique , La voix du laboureur ou de l'enfant joyeux Sollicitant le pas du bœuf laborieux.

Mon cœur, à ce réveil du jour que Dieu renvoie , Vers un ciel qui sourit s'élève sur sa joie, Et de ces dons nouveaux rendant grâce au Seigneur, Murmure en s'éveillant son hymne intérieur ; Demande un jour de paix , de bonheur, d'innocence , Un jour qui pèse entier dans la sainte balance , Quand la main qui les pèse à ses poids infinis Retranchera du temps ceux qu'il n'a pas bénis I Puis viennent à leur tour les soins de la journée , L'herbe à tondre du pré , la gerbe moissonnée A coucher sur les chars, ayant que, descendu , Le nuage encor loin que l'éclair a fendu Ne vienne enfler Tépi des gouttes de sa pluie , Ou de ses blonds tuyaux ternir l'iJr qui s'essuie ; Les fruits tombés de l'arbre à relever ; l'essaim

Débordant de la ruche à rappeler soudain ,

La branche à soulager du fardeau qui Taccable ,

Ou la source égarée à chercher sous le sable ;

Puis le pauvre qui vient tendre à vide sa main

Où tombe au nom de Dieu son obole ou son pain ;

La veuve qui demande , aux cœurs exempts d'alarmes ,

Cette aumône du cœur, une larme à ses larmes ;

L'ignorant , un conseil que Tespoir embellit ;

L'orphelin , du travail , et le malade un lit ;

Puis sous Tarbre , à midi , dont l'ombre les rassemble ,

Maîtres et serviteurs qui consultent ensemble

Sur le ciel qui se couvre ou le vent qui fraîchit,

Sur le nuage épais que la grêle blanchit, y

Les rameaux tout noircis par la dent des chenilles ,

Ou la ronce aux cent bras qui trompe les faucilles ;

Puis montent des enfants à qui , seule au milieu ,

La mère de famille apprend le nom de Dieu ,

Enseigne à murmurer les mots dans son symbole ,

A fixer sous leurs doigts le nombre et la parole,

A filer les toisons du lin ou des brebis ,

Et du fil de leurs veilles à tisser leurs habits.

De labeur en labeur l'heure à l'heure enchaînée ,

Vous porte sans secousse au bout de la journée ;

Le jour plein et léger tombe , et voilà le soir :

Sur le tronc d'un vieux orme au seuil on vient s'asseoir ;

On voit passer des chars d'herbe verte et traînante ,

pont la main des glaneurs suit la roue odorante.

On voit le chevrier qui ramène des bois

Ses chèvres dont les pis s'allongent sous leur poids ,

Le mendiant , chargé des dons de la vallée , Rentrer le col pliant sous sa besace enflée' On regarde descendre avec un œil d'amour, Sous les monts, dans les mers, Tastre poudreux du jour; Et selon que son disque, en se noyant dans Tombre, Creuse une ornière d'or ou laisse un sillon sombre, On sait si dans le ciel Taurore de demain Doit ramener un jour nébuleux ou serein. Comme à Tœil du chrétien le soir pur d'une vie Présage un jour plus beau dont la mort est suivie ; On entend l'angélus tinter, et d'un saint bruit Convoquer les esprits qui bénissent la nuit.

Tout avec l'horizon s'obscurcit; l'âme est noire, Le souvenir des morts revient dans la mémoire ; On songe à ses amis dont l'œil ne doit plus voir, Dans le jour éternel , de matin ni de soir ; On sonde avec tristesse au fond de sa pensée La place vide encor que leur mort a laissée , Et pour combler un peu l'abîme douloureux , On y jette un soupir, une larme pour eux !

Enfin quand sur nos fronts l'étoile des nuits tremble. On remonte au foyer, on cause , on lit ensemble Un de ces testaments sublimes, immortels.

Que des morts vertueux ont légués aux mortels, Sur les âges lointains phares qu'on aime à suivre , Homère , Fénelon , et surtout ce grand livre — Où les secrets du ciel et de l'humanité Sont écrits en deux mots : Espoir et Charité I Et quelquefois , enfin, pour enchanter nos veilles,

H HARMONIES POlÉTIQUElâ

D*une chaste harmonie enivrant nos oreilles, Nous répétons les vers de ces hommes divins Qui , dérobant des sons aux luths des séraphins , Ornent la vérité de nombre et de mesure , Et parlent par image ainsi que la nature.

Mais le sommeil, doux fruit des jours laborieux , Avant l'heure tardive appesantit nos yeux ; Comme aux jours de Rachel la prière rustique Rassemble devant Dieu la tribu domestique , Et pour que son encens soit plus pur et plus doux , C'est la voix d'un enfant qui l'élève pour tous. Cette voix virginale et qu'attendrit encore La présence du Dieu qu'à genoux elle implore , Invoque sur les nuits sa bénédiction ; On murmure un des chants des harpes de Sion , On y répond en chœur ; et la voix de la mère , Douce et tendre , et l'accent mâle et grave du père , Et celui des vieillards que lés ans ont baissé , Et celui des pasteurs que les champs ont cassé , Bourdonnant sourdement la parole divine , Forment avec les sons de la voix enfantine Un contraste de trouble et de sérénité , Comme une heure de paix dans un jour agité ; Et l'on croirait, au son de cette voix qui change, Entendre des mortels interroger un ange.

Ainsi coule la vie en paisibles soleils :

Quelle foi peut manquer à des moments pareils?

Qu'importe ce vain flux d'opinions mortelles

Se brisant l'une Tautre en vagues élemelles , Et ne répandant rien sur Técueil de la nuit, Que leur brillante écume, et de Tair et du bruit? La vie est courte et pleine et suffit à la vie ; De ces soins innocents Tâme heureuse et remplie Ne doute pas du Dieu qu'elle porte avec soi ; C'est sous d'humbles vertus qu'il a caché sa foi ; Un regard en sait plus que les veilles des sages; Un beau soir qui s'endort dans son lit de nuages, Une nuit découvrant dans son immensité L'infini qui rayonne , et l'espace habité , Un matin qui s'éveille étincelant de joie, Ce poids léger du temps que le travail emploie, Ce doux repos du cœur qui suit un saint soupir, Ces troubles que d'un mot ton nom vient assoupir. Mon Dieu , donnent à l'âme ignorante et docile Plus de foi dans un jour qu'il n'est besoin pour mille ; Plus de miel qu'il n'en tient dans la coupe du son. Plus d'espoir qu'il n'en faut pour embellir la mort.

Conserve-nous , mon Dieu , ces jours de ta promesse , Ces labeurs, ces doux soins, cette innocente ivresse D'un cœur qui flotte en paix sur les vagues du temps, Comme l'aigle endormi sur l'aile des autans.

Comme un navire en mer qui ne voit qu'une étoile, Mais où le nautonier chante en paix sous sa voile ! Conserve-nous ces cœurs et ces heures de miel , Et nous croirons en toi comme l'oiseau du ciel, Sans emprunter aux mots leur stérile évidence, En sentant le printemps croit à ta providence ;

Comme le soir doré d'un jour pur et serein S'endort dans l'espérance et croit au lendemain ; Gomme un juste mourant et fier de son supplice Espère dans la mort et croit à ta justice ; Comme la vertu croit à l'immortalité , Comme l'œil croit au jour, l'âme à la vérité.

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