ODE
« Mortels 1 gloire, plaisirs, biens, tout est vanité! a A quoi pensez-vous donc , vous qui dans vos demeures « Voulez voir en riant entrer toutes les heures?... « L'Éternité ! l'Éternité ! »
Nos sages répondront : — « Que nous veulent ces hommes? « Us ne sont pas du monde et du temps dont nous sommes, a Ces poètes sont-ils nés au sacré vallon?
« Où donc est leur Olympe? où donc est leur Parnasse?
« Quel est leur dieu qui nous menace?
« A-t-il le char de Mars? a-t-il Tare d'Apollon?
« S'ils veulent emboucher le clairon de Pindare , « N'ont-ils pas Hiéron , la fille de Tindare , « Castor, Polliix , l'Élide et les Jeux des vieux temps, « L'arène où l'encens roule en longs flots de fumée , « La roue aux rayons d'or de clous d'airain semée , (' Et les quadriges éclatants?
« Pourquoi nous effrayer de clartés symboliques? « Nous aimons qu'on nous charme en des chants bucoliques, a Qu'on y fasse lutter Ménalque et Palémon.
« Pour dire l'avenir à notre âme débile ,
« On a l'écumante Sibylle , a Que bat à coups pressés l'aile d'un noir démon.
« Pourquoi dans nos plaisirs noussuivre comme une ombre ?
A M. DE LAMARTiNE. 38T
« Pourquoi nous dévoiler dans sa nudité sombre a L'affreux sépulcre , ouvert devant nos pas tremblants? « Anacréon , chargé du poids des ans moroses , « Pour songer à la mort se comparait aux roses a Qui mouraient sur ses cheveux blancs.
« Virgile n*a jamais laissé fuir de sa lyre
« Des vers qu'à Lycoris son Gallus ne pût lire.
a Toujours Thymne d*Horace au sein des ris est né ;
« Jamais il n'a versé de larmes immortelles :
« La poussière des Cascatelles « Seule a mouillé son luth de myrtes couronné ! »
Voilà de quels dédains leurs âmes satisfaites Accueilleraient, ami, Dieu même et ses prophètes 1 Et puis, tu les verrais, vainement irrité, Continuer, joyeux , quelque festin folâtre , Ou pour dormir aux sons d'une lyre idolâtre Se tourner de l'autre côté.
Mais qu'importe? accomplis ta mission sacrée. Chante, juge, bénis; ta bouche esl inspirée!
Le Seigneur en passant t'a touché de sa main ; Et pareil au rocher qu'avait frappé Moïse,
Pour la foule au désert assise , La poésie en flots s'échappe de ton sein î
Moi, fiiâsé-je vaincu, j'aimerai ta victoire. Tu le sais , pour mon cœur, ami de toute gloire , Les triomphes d'autnii ne sont pas un afîront. Poète, j'eus toujours un chant pour les poètes; Et jamais le laurier qui pare d'autres tètes, Ne jeta d'ombre sur mon front !
Souris même à l'envie amère et discordante.
Elle outrageait Homère ; elle attaquait le Dante. Sous l'arche triomphale elle insulte au guerrier. Il faut bien que ton nom dans ses cris retentisse ;
Le temps amène la justice :
Laisse tomber l'orage et grandir ton laurier I
Telle est la majesté de tes concerts suprêmes , Que tu semblés savoir comment les anges mêmes Sur les harpes du ciel laissent errer leurs doigts I On dirait que Dieu même, inspirant ton audace, Parfois dans le désert t'apparaîl face à face. Et qu'il te parle avec la voix !