‹ Œuvres complètes de M.A. de LamartineChapitre 10 sur 35 · ATHÈNES · texte numérisé non relu

ATHÈNES

18 août 183i, en mer.

Nous avons levé l'ancre à trois heures du matin. Un vent maniable nous a laissés approcher de la pointe du continentqui avance dans la mer d'Athènes; mais là ^ une nouvelle tempête nous a assaillis, plus violente encore que la veille ; nous avons été en un instant séparés des deux bàtimens qui naviguaient de conserve avec nous. La mer est devenue énorme; nous roulons d'un abîme dans l'autre , les vei^ues trempant dans la vague, et l'écume jaillissant sur le pont. Le capitaine s'obstine à doubler le cap ; après plusieurs heures de manœuvres impuissantes, il réussit; nous voilà en pleine mer, mais le vent est si fort que le brick dérive considérablement. Nous sommes forcés de mettre le cap sur les montagnes qui se dessinent de l'autre côté de la mer d'Athènes. Nous filons dix nœuds, dans un nuage de poussière humide, et sous les flocons d'écume qui s'élancent de la proue et des deux flancs du navire. De temps en temps l'horizon s'éclaircit et nous laisse entrevoir le cap Colonne qui blanchit devant nous. Nous espérons aller le soir mouiller au pied de ces colonnes , et saluer la mémoire du divin Platon qui venait méditer deux mille ans avant nous sur ce même promontoire de Sunium. Mes regards ne quittent pas

l'horizon des montagnes d'Athènes d'où la tempête nous repousse. Enfin , au déclin du soleil , le vent s'amollit; nous faisons une bordée sur Tile d'Égine. Nous tombons presque en calme à l'abri de l'tle et de la cote du continent, et nous entrons à la chute du jour dans un autre golfe formé par l'ile et par les beaux rivages de Corinthe. La mer est comme un miroir, et il nous semble naviguer sur un fleuve sans vagues dont le cours insensible nous porte jusqu'au mouillage. Nous jetons l'ancre au moment où la nuit tombe dans un lac immense et enchanté, que de sombres montagnes enveloppent , et où la lune qui s'élève frappe de sa blancheur l'Acropolis de Corinthe et les colonnes du temple d'Égine. Nous sommes à quelques centaines de pas de l'île, en face de jardins ombragés de beaux platanes. Quelques maisons blanches brillent au milieu de la verdure. Repos et souper tranquille sur le pont, après une journée de périls et de fatigues ; vie des voyageurs et de l'homme sur la terre.

A notre droite, l'ile d'Égine, adoucissant ses pentes noires et rapides , étend sur un golfe une langue de terre semée de quelques cyprès, de vignes et de figuiers ; la ville la termine : elle est moins bizarrement placée que le peu de villes grecques que nous avons vues jusqu'ici ; le gymnase , élevé par Capo d'Istria, blanchit au milieu : — son musée; — je n'y vais pas... je suis las des musées , — cimetière des arts ; — les fragmens détachés de la place, de la destination et de l'ensemble sont morts ; poussière de

marbre qui n'a plus la vie. — Je descends seul à terre et je passe deux heures délicieuses dans un jardin de cyprès et d'orangers appartenant à Gergio-Bey, d'Hydra. A dix heures, je rentre au vaisseau; en descendant de réchelle, je trouve la moitié du pont littéralement couverte de monceaux de pastèques et de melons, d'immenses paniers remplis de raisins de toutes formes et de toutes couleurs, dont quelques-uns pèsent trois à quatre livres, de figues de l'Attique et de toutes les fleurs que la saison , le climat , peuvent fournir. On me dit que c'est le gouverneur d'Égine, Nicolas ScufTo, qui, ayant appris la veille, par mon pilote grec, mon passage par le golfe, est venu me rendre visite avec une barque pleine de ce présent de sa terre ; il a reconnu dans mon nom celui d'un ami de la Grèce, et m'a apporté le premier gage de cette prospérité que tant de cœurs généreux ont désirée pour elle ! Il a annoncé son retour pour la soirée. Je demande un canot au capitaine Cuneo d'Ornano, et je vais à Égine porter mes remerciemens au gouverneur; je le rencontre en mer; nous revenons ensemble à mon bord. Homme distingué, d'une conversation fort spirituelle : nous parlons de la Grèce , de son état futur et de sa crise présente ; je vois avec chagrin que l'esprit religieux est éteint en Grèce; le clergé ignorant est méprisé; l'esprit commercial n'a pas assez de vertu pour ressusciter un peuple ; je crains pour celui-là : à la première crise européenne, il se décomposera de nouveau ; c'est comme en Italie, des hommes les plus intelligens et les plus cou-

rageux , des hommes, des individualités brillantes, mais pas de lien commun : — des Grecs et point de nation!

Partis le 1 8 à midi d'Égine , nous voyons le soleil s'éteindre dans le vallon doré qui se creuse sur Tisthme de Corinthe, enire l'Acro-Corinthe et les montagnes de l'Attique ; il enflamme toute cette partie du ciel , et c'est là que pour la première fois nous trouvons cette splendeur du firmament qui donne son charme et sa gloire à l'Orient. Salamine, tombeau de la flotte de Xercès , est à quelques pas devant nous ; côte grise, terre noirâtre, sans autre attrait que son nom ; — sa bataille navale et la mémoire de Tbémistocle la font saluer avec respect par le nautonnier. Les montagnes de l'Attique élèvent leurs noirs sommets au-dessus deSalamine, et à droite, sur une des cimes décroissantes d'Égine, le temple de Jupiter Panhellénien, doré par les derniers rayons du jour, s'élève au-dessus de cette scène, une des plus belles de la nature historique, et jette son religieux souvenir sur cette mémoire des lieux et des temps; la pensée religieuse de l'humanité se mêle à tout et consacre tout ; mais la religion des Grecs, religion de l'esprit et de l'imagination, et non du cœur, ne fait pas sur moi la moindre impression; on sait que ces dieux du peuple n'étaient que le jeu de la poésie et de l'art, des dieux feints et rêvés; — rien de grave, rien de réel, rien de puisé dans les profondeurs de la nature et de l'âme humaine avant Socrate et Platon! Là, commence la

religion de la raison ! Puis vient le christianisme qui avait reçu de son divin fondateur le mot et la clef de la destinée humaine !... Les âges de barbarie qu'il lui fallut traverser pour arriver à nous^ l'ont souvent altéré et défiguré , mais s'il était tombé sur des Platon et des Py tbagore, où ne serions-nous pas arrivés ? Nous arriverons, grâce à lui, par lui et avec lui.

Le calme s'établit, et nous nageons six heures sans mouvement sur la mer transparente et dans les vapeurs colorées de la mer d'Athènes. L'Acropolis et le Parthénon, semblables à un autel, s'élèvent à trois lieues devant nous, détachés du mont Penthélique, du mont Hymète et du mont Anchesmus; — en effet, Athènes est un autel aux dieux, le plus beau piédestal sur lequel les siècles passés aient pu placer la sta* tue de l'humanité ! Aujourd'hui l'aspect est soipbre, triste, noir, aride, désolé; un poids sur le cœur; rien de vivant, de vert, de gracieux, d'animé; nature épuisée que Dieu seul pourrait vivifier; la liberté n'y suffira pas ; — pour le poète et pour le peintre, il est écrit sur ces montagnes stériles, sur ces caps blanchissans de temples écroulés, sur ces landes marécageuses ou rocailleuses qui n'ont plus rien que des noms sonores, il est écrit : a C'est fini ! » Terre apocalyptique qui semble frappée par quelque malédiction divine, par quelque grande parole de prophète ; Jérusalem des nations dans laquelle il n'y a plus même de tombeau ! voilà l'impression d'Athènes et de tous les rivages de l'Attique, des iles et du Péloponèse.

Arrivés au Pirée à huit heures du matin , le 19 août, nous jetons l'ancre. Les chevaux nous attendaient sur la plage du Pirée ; nous montons à cheval.

— Je trouve un âne où nous plaçons une selle de femme pour Julia; nous partons. Pendant une demilieue, la plaine, quoique d'un sol léger, maniable et fertile, est complètement inculte et nue. Les Turcs ont brûlé, pendant la guerre, des oliviers dont la forêt s'étendait jusqu'à la mer ; quelques troncs noirs subsistent encore. Nous entrons dans le bois d'oliviers et de figuiers qui entoure le groupe avancé des collines d'Athènes , comme d'une ceinture verdoyante. — Nous suivons les fondations évidentes encore de la longue muraille, bâtie par Thémistocle, qui unissait la ville au Pirée. — Quelques fontaines turques, en forme de puits, entourées d'auges rustiques, en pierres brutes, sont placées de distance en distance. — Des paysans grecs et quelques soldats turcs sont couchés auprès des fontaines, et se donnent réciproquement à boire. — Enfin, nous passons sous les remparts élevés et sous les noirs rochers qui servent de piédestal au Parthénon. — Le Parthénon lui-même ne nous semble pas grandir, mais se rapetisser au contraire à mesure que nous en approchons.

— L'efTet de cet édifice, le plus beau que la main humaine ait élevé sur la terre, au jugement de tous les âges, ne répond en rien à ce qu'on en attend, vu ainsi ; et les pompeuses paroles des voyageurs, peintres ou poètes , vous retombent tristement sur le cœur quand vous voyez cette réalité si loin de leurs

images. — Il n'est pas doré comme par les rayons pétrifiés du soleil de Grèce ; il ne plane point dans les airs comme une ile aérienne portant un monument divin ; il ne brille point de loin sur la mer et sur les terres, comme un phare qui dit : Ici, c'est Athènes ! Ici l'homme a épuisé son génie et porté son défi à l'avenir! — Non, rien de tout cela. — Sur votre tête vous voyez s'élever irrégulièrement de vieilles murailles noirâtres , marquées de taches blanches. — Ces taches sont du marbre, débris des monumens qui couronnaient déjà l'Acropolis avant sa restauration par Périclès et Phidias. Ces murailles, flanquées de distance en dislance d'autres murs qui les soutiennent, sont couronnées d'une tour carrée bvzantine et de créneaux vénitiens. — Elles entourent un large mamelon qui renfermait presque tous les monumens sacrés de la ville de Thésée. A l'extrémité de ce mamelon, du côté de la mer Egée, se présente le Parthénon, ou le temple de Minerve , vierge sortie du cerveau de Jupiter. — Ce temple, dont les colonnes sont noirâtres, est marqué çà et là de taches d'une blancheur éclatante : ce sont les stigmates du canon des Turcs, ou du marteau des iconoclastes. Sa forme est un carré long; il semble trop bas et trop petit pour sa situation monumentale. — Il ne dit pas de lui-même : C'est moi ; je suis le Parthénon, je ne puis pas être autre chose. — Il faut le demander à son guide, et quand il vous a répondu, on doute encore. Plus loin, au pied de l'Acropolis, vous passez sous une porte obscure et basse sous

laquelle quelques Turcs en guenilles sont coucliés à côté de leurs riches et belles armes, et vous êtes dans Athènes. — Le premier monument digne du regard est le temple de Jupiter Olympien, dont les magnifiques colonnes s'élèvent seules sur une place déserte et nue, à droite de ce qui fut Athènes, digne portique de la ville des ruines ! A quelques pas de là, nous entrâmes dans la ville, c'est-à-dire dans un inextricable labyrinthe de sentiers étroits et semés de pans de murs écroulés , de tuiles brisées , de pierres et de marbres jetés péle-méle ; tantôt descendant dans la cour d'une maison écroulée, tantôt gravissant sur l'escalier ou même sur le toit d'une autre; dans ces masures petites, blanches, vulgaires, ruines de ruines, quelques repaires sales et infects où des familles de paysans grecs sont entassées et enfouies. *-— Çà et là, quelques femmes aux yeux noirs et à la bouche gracieuse des Athéniennes, sortaient au bruit des pas de nos chevaux, sur le seuil de leur porte, nous souriaient avec bienveillance et étonnement, et nous donnaient le gracieux salut de l'Attique, a Bien venus, seigneurs étrangers, à Athènes! n Nous arrivâmes, après un quart d'heure de marche, parmi les mêmes scènes de dévastation et les mêmes monceaux de murs et de toits écroulés, à la modeste demeure de M. Gaspari, agent du consulat de Grèce à Athènes. Je lui avais envoyé le matin la lettre qui me recommandait à son obligeance. Je n'en avais pas besoin : l'obligeance est le caractère de presque tous nos agens à l'étranger. M. Gaspari nous reçut comme

des amis inconnus, et pendant qu'il envoyait son fils chercher une maison pour nous dans quelque masure encore debout d'Athènes, une de ses filles , Athénienne, belle et gracieuse image de celte beauté héréditaire des femmes de son pays , nous servait avec empressement et modestie du jus d'orange glacé, dans des vases de terre poreuse, aux formes antiques. Après nous être un moment rafraîchis dans cet humble asile d'une simple et cordiale hospitalité, si douce à rencontrer sous un ciel brûlant, à huit cents lieues de son pays, à la fin d'une journée de tempête, de soleil et de poussière, M. Gaspari nous conduisit au bas de la ville, à travers les mêmes ruines, jusqu'à une maison blanche et propre, élevée tout récemment , et où un Italien, M****, avait monté une auberge. Quelques chambres blanchies à la chaux et proprement meublées, une cour rafraîchie par une source et par un peu d'ombre, au pied de l'escalier une belle lionne en marbre blanc , des fruits et des légumes abondans, du miel de l'Hymète calomnié par M. de Chateaubriand, des domestiques grecs entendant l'italien , empressés et intelligens , tout cela doubla de prix pour nous, au milieu de la désolation et de la nudité absolue d'Athènes.

On ne trouverait pas mieux sur une route d'Italie, d'Angleterre ou de Suisse. Puisse cette aubei^e se soutenir et prospérer pour la consolation et le bienêtre des voyageurs à venir! Mais hélas! depuis quarante-huit jours, aucun étranger n'en avait franchi le seuil ni troublé le silence.

Le soir^ M. Gropius vint obligeamment se mettre à notre disposition pour nous montrer et nous commenter Athènes. Aussi heureux que Tavait été autrefois M. de Chateaubriand y conduit dans les ruines d'Athènes par M. Fauvel, nous eûmes dans M. Gropius un second Fauvel, qui s'est fait Athénien depuis trente-deux ans, et qui bâtit, comme son maître, la maison de ses vieux jours parmi ces débris d'une ville où il a passé sa jeunesse, et qu'il aide autant qu'il le peut à sortir une centième fois de sa poussière poétique. — Consul d'Autriche en Grèce, homme d'érudition et homme d'esprit, M. Gropius joint à l'érudition la plus consciencieuse et la plus approfondie de l'antiquité ce caractère de naïve bonhomie et de grâce inofTensive qui est le type des vrais et dignes enfans de l'Allemagne savante. Injustement accusé par lord Byron, dans ses notes mordantes sur Athènes, M. Gropius ne rendait point offense pour offense à la mémoire du grand poète; il s'affligeait seulement que son nom eût été trainé par lui d'éditions en éditions, et livré à la rancune des fanatiques ignorans de l'antiquité; mais il n'a pas voulu se justifier, et quand on est sur les lieux, témoin des efforts constans que fait cet homme distingué pour restituer un mot à une inscription, un fragment égaré à une statue, ou une forme et une date à un monument, on est sûr d'avance que M. Gropius n'a jamais profané ce qu'il adore , ni fait un vil commerce de la plus noble et de la plus désintéressée des études, l'étude des antiquités.

Avec un tel homme , les jours valent des années pour le voyageur ignorant comme moi. — Je lui demandai de me faire grâce de toutes les antiquités douteuses, de toutes les célébrités de convention, de toutes les beautés systématiques. J'abhorre le mensonge et Tefiort en tout, mais surtout en admiration. Je 1)6 veux voir que ce que Dieu ou l'homme ont fait beau; la beauté présente, réelle, palpable, parlante à l'œil et à Tâme , et non la beauté de lieu et d'époque : la beauté historique ou critique, — cellelà aux savans. — A nous, poètes, la beauté évidente et sensible ; — nous ne sommes pas des êtres d'abstraction, mais des hommes de nature et d'instinct : ainsi j'ai parcouru mainte fois Rome ; ainsi j'ai visité les mers et les montagnes; ainsi j'ai lu les sages, les historiens et les poètes; ainsi j'ai visité Athènes.

C'était une belle et pure soirée : le soleil dévorant descendait noyé dans une brume violette sur la barre noire et étroite qui forme l'isthme de Corinthe, et frappaient de ses derniers faisceaux lumineux les créneaux de l'Àcropolis qui s'arrondissent, comme une couronne de tour, sur la vallée large et ondulée où dort silencieuse l'ombre d'Athènes. Nous sortîmes par des sentiers sans noms et sans traces, franchissant à tout moment des brèches de murs de jardins renversés, ou des maisons sans toits, ou des ruines amoncelées sur la poussière blanche de la terre d'Attique. A mesure que nous descendions vers le fond de la vallée profonde et déserte qu'ombragent le temple de Thésée, le Pnyx, l'Aréopage et la colline

des Nymphes^ nous découvrions une plus vaste étendue de la ville moderne qui se déployait sur notre gauche, semblable en tout à ce que nous avions vu ailleurs. — - Assemblage confus, vaste, morne, désordonné , de huttes écroulées , de pans de murs encore debout, de toits enfoncés^ de jardins et de cours ravagés, de monceaux de pierres entassées, barrant les chemins et roulant sous les pieds ; tout cela couleur de ruines récentes ; de ce gris terne, flasque, décoloré, qui n'a pas même pour Tœil la sainteté du temps écoulé, ni la grâce des ruines. — Nulle végétation, excepté trois ou quatre palmiers semblables à des minarets turcs restés debout sur la ville détruite ; çà et là quelques maisons aux formes vulgaires et modernes récemment relevées par quelques Européens ou quelques Grecs de Constantinople. — Maisons de nos villages de France ou d'Angleterre, toits élevés sans grâce , fenêtres nombreuses et étroites ; — absence de terrasse, de lignes architecturales, de décorations ; — auberges pour la vie, bâties en attendant une destruction nouvelle ; mais rien de ces palais qu'un peuple civilisé élève avec confiance pour lui et les générations à naître. — Au milieu de tout ce chaos, mais rares, quelques pans de stade, quelques colonnes noirâtres de l'arche d'Adrien ou de Lazora, le dôme de la tour des Vents, ou de la lanterne de Diogène, appelant l'œil et ne l'arrêtant pas. — Devant nous grandissait et se détachait du tertre gris où il est placé, le temple de Thésée, isolé, découvert de toutes parts, debout tout entier sur son pié-

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destal de rochers ; — ce temple, après le Parthënon, le plus beau selon la science que la Grèce ait élevë à ses dieux ou à ses héros.

En approchant) corvaincu par la lecture de la beauté du monument, j'étais élonné de me sentir froid et stérile; mon cœur cherchait à s'émouvoir, mes yeux cherchaient à admirer; rien. -^ Je ne sentais que ce qu'on éprouve à la vue d'une œuvre ians défaut, un plaisir négatif; — mais une impression réelle et forte, une volupté neuve, puissante, involontaire ; point. — Ce temple est trop petit; c'est un sublime jouet de l'art ! Ce n'est pas un monument pour les dieux , pour les hommes, pour les siècles. Je n'eus qu'un instant d'extase, c'est celui où, assis à l'angle occidental du temple, sur ses dernières marches, mes regards embrassèrent à la fois, avec la magnifique harmonie de ses formes et l'élégance majestueuse de ses colonnes, l'espace vide et plus sombre de son portique, et sur sa frise intérieure les admirables bas-reliefs des combats des Centaures et des I^pithes; et au-dessus, par l'ouverture du centre, le ciel bleu et resplendissant, répandant son jour mystique et serein sur les comiclies et sur les formes saillantes des figures des bas^reliefs : elles semUaient alors vivre et se mouvoir. Les grands artistes en tout genre ont seuls ce don de la vie, —- hélas! à leurs dépens ! — Au Parthénon il ne reste plus que deux figures, Mars et Vénus à demi écrasés par deux énormes fragmens de la corniche qui ont glisse sur leurs têtes; mais ces deux figures valent pour moi à

elles seules plus que toul ce que j'ai vu en sculpture de ma vie : elles vivent comme jamais toile ou marbre n'a vécu. — On souffre du poids qui les écrase; on Voudrait soulager leurs membres, qui semblent plier en se raidissant sous cette masse; on sent que le ciseau de Phidias tremblait, brûlait dans sa main quand ces sublimes figures naissaient sous ses doigts. — On sent, et ce n'est point une illusion, c'est la vérité, vérité douloureuse! que l'artiste infusait de sa propre individualité, de son propre sang, dans les formes , dans les veines des êtres qu'il créait , et que c'est encore une partie de sa vie qu'on voit palpiter dans ces formes vivantes, dans ces membres prêts à se mouvoir, sur ces lèvres prêtes à parler.

Non, le temple de Thésée n'est pas digne de sa renommée ; il ne vit pas comme monument, il ne dit rien de ce qu'il doit dire; c'est de la beauté sans doute, mais de la beauté froide et morte dont l'artiste seul doit aller secouer le linceul et essuyer la poussière ; pour moi, je l'admire et je m'en vais sans aucun désir de le revoir. Les belles pierres de la colonnade dn Vatican, les ombres majestueuses et colossales de Saint-Pierre de Rome ne m*ont jamais laissé sortir sans un regret, sans une espérance d'y revenir!

Plus haut, en gravissant une noire colline couverte de chardons et de cailloux rougeâtres , vous arrivez au Pnyx , lieu des assemblées orageuses du peuple d'Athènes et des ovations inconstantes de ses orateurs ou de ses favoris. — D'énormes blocs de pierre noire, dont quelques-uns ont jusqu'à douze ou treize pieds

cubes, reposent les uns sur les autres, et portaient la terrasse où le peuple se réunissait. Plus haut encore, et à une distance d'environ cinquante pas, on voit un énorme bloc carré dans lequel on a taillé des degrés qui servaient sans doute à l'orateur pour monter sur cette tribune qui dominait ainsi le peuple, la ville et la mer; ceci n'a aucun caractère de l'élégance du peuple de Périclès ; cela sent le Romain ; les souvenirs y sont beaux. — Démosthène parlait de là, et soulevait ou calmait cette mer populaire plus orageuse que la mer Egée qu'il pouvait entendre aussi mugir derrière lui. Je m'assis là, seul et pensif, et j'y restai jusqu'à la nuit presque close, ranimant sans efforts toute cette histoire , la plus belle, la plus pressée, la plus bouillonnante de toutes les histoires d'hommes qui aient remué le glaive ou la parole. Quels temps pour le génie! et que de génie, de grandeur, de sagesse, de lumière, de vertu même (car non loin de là mourut Socrate) pour ce temps! Ce moment-ci y ressemble en Europe, et surtouten France cette Athènes vulgaire des temps modernes. — Mais c'est l'élite seule de la France et de l'Europe qui est Athènes, la masse est barbare encore! Supposez Démosthène parlant sa langue brûlante , sonore, colorée, à une réunion populaire d'une de nos cités actuelles; qui la comprendrait ? L'inégalité de l'éducation et de la lumière est le grand obstacle à notre civilisation complète moderne. Le peuple est maître, mais il n'est pas capable de l'être; voilà pourquoi il détruit partout et n'élève rien de beau, de durable, de majes-

tueux nulle part! Tous les Athéniens comprenaient Démosthène, savaient leur langue, jugeaient leur législation et leursarts. — C'était un peuple d'hommes d'élite; il avait les passions du peuple, il n'avait pas son ignorance ; il faisait des crimes, mais pas de sottises. — Ce n'est plus ainsi ; voilà pourquoi la démocratie, nécessaire en droit, semble impossible en fait dans les grandes populations modernes. — Le temps seul peut rendre les peuples capables de se gouverner eux-mêmes. — Leur éducation se fait par leurs révolutious.

Le sort de l'orateur, comme Démosthène ou Mirabeau, les deux seuls dignes de ce nom, est plus séduisant que le sort du philosophe ou du poète; l'orateur participe à la fois de la gloire de l'écrivain et de la puissance des masses sur lesquelles et par lesquelles il agit : — c'est le philosophe roi, s'il est philosophe ; mais son arme terrible, le peuple, se brise entre ses mains, le blesse et le tue lui-même ; — et puis ce qu'il fait, ce qu'il dit , ce qu'il remue dans l'humanité, passions, principes, intérêts passagers, tout cela n'est pas durable, n'est pas éternel de sa nature. — Le poète au contraire, et j'entends par poète tout ce qui crée des idées en bronze , en pierre , en prose, en paroles ou en rhythmes, le poète ne remue que ce qui est impérissable dans la nature et dans le cœur humain ; — les temps passent, les langues s'usent ; mais il vit toujours tout entier, toujours aussi lui, aussi grand, aussi neuf, aussi puissant sur l'âme de ses lecteurs; son sort est moins humain, mais plus divin! il est au-dessus de l'orateur.

Le beau serait de réunir les deux destinées : nul homme ne l'a fait ; mais il n'y a cependant aucune incompatibilité entre l'action et la pensée dans une intelligence complète ; l'action est fille de la penséei

— mais les hommes, jaloux de toute prééminetice , n'accordent jamais deux puissances à une même tête;

— la nature est plus libérale l — Ils proscrivent du domaine de l'action celui qui excelle dans le domaine de l'intelligence et de la parole ; ils ne veulent pas que Platon fasse des lois réelles^ ni que Socrate gouverne une bourgade.

J'envoyai demander au bey turc Youssouf-Bey , commandant de l'Attique, la. permission de monter à la citadelle avec mes amis et de visiter le Parthénon. — Il m'envoya un janissaire pour m'accoqipagner..— ^ Nous partîmes le sio à cinq heures du matin^ accompagnés de M. Gropius. — Tout ce tait devant l'impression incomparable du Parthénon , ce temple des temples bâti par Setinus, ordonné par Périclès, décoré par Phidias ; -^- type unique et ex-* clusif du beau , dans les arts de l'architecture et de la sculpture; — espèce de révélation divine delà beauté idéale reçue un jour par le peuple, aj^tiste.par excellence, et transmise par lui à la postérité, en blocs de marbre impérissable et en sculptures qui vivront à jamais. — Ce monument^ tel qu'il était avec l'ensemble de sa situation, de son piédestal naturel , de ses gradins décorés de statues sans rivales, de ses formes grandioses , de son exécution achevée dans tous les détails , de sa matière, de sa couleur, lumière pétrifiée , ce monument écrase , depuis des

siècles, l'admiration sans Fassouvir ; -~ quand on en voit ce que j'en ai Ta seulement, arec ses majestueux lambeaux mutilés par les bombes vénitiennes, par rea^kfiton de la poudrière sousMorosini, par le mar«* teau de Théodore, — par les canons des Turcs et des Grecs ; ^- ses colonnes en blocs immunises touchant ses pavés, ses chapiteaux écroulés, ses triglypbes brisés par les agens de lord Elgin, ses statues emportées par des vaisseaux anglais ; ~- ce qu'il en reste est suffisant pour que je sente que c'est le plus parfait poème écrit en pierre sur la face de la terre ; mais encore , je le sens aussi , c'est trop petit , l'effet est manqué ou il est détruit. — Je passe des heures délicieuses couché à l'ombre des Propylées, les yeux attar cbés sur le fronton croulant du Parthénon ; je sens l'antiquité tout entière dans ce qu'elle a produit de plua divin ; — le resAe ne vaut pas la parole qui le décrit! L'aspect du Parthénon fait apparaître, plus que l'histoire, la grandeur colossale d'un peuple* Périclès ne doit pas mourir ! Quelle civilisation surhumaîne que celle qui a trouvé un grand homme pour ordonner, un architecte pour concevoir, un sculpteur pour décorer, des statuaires pour exécuter, des ouvriers pour tailler, un peuple pour solder , et dea yeux pour comprendre et admirer un pareil édifice? Où retrou vera-t«on et une époque et un peuple pareil ? Rien ne l'annonce. À mesure que l'homme vieillit, il perd ht sève, hb verve, le désintéressement nécessaire pour les arts! Les Ptopylées, — le temple d'Erectlr^e ou celui des Cariatides, sont à coté du

Parthénon. — Chefs-d^œuvreeux-mèmes, mais noyés dans ce chef-d'œuvre; l'àine, frappée d'un coup trop fort à l'aspect du premier de ces édifices, n'a plus de force pour admirer les autres ; il faut voir et s'en aller , — en pleurant moins sur la dévastation de cette œuvre surhumaine de l'homme que sur l'impossibilité de l'homme d'en égaler jamais la sublimité et l'harmonie ; ce sont de ces révélations que le Ciel ne donne pas deux fois à la terre : — c'est comme le poème de Job ou le Cantique des Cantiques : comme le poème d'Homère ou la musique de Mozart! cela se fait, se voit, s'entend ; puis cela ne se fait plus, ne sevoitplus, ne s'entend plus jusqu'à la consommation des âges ; — heureux les hommes par lesquels passent ces souffles divins; ils meurent, mais ils ont prouvé à l'homme ce que peut être l'homme! et Dieu les rappelle à lui pour le célébrer ailleurs et dans une langue plus puissante encore ! J'erre tout le jour, muet, dans ces ruines, et je rentre l'œil ébloui déformes et de couleurs; le cœur plein de mémoire et d'admiration! J^ gothique est beau; mais l'ordre et la lumière y manquent ; — ordre et lumière, ces deux principes de toute création étemelle ! — Adieu pour jamais au gothique.

De tous les livres à faire, le plus difficile, à mon avis, c'est une traduction. Or, voyager, c'est traduire; c'est traduire à l'œil, à la pensée, à l'âme du lecteur, les lieux, les couleurs, les impressions, les sentimens que la nature ou les monumens humains donnent au voyageur. Il faut à la fois savoir regarder, sentir et

exprimer; et exprimer comment? non pas avec des ligne^et des couleurs, comme le peintre, chose facile et simple; non pas avec dessous, comme le musicien; mais avec des mots, avec des idées qui ne renferment ni sons, ni lignes, ni couleurs. Ce sont les réflexions que je faisais , assis sur les marches du Parthénon, ayant Athènes et le bois d'oliviers du Pirée, et la mer bleue d'Egée devant les yeux, et sur ma tête l'ombre majestueuse de la frise du temple des temples. — Je voulais emporter pour moi un souvenir vivant, un souvenir écrit de ce moment de ma vie ! Je sentais que ce chaos de marbre si sublime, si pittoresque dans mon œil, s'évanouirait de ma mémoire, et je voulais pouvoir le retrouver dans la vulgarité de ma vie future. — Écrivons donc : ce ne sera pas le Parthénon, mais ce sera du moins une ombre de cette grande ombre qui plane aujourd'hui sur moi. —

Du milieu des ruines qui furent Athènes, et que les canons des Grecs et des Turcs ont pulvérisées et semées dans toute la vallée et sur les deux collines où s'étendait la ville de Minerve, une montagne s'élève i pic de tous les côtés. — D'énormes murailles l'enceignent, et bâties à leur base de fragmens de marbre blanc, plus haut avec les débris de frises et de colonnes antiques, elles se terminent dans quelques endroits par des créneaux vénitiens. Cetle montagne ressemble à un magnifique piédestal, taillé par les dieux mêmes pour y asseoir leurs autels. Son sommet, aplani pour recevoir les aires de ces temples, n'a guère que cinq cents pieds de longueur sur deux ou

trois cents pieds de large. U domine tontes les collines qui formaient le soi d'Athènes antique et les vallées du Pentëlique, et le cours de Flllissus, et la plaine du Pirée, et la chaîne des vallons et des cimes qui s'arrondit et s'étend jusqu'à Corinthe^ et la mer enfin semée des tks de Salamine et d'Égine où bril* lent au sommet les frontons du temple de Jupiter Panhellénien. — Cet horizon est admirable encore aujourd'hui que toutes ces collines sont nues et réfléchissent, comme un bronze poli, les rayons réverbérés du soleil de l'Altique*. Maïs quel horizon Platon devait avoir de là sous les yeux, quand Athènes, vivante et vêtue de ses fenille temples inférieurs, bruis* sait à ses pieds comme une ruche trop pleine ; quand la grande muraille du Pirée traçait jusqu'à la mer une avenue de pierre et de marbre, pleine de mou* vement, et où la population d'Athènes passait et re* passait sans cesse comme des flots ; quand le Pirée lui-même et le port de Phalère, et la nier d'Athènes, et le golfe de Corinthe étaient couverts de forêts de mâts ou de voiles étincelantes ; quand les flancs de toutes les montagnes, depuis les montagnes qui ca«* client Marathon jusqu'à l' Acropolis de Corinthe, amphithéâtre de quarante lieues de demi^cerde, étaient découpées de forêts^ de pâturages, d'oliviers et de vignes, et que les villages et les villes décoraient de toutes parts cette splendide ceinture de montagnes!—

— Je vois d'ici Les mille cUemins qui descendaient de .ces mcmlagnes, tracés sur les flancs de l'Hymèle,

daDS tout^ les siouosités des gorges et des vallées qui viennent toutes, comme des lits de torrens, déboucher sur Athènes. — J'entends les rumeurs qui s'en élèvent, les coups de marteau des tireurs de pierre dans les carrières de marbre du mont Pente* lique, le roulement des blocs qui tombent le long des pentes de ses précipices, et toutes ces rumeurs qui remplissait de vie et de bruit les abords d'une grande capitale.— Du côté de la ville , je vois monter par. la voie Sacrée, taillée dans le flanc même de l'Acropolis, la population religieuse d'Athènes, qui vient implorer Minerve et faire Fumer l'encens de toutes ses divinités domestiques à la place même où je suis assis maintenant et où je respire la poussière seule de ces temples. .

Rebâtissons le Parthénon; cela est facile,. il n'a perdu que sa frise et ses compartimens intérieurs. Les murs extérieurs ciselés par Phidias, les colonnes ou les débris des colonnes y sont encore. Le Parthénon était entièrement construit de marbre blanc, dit marbre pentélique , du nom de la montagne voisine d'où on le tirait. Il consistait en un carré long, en-tourée d'un péristyle dequarante^ix colonnes d'ordre dorique, -n Chaque colonne a six pieds de diamètre à sa base, et trenteK}uatre pieds d'élévation. «— Les colonnes reposent sur le pavé même du temple et n'ont point de base. A chaque extrémité du temple existe ou existait im portique de six colonnes? I^a dimension totale de l'édifice était de deux cent vingthuit pieds de long sur cent deux pieds de large ; sa

IW VOYAGE

hauteur était de soixante-six pieds. Il ne présentait à Toeil que la majestueuse simplicité de ses lignes architecturales.— C'était une seule pensée de pibrre, une et intelligible d'un regard, comme la pensée antique. — Il fallait s'approcher pour contempler la richesse des matériaux, et l'inimitable perfection des omemens et des détails. — Périclès avait voulu en faire autant un assemblage de tous les chefs-d'œuvre du génie et de la main de l'homme, qu^un hommage aux dieux, — ou plutôt , c'était le génie grec tout entier, s'offrant sous cet emblème, comme un hom-* mage lui-même à la Divinité. Les noms de tous ceux qui ont taillé une pierre, ou modelé une statue du Parthénon, sont devenus immortels.

Oublions le passé, et regardons maintenant autour de nous, aloi*s que les siècles, la guerre, les religions barbares, des peuples stupides, le foulent aux pieds depuis plus de deux mille ans. —

Il ne manque que quelques colonnes à la forêt de blanches colonnes : elles sont tombées, en blocs entiers et éclatans, sur les pavés ou sur les temples voisins : quelques-unes, comme les grands chênes de la forêt de Fontainebleau, sont restées penchées sur les autres colonnes ; d'autres ont glissé du haut du parapet qui cerne l'Âcropolis, et gisent, en blocs énormes concassés, les unes sur les autres, comme dans une carrière les rognures des blocs que l'architecte a rejeté^. — Leurs flancs sont dorées de cette croûte de soleil que les siècles étendent sur le marbre : leurs brisures sont blanches comme l'ivoire travaillé

EN ORIENT. lit

d*hier. Elles Forment, de ce côté du temple, un chaos ruisselant de marbre de toutes formes, de toutes couleurs, jeté, empilé, dans le désordre le plus bizarre et le plus majestueux : de loin, on croirait voir l'écume de vagues énormes qui viennent se briser et blanchir sur un cap battu des mers. L'œil ne peut s'en airacher ; on les regarde, on les suit, on les admire, on les plaint avec ce sentiment qu'on éprouverait pour des êtres qui auraient eu, ou qui auraient encore le sentiment de la vie. C'est le plus sublime effet de ruines que les hommes ont jamais pu produire, parce que c'est la ruine de ce qu'ils firent jamais de plus beau!

Si on entre sous le péristyle et sous les portiques , on peut se croire encore au moment où Ton achevait l'édifice ; les murs intérieurs sont tellement conservés, la face des marbres si luisante et si polie, les colonnes si droites, les parties conservées de l'édifice si admirablement intactes, que tout semble sortir des mains de l'ouvrier ; seulement le ciel étiucelant de lumière est le seul toit du Parthénon, et, à travers les déchirures des pans de murailles, l'œil plonge sur l'immense et volumineux horizon de TAttique. Tout le sol à l'entour est jonché de fragmens de sculpture ou de morceaux d'architecture qui semblent attendre la main qui doit les élever à leur place dans le monument qui les attend. — Les pieds heurtent sans cesse contre les chefs-d'œuvre du ciseau grec : on les ramasse, on les rejette, pour en ramasser un plus curieux; on se lasse enfin de cet inutile travail ;

tout n'est que chef-d'œuvre pulvérisé. — Les pas s'impriment dans une poussière de marbre; on finit par la i^egardo* avec indlfTérence, et Fon reste insen* siUe et muet, abîmé danis la contemplation de l'ensemble, et dans les mille pensées qui sortent dé chacun de ces débris. Ces pensées sont de la nature même de la scène où on les respire; elles sont graves comme ces ruines des temps écoulés, comme ces témoins majestueux du néant de l'humanité ; mais elles sont sereines comme le ciel qui est sur nos tètes, inondées d'une lumière harmonieuse et pure , élevées comme ce piédestal de l'Acropolis, qui semble planer au-dessus sur la terre ; résignées et religieuses comme ce monument élevé à une pensée divine que Dieu a laissé crouler devant lui pour faire place à de plus divines pensées! Je ne sens point de tristesse ici ; l'àme est légère, quoique méditative; ma pensée embrasse l'ordre des volontés divines, des destinées humaines ; elle admire qu'il ait été donné à l'homme de s'élever si haut dans les arts et dans une civilisation matérielle; elle conçoit que Dieu ait brisé ensuite ce moule admirable d'une pensée incomplète; que l'unité de Dieu, reconnue enfin par Socrate dans ces mêmes lieux, ait retiré le soufHe de vie de toutes ces religions qu'avait enfantées l'imagination des premiers temps ; que ces temples se soient écroulés sur leurs dieux : la pensée du Dieu unique jetée danâ l'esprit humain vaut mieux que ces demeures de marbre où l'on n'adorait que son ombre* Cette pensée n'a pas besoin de temples bâtis demain d'homme :

la nature entière est le temple où elle adore. A merare que les religions se spiritualiseot y les temples s'en vont; le christianisme lui-même, qui a construit le gothique pour l'animer de son souffle y laisse ses admirables basiliques tomber peu à peu en ruines ; les milliers de statues de ses demi-dieux descendent par degrés de leurs socles aériens autour de ses cath^ drales ; il se transforme aussi, et ses temples deviennent plus nus et plus simples à mesure qu'il se dépouille lui-même des superstitions de ses âges de ténèbres, et qu'il résume davantage la grande pensée qu'il propagea sur la terre, pensée du Dieu- unique prouvé par la raison et adoré par la vertu.

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