‹ Œuvres complètes de M.A. de LamartineChapitre 9 sur 35 · VI · texte numérisé non relu

VI

physionomies. Le commerce et Toisiveté de leurs villes ont enlevé la noblesse et la force à leurs vi sageSf pour y imprimer l'empreinte de l'habileté vulgaire et de la ruse qui les caractérisent.

13 août 1883.

Fête charmante donnée à son bord par Tamiral Hotham, qui commande la station anglaise dans la rade de Nauplie. Il nous fait visiter son vaisseau à trois ponts, le Saint-Vincenlj et fait exécuter pour nous le simulacre d'un combat naval. Un vaisseau monté de seize cents hommes^ et vu ainsi au moment du combat, est le chef-d'œuvre de l'intelligence humaine.

Homme excellent dont la figure et les manières réunissent ce rare mélange de la noblesse du vieux guerrier et de la douceur bienveillante du philosophe, caractère commun des belles physionomies des hommes de l'aristocratie anglaise. Il nous propose un de ses bâtimens de guerre pour nous accompagner jusqu'à Smyrne. Je refuse, et je réclame cette obligeance de M. l'amiral Hugon, qui commande l'escadre française. Il veut bien nous donner le brick le Génie j commandé par M. le capitaine Cuneo d'Omano; mais il ne nous escortera que jusqu'à Rhodes.

Je dîne chez M. Rouen, ministre de France en Grèce; j'ai dû moi-même occuper ce poste sous la restauration. Il me félicite de ne l'avoir pas obtenu.

M. Rouen y qui a passé à Nauplie tous les mauvais jours de l'anarchie grecque , soupire après sa délivrance. Il se console de la sévérité de son exil^ en accueillant ses compatriotes et en représentant , avec une grâce et une cordialité parfaites, la haute protection de la France dans un pays qu'il faut aimer dans son passé et dans son avenir.

15 août 1839.

Je n'écris rien: mon âme est flétrie et morne comme Taffreux pays qui m'entoure : rochers nus, terre rougeàtre ou noire, arbustes rampans ou poudreux, plaines marécageuses où le vent glacé du nord , même au mois d'août, sifTIe sur des moissons de roseaux : voilà tout. Cette terre de la Grèce n'est plus que le linceul d'un peuple; cela ressemble à un vieux sépulcre dépouillé de ses ossemens, et dont les pierres mêmes sont dispersées et brunies par les siècles. Où est la beauté de cette Grèce tant vantée? Où est son ciel doré et transparent? Tout est terne et nuageux comme dans une goi^e de la Savoie ou de l'Auvergne aux derniers jours de l'automne. La violence du vent du nord, qui entre avec des vagues bruyantes jusqu'au fond du golfe où nous sommes mouillés, nous empêche de partir.

18 août 1833, en mer, mouillés de?aiit les jardins d^Hydra.

Enfin nous sommes partis dans la nuit d'hier par une jolie brise du sud-est ; nous dormions dans nos

hamacs, k sept heures nous sommes hors du golfe ; la mer est belle et frappe harmonieusement les parois du brick. Nous sommes dans le canal qui se prolonge entre la terre ferme et les iles d'Hydra et Spezzia.

Vers midi nous sommes affalés à la c6te du continent en face d'Hydra. Des coups de vent terribles, et partant de tous les points du compas, rendent la manœuvre périlleuse. Nos voiles sont déchirées; nous risquons de rompre nos mâts ; pendant trois heures nous luttons sans relâche contre des ouragans furieux ; les matelots sont épuisés de fatigue ; le capitaine semble inquiet du sort du navire; enfin il réussit à atteindre Tabri d'une côte élevée et un mouillage connu des marins en face d'une charmante colline qu'on appelle les jardins d'Hydra. Nous y jetons l'ancre à un mille du rivage et non loin du brick de guerre le Génie qui a fait la même marche.

Journée de repos sur une mer toujours agitée, et aux coups du vent qui siffle dans nos mâts : nous descendons sur la côte; c'est le plus joli site que nous ayons encore visité en Grèce : de hautes montagnes dominent le paysage; elles gardent encore quelques couches de terré , quelques pelouses d'un vert pâle sur leurs flancs arrondis; elles descendent mollement et cachent leurs pieds dans quelques bois d'oliviers; plus loin, elles s'étendent en pentes douces jusqu'au canal d'Hydra, qui coule à leurs pieds comme un large fleuve plutôt que comme une mer. Là on repose ses yeux sur une ou deux maisons de campagne

entourées de jardins et de vergers: des champs cultîvésy des groupes de châtaigniers et de chênes verts, des troupeaux, quelques paysans grecs qui travaUlent à la terre ; nous lançons nos chiens et nous chassons tout le jour sur la montagne , nous revenons avec du gibier.

La ville d'Hydra, qui couvre toute la petite île de ce nom , brille de l'autre côté du canal , blanche , resplendissante y éclatante comme un rocher taillé d'hier. Cette tle n'offre pas un pouce de terre à l'œil : tout est pierre; la ville couvre tout; les maisons se dressent perpendiculairement les unes sur les autres, refuge de la liberté du commerce, de l'opulence des Grecs pendant la domination des Turcs. On peut mesurer la civilisation croissante ou décroissante d'une nation aux sites de ses villes et de ses villages : quand la sécurité et l'indépendance augmentent , les villes descendent des montagnes dans les plaines; quand la tyrannie et l'anarchie renaissent , elles remontent sur les rochers ou se réfugient sur les écueils de la mer. Dans le moyen âge, en Italie, sur le Rhin, en France, les villes étaient des nids d'aigle sur la pointe des rocs inaccessibles.

Même date.

La nuit est calme. Nous passons une soirée délicieuse sur le pont. Nous partirons demain, si le vent du nord ne reprend pas avec la même force.

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