‹ Œuvres complètes de M.A. de LamartineChapitre 15 sur 35 · VI. u · texte numérisé non relu

VI. u

d'orangers, de figuiers et de citronniers. Là , lady Stanhope vécut plusieurs années dans un luxe tout à fait oriental, entourée d'un grand nombre de drogmans européens ou arabes, d'une suite nombreuse de femmes, d'esclaves noirs, et dans des rapports d'ami* tié et même de politique soutenus avec la Porte, avec Âbdala-Pslcha , avec l'émir Bescbir, souverain du Liban, et surtout avec des scheiks arabes des déserts de Syrie et de Bagdad.

Bientôt sa fortune, considérable encore, diminua par le dérangement de ses affaires, qui souffraient de son absence; et elle se trouva réduite à trente ou quarante mille francs de rente, qui suffisent encore dans ce pays-là au train que lady Stanhope est obligée de conserver. Cependant les personnes qui l'avaient accompagnée d'Europe moururent ou s'éloignèrent ; l'amilié des Arabes, qu'il faut entretenir sans cesse par des présens et des prestiges, s'attiédit : les rapports devinrent moins fréquens, et lady Esther tomba dans le complet isolement où je la trouvai moi-même ; mais c'est là que la trempe héroïque de son caractère montra toute l'énergie, toute la constance de résolution de cette àme. Elle ne songea pas à revenir sur ses pas ; elle ne donna pas un regret au monde et au passé ; elle ne fléchit pas sous rabaqdon, sous l'infortune, sous la perspective de la vieillesse et de l'oubli des vivans ; elle demeura seule où elle est encore, sans livres, sans journaux, sans lettres d'Europe, sans amis, sans serviteurs même attachés à sa personne 9 entourée seulement de quelques né-

gresses et de quelques enfans esclaves noirs, et d'un certain nombre de paysans arabeç pour soigner son jardin, ses chevaux et veiller à sa sûreté personnelle. On croit généralement dans le pays, et mes rapports avec elle me fondent moi-même à croire qu'elle trouve la force surnaturelle de son âme et de sa résolution, non-seulement dans son caractère, mais encore dans des idées religieuses exaltées, où l'illuminisme d'Europe se trouve confondu avec quelques croyances orientales, et surtout avec les merveilles de l'astrologie. Quoi qu'il en soit, lady Stanbope est un grand nom en Orient et un grand étonnement pour l'Europe. Me trouvant si près d'elle, je désirais la voir : sa pensée de solitude et de méditation avait tant de sympatbie apparente avec mes propres pensées , que j'étais bien aise de vérifier en quoi nous nous touchions peut-être. Mais rien n'est plus dinicile pour un Européen que d'être admis auprès d'elle ; elle se refuse à toute communication avec les voyageurs anglais, avec les femmes, avec les membres mêmes de sa famille. Je n'avais donc que peu d'espoir de lui être présenté, et je n'avais aucune lettre d'introduction : sachant néanmoins qu'elle conservait quelques rapports éloignés avec les Arabes de la Palestine et de la Mésopotamie, et qu'une recommandation de sa main auprès de ces tribus pourrait m'être d'une extrême utilité pour mes courses futures, je pris le parti de lui envoyer un Arabe porteur de cette lettie :

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