‹ Œuvres complètes de M.A. de LamartineChapitre 17 sur 35 · VI · texte numérisé non relu

VI

en traits trop évidens dans les yeux, n'est point écrite dans son beau et droit r^ard ; la folie, qui se trahit toujours dans la conversatiop dopt elle interrompt toujours involontairement la chatne par de$ écarts brusques , désordonnés et excentriques, ne s'aperçoit nullement dans la conversation élevée, mystique, nuageuse, m^s soutenu<e, liée, enchaînée et forte de lady Esther. S'il me fallait proqonosr» je dirais plutôt que c'est une folie volontaire, étudiée, qui se connaît soi-même, et qui a ses raisons pour paraître folie. — {La puissante admiration que spn génie a exercée et exerce encore sur les populations arabes qui entourent les montagnes prouve a^ses. que cette prétendue folie n'est qu'un moyen, Aux hommes de cette terre de prodiges, à ces hommes des rochers et des déserts, dont l'imagination est plus colorée fit plus brumeuse que l'horizon de leurs sables ou de leurs mers, il faut la parole de M^hpm^t ou de lady Stanhope ! il faut le commerce des astres , les prophéties, les miracles, la seconde \U!^ du génie! Lady Stanhope l'a compris d'abord par la haute portée de son intelligence vraiment supérieure; puii^peulétre, comme tous les êtres doués de ppissantei finculr tés intellectuelles, a-t-elle fini pas se séduire filer même, et par être la première néophyte du symbole qu'elle s'était créé pour d'autres. — Tel est l'efTet que cette femme a produit sur moi. On ne peqt la juger ni la classer d'un mot; c'est une statue à immenses dimensions; — on ne peut la juger qu'à son point de vue. Je ne serais pas surpris qu'un jour prochain œ

réalisât une partie de la destinée qu'elle se promet à elle-même : un empire dans TArabie, un trône dans Jérusalem! ^- La moindre commotion politique , dans la région de l'Orient qu'elle habite, pourrait la soulever jusque-là. — Je n'ai à ce sujet, lui dis-je, qu'un reproche à faire à votre génie, c'est celui d'avoir été trop timide avec les événemens, et de n'avoir pas encore poussé votre fortune jusqu'où elle pouvait vous conduire. — Vous parlez ^ me dit-elle, comme un homme qui croit encore trop à la volonté humaine, et pas assez à l'irrésistible empire de la destinée seule; ma force à moi est en elle. — Je l'attends, je ne l'appelle pas; je vieillis^ j'ai diminué de beaucoup ma fortune, je suis maintenant seule et abandonnée à moi-même sur ce rocher désert , en proie au premier audacieux qui voudrait forcer mes portes^ entourée d'une bande de domestiques infidèles et d'esclaves ingrats, qui me dépouillent tous les Jours et menacent quelquefois ma vie; dernièrement encore, je n'ai dû mon salut qu'à ce poignard, dont j'ai été forcée de me servir pour défendre ma poitrine contre celui d'un esclave noir que j'ai élevé ! Eh bien, au milieu de toutes ces tribulations, je suis heureuse ; je réponds à tout par le mot sacré des Musulmans : Allah kerim ! la volonté de Dieu ! et j'attends avec confiance l'avenir dont je vous ai parlé , et dont je voudrais vous inspirer à vous-même la certitude que vous devez en avoir !

Après avoir fumé plusieurs pipes, bu plusieurs tasses de café, que les esclaves nègres apportaient de

quart d'heure en quart d'heure : Venez, dit-elle, je vais vous conduire dans un sanctuaire où je ne laisse pénétrer aucun profane, c'est mon jardin. Nous y descendîmes par quelques marches , et je parcourus avec elle , dans un véritable enchantement , un des plus beaux jardins turcs que j 'aie encore vus en Orient. — Des treilles sombres dont les voûtes de verdure portaient, comme des milliers de lustres, les raisins étincelans de la Terre promise ; des kiosques où les arabesques sculptées s'entrelaçaient aux jasmins et aux plantes grimpantes , lianes de l'Asie ; des bassins où une eau artificielle, il est vrai, venait d'une lieue de loin murmurer et jaillir dans les jets d'eau de marbre ; des allées jalonnées de tous les arbres fruitiers de l'Angleterre, de l'Europe, de ces beaux climats ; de vertes pelouses semées d'arbustes en fleurs, et des compartimens de marbre entourant des gerbes de fleurs nouvelles pour mes yeux : — voilà ce jardin. — Nous nous reposâmes tour à tour dans plusieurs des kiosques dont il est orné, et jamais la conversation intarissable de lady Esther ne perdit le ton myslique et l'élévation de sujet qu'elle avait eus le matin. — Puisque la destinée, me dit-elle à la fin , vous a envoyé ici, et qu'une sympathie si étonnante entre nos astres me permet de vous confier ce que je cacherais à tant de profanes , venez , je veux vous faire voir de vos yeux un prodige de la nature dont la destination n'est connue que de moi et de mes adeptes; — les prophéties de l'Orient l'avaient annoncé depuis bien des siècles, et vous allez juger

vous-même si ces prophéties sont accomplies. — Elle ouvrit une porte du jardin qui donnait sur une petite cour intérieure où j'aperçus deux magnifiques jumens arabes de première race et d'une rare perfection de formes. Approchez, me dit-elle, et regardez cette jument baie; voyez si la nature n'a pas accompli en elle tout ce qui est écrit sur la jument qui doit porter le messie : — elle naîtra toute sellée. — Je vis en effet sur ce bel animal un jeu de la nature assez rare pour servir l'illusion d'une crédulité vulgaire chez des peuples à demi barbares ; — la jument avait au défaut des épaules une cavité si large et si profonde, et imitant si bien la forme d'une selle turque, qu'on pouvait dire avec vérité qu'elle était née toute sellée, et aux étriersprès, on pouvait en effet la monter sans éprouver le besoin d'une selle artificielle; — cette jument, magnifique du reste, semblait accoutumée à l'admiration et au respect que lady Stanhope et ses esclaves lui témoignent, et pressentir la dignité de sa future mission ; jamais personne ne Ta montée, et deux palefreniers arabes la soignent et la surveillent constamment sans la perdre un seul instant de vue. Une autre jument blanche, et à mon avis, infmiment plus belle, partage, avec la. jument du Messie, le respect et les soins de lady Stanhope ; nul ne l'a montée non plus. Lady Esther ne me dit pas, mais me laissa à entendre que, quoique la destinée de la jument blanche fût moins sainte, elle en avait une cependant mystérieuse et importante aussi; et je crus comprendre que lady Stanhope la réservait pour la mon-

ter elle-même le jour où elle ferait son entrée, à côté du Messie, dans la Jérusalem reconquise. Après avoir fait promener quelque temps ces deux bétes sur une pelouse hors de Fenceinte de la forteresse, et joui de la souplesse et de la grâce de ces superbes animaux, nous rentrâmes, et je renouvelai à lady Esther mes instances pour qu'elle me permit enfin de lui présenter M. de Parseval, mon ami et mon compagnon de voyage , qui m'avait suivi , malgré moi , chez elle, et qui attendait vainement depuis le matin une faveur dont elle est si avare. — Elle y consentit enfin , et nous rentrâmes tous trois pour passer la soirée ou la nuit dans le petit salon que j'ai déjà dépeint. Le café et les pipes reparurent avec la profusion orientale « et le salon fut bientôt rempli d'un tel nuage de fumée, que la figure de lady Stanhope ne nous apparaissait plus qu'à travers une atmosphère semblable à l'atmosphère magique des évocations. Elle causa avec la même force , la même grâce , la même abondance , mais infiniment moins de surnaturel , sur des sujets moins sacrés pour elle, qu'elle ne l'avait fait avec moi seul dans tout le cours de la journée. — J'espère , me dit-elle tout à coup , que vous êtes aristocrate ; je n'en doute pas en vous voyant. — Vous vous trompez, Milady, lui dis-je. Je ne suis ni aristocrate, ni démocrate; j'ai assez vécu pourvoir les deux revers de la médaille de l'humanité , et pour les trouver aussi creux l'un que l'autre*; je ne suis ni aristocrate ni démocrate ; je suis homme et partisan exclusif de ce qui peut améliorer et perfectionner

rhotnnlé tout ehtîer, quMl soit né au sommet ou au {ïied de l'édhelle sociale ! je ne sois ni pour le peuple ni pour les grands, mais pour Thumanitë tout entière ; et je ne crois ni aux institutions aristocratiquess tii aux institutions démocratiques la vertu exclusive de perfectionner l'humanité ; cette vertu n'est que dans Une morale divine y fruit d'une religion parfaite ! la civilisation des peuples , c'est leur foi ! — Cela est vrai , rëpondit-elle , mais cependant je suis aristocrate malgré moi ; et vous conviendrez, éjouta-t-elle, que s'il y a des vices dans l'aristocratie, au moins il y a de hautes vertus à c6té pour les racheter et les compenser , tandis que dans la démocratie je vois bien les vices, et les vices les plus bas et 1^ pliis ëùvieux , mais je cherche en vain les hautes Vertus. — Ce n'est pas cela, Milady, lui dis-je ; il y a dés deux parts vices et vertus ; mais dans les hautes clasâ^s, ces vices même ont un côté brillant; mais dabâ; la classe inférieure , au contraire , ces vices se lïiontrent dans toute leur nudité, et blessent davantage le sentiment moral dans le regard qui les contettiple ; la différetice est dans l'apparence , et non danâ le fait; mais, en réalité, lé même vice est plus vice dans l'homme riche, élevé et instruit, que dans l'homme sans lumière et sans pain , — car chez l'un le vice est de choix, chez l'autre de nécessité ; — mépHsez-le donc partout, et plus encore chez l'aristocratie vicieuse , et he jugeons pas l'humanité par classe, mais par homme ; les grands auraient les vices du peuple, s'ils étaient peuple, et les petils auraient

les vices des grands, s'ils étaient grands ! la balance est égale.; ne pesons pas. — £h bien! passons, me dit-elle ; mais laissez-moi croire que vous êtes aristocrate comme moi ; il m'en coûtera trop de vous croire du nombre de ces jeunes Français qui soulèvent récume populaire contre toutes les notabilités que Dieu , la nature et la société ont faites , et qui renversent l'édifice pour se faire, de ses ruines, un piédestal à leur envieuse bassesse! — Non, lui dis-je, tranquillisez-vous ; je ne suis pas de ces hommes ; je suis seulement de ceux qui ne méprisent pas ce qui est au-dessous d'eux dans l'ordre social, tout en respectant ce qui est au-dessus, mais dont le désir ou le rêve serait d'appeler tous les hommes, indépendamment de leur degré dans les hiérarchies arbitraires de la politique, à la même lumière, à la même liberté et à la même perfection morale ! Et puisque vous êtes religieuse, que vous croyez que Dieu aime également tous ses enfans, et que vous attendez un second Messie pour redresser toutes choses, vous pensez, sans doute, comme eux et comme moi. — Oui, reprit-elle, mais je ne m'occupe plus de politique humaine, j'en ai assez, j'en ai trop vu pendant dix ans que j'ai passés dans le cabinet de M. Pitt , mon oncle, et que toutes les intrigues de l'Europe sont venues retentir autour de moi ; — j'ai méprisé, jeune, l'humanité, je n'en veux plus entendre parler ; tout ce que font les hommes pour les hommes est sans fruit ! les formes me sont indifférentes. — Et à moi aussi, lui dis -je. — Le fond des choses , con-

tinua-t-elle, c'est Dieu et la vertu ! — Je pense exactement ainsi , lui répondis-je , ainsi n'en parlons plus , nous voilà d'accord.

Passant à des sujets moins graves , et plaisantant sur l'espèce de divination qui lui faisait comprendre un homme tout entier au premier regard et à la seule inspection de son étoile, je mis sa sagesse à l'épreuve, et je l'interrogeai sur deux ou trois voyageurs de ma connaissance 9 qui depuis quinze ans étaient venus passer sous ses yeux. Je fus frappé de la parfaite justesse de son coup d'œil sur deux de ces hommes. Elle analysa entre autres, avec une prodigieuse perspicacité d'intelligence, le caractère de l'un d'eux, qui m'était parfaitement connu à moi-même, caractère difficile à comprendre à première vue , grand, mais voilé sous les apparences de bonhomie les plus simples et les plus séduisantes : et ce qui mit le comble à mon étonnement, et me fit admirer le plus la mémoire inflexible de cette femme, c'est que ce voyageur n'avait passé que deux heures chez elle, et que seize années s'étaient écoulées entre la visite de cet homme et le compte que je lui demandais de ses impressions sur lui. La solitude concentre et fortifie toutes les facultés de l'âme. — Les prophètes, les saints, les grands hommes et les poètes l'ont merveilleusement compris ; — et leur nature leur fait chercher à tous le désert ou l'isolement parmi les hommes. —

Le nom de Buonaparte tomba comme toujours dans la conversation. Je croyais, lui dis-je, que votre

fanatisme pour cet homme mettrait uiiè barrière enti^ nous. — Je n'ai étë^ me dit-elle, fanatique que de ses malheurs et de pitié pour lui. «-^ Et moi aussi, lui dis-je, et ainsi nous nous entendotis encore.

Je ne pouvais m'expliquer comment une femme religieuse et morale adorait la force seule sans reli-gion, sans morale et sans liberté ! BuondpArte fut un grand reconstructeur, sans doute ; il refit le monde social, mais il ne regarda pas assez aux élémens dont il le recomposait : il pétrit sa statue avec de la boue et de l'intérêt personnel , au lieu de la tailler dans les sentimens divins et moraux, la vertu et la liberté !

La nuit s'écoula ainsi à parcourir librement et sans affectation de la part de lady Esther tous les sujets qu'un mot amène et emporte dans une conversation à tout hasard. -—Je sentais qu'aucune corde ne manquait à cette haute et ferme intelligence , et que toutes les touches du clavier rendaient un son juste, fort et plein, — excepté peut-être la corde métaphysique, que trop de tension et de solitude avaient faussée ou élevée à un diapason trop haut pour rintelligence mortelle. — Nous nous séparânnes avec un regret sincère de ma part, avec dn regret obligeant témoigné de la sienne.

— Point d'adieu, me dit-elle, nous nous reverrons souvent dans ce voyage et plus souvent encore dans d'autres voyages que vous ne projetez pas même encore. Allez vous reposer, et souvenez-vous que vous laissez une amie dans les solitudes du Liban. —

Elle me tendit la main ; je portai la mienne sur mon cœur, à la manière des Arabes, et nous sortîmes.

VISITE A L'ÉMIR BESCHIR.

Le lendemain , à quatre heures du matin , nous étions, M. de Parseval et moi, à cheval sur la pente escarpée qui descend de son monastère dans la profonde vallée du torrent Belus; nous franchîmes à gué les eaux épuisées par l'été, et nous commençâmes à gravir les hautes montagnes du Liban qui séparent Dgioun de Deir-«1-Kammar, ou le couvent delaLune, palais de Témir Beschir, prince souverain des Druzes et de toutes les montagnes du Liban. Lady Esther nous avait donné son médecin pour nous servir de drogman, et un de ses palefreniers arabes pour guide. — Nous arrivâmes, après deux heures de marche, à une vallée plus profonde, plus étroite et plus pittoresque qu'aucune que celles que nous avions déjà parcourues. A droite et à gauche s'élevaient, comme deux remparts perpendiculaires, hauts de trois à quatre cents pieds, deux chaînes de montagnes qui semblaient avoir été séparées récemment Tune de l'autre par un coup de marteau du fabricateur des mondes, ou peut-être par le tremblement de terre qui secoua le Liban jusque dans ses fondemens, quand le fils de l'homme rendant son âme à Dieu, non loin de ces mêmes montagnes , poussa ce dernier soupir

qui refoula l'esprit d'erreur, d'oppression et de meosonge, et souffla la vërité, la liberté et la vie dans un monde renouvelé. — Les blocs gigantesques, détachés des deux flancs des montagnes, semés comme des cailloux par la main des enfans dans le lit d'un ruisseau , formaient le lit horrible , profond, immense, hérissé, de ce torrent à sec; quelques-unes de ces pierres étaient des masses plus élevées et plus longues, que de hautes maisons. Les unes étaient posées d'aplomb comme des cubes solides et éternels ; les autres, suspendues sur leurs angles et soutenues par la pression d'autres roches invisibles, semblaient tomber encore , rouler toujours , et présentaient l'image d'une ruine en action , d'une chute incessante, d'un chaos de pierres, d'une avalanche intarissable de rochers; — rochers de couleur funèbre, gris, noirs, marbrés de feu et de blanc , opaques ; vagues pétrifiées d'un fleuve de granit; pas une goutte d'eau dans les profonds interstices de ce lit calciné par le soleil brûlant de la Syrie; pas une herbe, une tige, une plante grimpante, ni dans ce torrent, ni sur les pentes crénelées et ardues des deux côtés de l'abime : c'était un océan de pierres , une cataracte de rochers, à laquelle la diversité de leurs formes, la variété de leurs poses, la bizarrerie de leurs chutes, le jeu des ombres ou de la lumière sur leurs flancs ou sur leur surface, semblaient prêter le mouvement et la fluidité. Si le Dante eût voulu peindre dans un des cercles de son enfer, l'enfer des pierres, l'enfer de l'aridité, de la ruine, de la chute

des choses, de la dégradation des mondes, de la caducité des âges, voilà la scène qu'il aurait du' simplement copier : — c'est un fleuve des dernières heures du monde quand le feu aura tout consumé, et que la terre, dévoilant ses entrailles, ne sera plus qu'un bloc mutilé de pierres calcinées sous les pas du terrible juge qui viendra la visiter. Nous suivîmes cette vallée des lamentations pendant deux heures, sans que la scène variât autrement que par les circuits divers que le torrent suivait lui-même entre les montagnes, et par la manière plus ou moins terrible dont les rochers se groupaient dans leur lit écumant de pierres. — Jamais cette vallée ne s'efiacera de mon imagination. Cette terre a dû être la première , la terre de la poésie terrible et des lamentations humaines ; l'accent pathétique et grandiose des prophéties s'y fait sentir dans sa sauvage , pathétique et grandiose nature. Toutes les images de la poésie biblique sont gravées en lettres majuscules sur la face siUonnée du Liban et de ses cimes dorées, et de ses vallées ruisselantes, et de ses vallées muettes et mortes. L'esprit divin, l'inspiration surhumaine qui a soufflé dans les âmes et dans les harpes du peuple poétique à qui Dieu parlait par symboles et par images, frappait ainsi plus fortement les yeux des bardes sacrés dès leur enfance, et les nourrissait d'un lait plus fort que nous, vieux et pâles héritiers de la harpe antique, nous qui n'avons sous les yeux qu'une nature gracieuse, douce et cultivée, nature civilisée et décolorée comme nous.

A midi, nous atteignîmes les plus hautes montagnes que nous avions à franchir. Nous commençâmes à redescendre par les sentiers les plus escarpés, où les pieds de nos chevaux tremblaient sur la pierre roulante qui nous séparait seule des précipices. — Âpres une heure de descente, nous aperçûmes, au tournant d'une colline, le palais fantastique de Dptédin, près de Deîr-el-Kammar. Nous jetâmes un cri de surprise et d'admiration , et, d'un mouvem€;pt involontaire, nous arrêtâmes nos chevaux pour contempler la scène neuve, pittoresque, orientale, qui s'ouvrait devant nos regards.

A quelques pas de nous, une immense nappe d'eau écumante sortait de l'écluse d'un moulin et tombait d'une hauteur de cinquante à soixante pieds, sur des rochers qui la brisaient en lambeaux flottans ; le bruit de cette chute d'eau et la fraîcheur qu'elle répandait dans l'air, et qui venait humecter nos fronts brùlans, préparait délicieusement nos sens à l'admiration dont ils aimaient à jouir. — Au-dessus de cette chute d'eau qui se perdait dans les abîmes dont nous ne pouvions apercevoir le fond, s'ouvrait en entonnoir une vaste et profonde vallée , cultivée depuis le pied jusqu'au sommet, en mûriers, en vignes, en figuiers, et où la terre était partout revêtue de la verdure la plus fraîche et la plus légère; quelques beaux villages étaient suspendus en terrasses sur les déclivités de toutes les montagnes qui entouraient la vallée de Deïr-el-Kammar. — D'un seul côté l'horizon s'entr'ouvrait et laissait voir, painiessus des sommets

moins élèves du Liban, la mer de Syrie. Ecce mare magnum! — dit David. — Voilà là-bas la grande mer bleue avec ses vagues et ses mugissemens et ses immenses reptiles! David était /à, peut-être, quand il jeta cette exclamation poétique! — En effet, on aperçoit la mer d*Égypte, teinte d'un bleu plus foncé que le ciel , et fondée W loin avec l'borizon par la brume vaporeuse et violette qui voile tous les rivages de cette partie de l'A^e. Au fond de cette immense vallée, la colline de Dptédin, qui porte le palais de l'émir, prenait naissance et s'élevait, comme une tour immense, flanquée de rochers couverts de lierre, et laissant pendre, de ses fissqres et de ses créneau^i, des gerbes de yerdure flottante. Cette colline montait jusqu'aii niveau du chemin en précipice où nous étions suspendus nou^mémes; un abime étroit et rougissant nous en séparait. A son sommet, et à quelques pas de nous , le palais moresque de Témir s'étendait majestueusement sur tout le plateau de Dptédin, avec ses tours carrées , percées d'ogives crénelées à leur sommet ; les longues galeries s'éle*vant les unes sur les autres, et présentant de longues files d^arcades élancées et légères comnie les tiges des palmiers qui les couronnaient de leurs panaches aériens ; ces vastes cours descendaient en degrés im^ nienses depuis le sommet de la montagne jusqu'aux murs d'enceinte des fortifications; à l'extrémité de la plus vaste de ces cours, sur lesquelles nos regards plongeaient de l'élévation où nous étions placés, la façade irrégulière du palais des femmes se présentait

à nous y ornée de légères et gracieuses colonnades dont les troncs minés et effilés, et de formes irrégulières et inégales, se dressaient jusqu'aux toits, et portaient, comme un parasol, les légères tentures de bois peint, qui servaient de portique à ce palais. — Un escalier de marbre, décoré de balustrades sculptées en arabesques, conduisait de ce portique à la porte de ce palais de femmes : cette porte, sculptée en bois de diverses couleurs, encadrée dans le marbre et surmonté d'inscriptions arabes , était entourée d'esclaves noirs, vêtus magnifiquement, armés de pistolets argentés et de sabres de Damas étincelans d'or et de ciselures ; les vastes cours qui faisaient face au palais étaient remplies elles-mêmes d'une foule de serviteurs, de courtisans, de prêtres ou de soldats sous tous les costumes variés et pittoresques que les cinq populations du Liban affectent : le Druze, le Chrétien, l'Arménien, le Grec, le Maronite, le Metualis. — Cinq à six cents chevaux arabes étaient attachés par les pieds et par la télé à des cordes tendues qui traversaient les cours, sellés, bridés, et couverts de housses éclatantes de toutes les couleurs; quelques groupes de chameaux, les uns couchés, les autres debout, d'autres à genoux pour se faire charger ou décharger ; et sur la terrasse la plus élevée de la cour intérieure, quelques jeunes pages, courant à cheval les uns sur les autres, se lançaient le dgérid, s'évitaient en se couchant sur leurs chevaux ; revenaient à toute bride sur leur adversaire désarmé, et~ faisaient, avec une grâce et une vigueur admirables,

toutes les évolutions rapides que ce jeu militaire euge. — Après avoir contemplé quelques instans cette scène orientale si nouvelle pour nous , nous nous approcbàmes de la porte immense et massive de la première cour du palais, gardée par des Arabes armés de fusils et de longues lances légères, semblables à la tige d'un long roseau. — La, nous envoyâmes porter au prince les lettres que nous avions pour lui. Peu d'instans après , il nous envoya son premier médecin, M. Bertrand, né en Syrie, d'une famille française , et ayant conservé encore la langue et le souvenir de sa patrie. — Il nous conduisit dans l'appartement que l'hospitalité de l'émir nous offrait, et des esclaves emmenèrent notre suite et nos chevaux dans un autre quartier du palais. Notre appartement consistait en une jolie cour décorée de pilastres arabesques avec une fontaine jaillissante au milieu, coulant dans un large bassin de marbre; autour de cette cour, trois pièces et un divan, c'est-à-dire un appartement plus large que les autres, formé par une arcade qui s'ouvre sur la cour intérieure, et qui n'a ni portes ni rideaux qui la referment : c'est une transition entre la maison et la rue qui sert de jardin aux paresseux Musulmans, et dont l'ombre immobile remplace pour eux celle des arbres, qu'ils n'ont ni l'industrie de planter, ni la force d'aller chercher où la nature les a fait croître pour eux. Nos chambres, quoique dans ce magnifique palais, auraient paru trop délabrées au plus pauvre paysan de nos chaumières ; les fenêtres n'avaient point de vitres, luxe VI. «e

inconnu dans l'Orient, malgré les rigueurs de Thiver dans ces montagnes ; ni lits, ni meubles, ni chaises; rien que les murailles nues, décrépites, percées de trous de rats et de lézards; et pour plancher, de la terre battue, inégale, mêlée de paille hachée. — Des esclaves apportèrent des nattes de jonc, qu'ils étendirent sur ce plancher, et des tapis de Damas, dont ils recouvrirent les nattes; ils apportèrent ensuite une petite table de Bethléem , en bois incrusté de nacre de perles ; ces tables n'ont pas un demi-pied de diamètre et pas davantage d'élévation ; elles ressemblent à un tronçon de colonne brisée, et ne peuvent porter qu'un plateau sur lequel les Musulmans placent les cinq ou six plats dont leur repas se compose.

Notre dîner , placé sur cette table , se composait d'un pilau, d'un plat de lait aigri que l'on mêle avec de l'huile, et de quelques morceaux de mouton haché , que l'on pile avec du riz bouilli, et dont on farcit certaines courges semblables à nos concombres. — C'est le mets le plus recherché et le plus savoureux , en effet , que l'on puisse manger dans tout l'Orient ; pour boisson , de l'eau pure que l'on boit dans des jattes de terre à longs becs, qu'on passe de main en main et dont on fait couler l'eau dans sa bouche entr'ouverte , sans que le vase touche les lèvres. Ni couteaux, ni cuillères, ni fourchettes: on mange avec les mains ; mais les ablutions multipliées rendent celte coutume moins révoltante pour les Musulmans.

A peine avions -nous fini de dîner, que l'émir nous envoya dire qu'il nous attendait. Nous traversâmes une vaste cour ornée de fontaines, et un portique formé de hautes colonnes grêles qui partent de terre, et portent le toit du palais. — Nous fûmes introduits dans une très-belle salle dont le pavé était de marbre, et les plafonds et les murs peints de couleurs vives et d'arabesques élégantes par des peintres de C}onstantinople. — Des jets d'eau murmuraient dans les angles de l'appartement , et dans le fond , derrière une colonnade dont les entrecolonnemens étaient grillés et vitrés , on apercevait un tigre énorme, dormant la tète appuyée sur ses pattes croisées. — La moitié de la chambre était remplie de secrétaires avec leurs longues robes et leur écritoire d'argent, passée en guise de poignard dans leur ceinture; d'Arabes richement vêtus et armés; de nègres et de mulâtres attendant les ordres de leur maître, et de quelques officiers égyptiens revêtus de vestes européennes et coiffés du bonnet grec de drap rouge, avec une longue houppe bleue pendant jusque sur les épaules. — L'autre partie de l'appartement était plus élevée d'environ un pied, et un large divan de velours rouge régnait tout autour. L'émir était accroupi à l'angle de ce divan. — C'était un beau vieillard à l'œil vif et pénétrant, au teint frais et animé, à la barbe grise et ondoyante ; une robe blanche, serrée par une ceinture de cachemire, le couvrait tout entier, et le manche éclatant d'un long et large poignard sortait des plis de sa robe à la

hauteur de la poitrine , et portait une gerbe de diaiiians de la grosseur d'une orange. — Mous le saluâmes à la manière du pays, en portant notre main au front d'abord, puis sur le cœur ; il nous rendit noti^ salut avec grâce et en souriant , et nous fit signe de nous approcher et de nous asseoir près de lui sur le divan. — Un interprète était à genoux entre lui et nous. — Je pris la parole et lui exprimai le plaisir que j'éprouvais k visiter l'intéressante et belle contrée qu'il gouvernait avec tant de fermeté et de sagesse, et lui dis, entre autres choses, que le plus bel éloge que je pouvais faire de son administration , c'était de me trouver là ; que la sûreté des routes, la richesse de la culture, l'ordre et la paix dans les villes, étaient les témoignages parlans de la vertu et de l'habileté du prince. — Il me remercia , et me fit sur l'Europe, et principalement sur la politique de l'Europe dans la lutte des Turcs et des Égyptiens , une foule de demandes qui montraient à la fois tout l'intérêt que cette question avait pour lui, et les connaissances et l'intelligence des afiaires , peu communes dans un prince de l'Orient. On apporta le café , les longues pipes , qu'on renouvela plusieurs fois , et la conversation continua pendant près d'une heure.

Je fus ravi de la sagesse, des lumières, des manières nobles et dignes de ce vieux prince, et je me levai, après une longue conversation , pour l'accompagner dans ses bains, qu'il voulut nous montrer lui-même. Ces bains consistent en cinq ou six salles pavées de marbre à compartimens , et dont les voûtes et les

murs étaient enduits de stucs et peints a détrempe, avec beaucoup de goût etd'élégauce, par des peintres de Damas. Des jets d'eau chaude , froide, ou tiède , sortaient du pavé et répandaient leur température dans les salles. La dernière était un bain de vapeur où nous ne pûmes rester une minute. PIusieui*s beaux esclaves blancs, le torse nu et les jambes entourées d'un châle de soie écrue, se tenaient dans ces salles, prêts à exercer leurs fonctions de baigneurs. Le prince nous fit proposer de prendre le bain avec lui; nous n'acceptâmes pas, et nous le laissâmes entre les mains de ses esclaves qui s'apprêtaient à le déshabiller.

Nous allâmes de là, avec un de ses écuyers, visiter les cours et les écuries où ses magnifiques étalons arabes étaient enchaînés. Il faut avoir visité les écuries de Damas, ou celles de l'émir Beschir, pour avoir une idée du cheval arabe. Ce superbe et gracieux animal perd de sa beauté, de sa douceur et de sa forme pittoresque quand on le transplante, de son pays natal et de ses habitudes familières, dans nos climats froids et dans l'ombre et la solitude de nos écuries. Il faut le voir à la porte de la tente des Arabes du désert , la tête entre les jambes, secouant sa longue crinière noire, comme un parasol mobile, et balayant ses flancs, polis comme du cuivre ou comme de l'argent , avec le fouet tournant de sa queue, dont l'extrémité est toujours teinte en pourpre avec le henné : il faut le voir vêtu de ses housses éclatantes, relevées d'or et de broderies de perles ; la léte

couverte d'un réseau de soie bleue ou rouge, tissé d'or ou d'argent, avec des aiguillettes sonores et flottantes qui tombent de son front sur ses naseaux, et dont il voile ou dévoile tour à tour, à chaque ondulation de son cou , le globe enflammé , immense , intelligent, doux et fier, de son œil à fleur de tète ; il faut le voir surtout en masse, comme il était là, de deux ou trois cents chevaux ; les uns couchés dans la poussière de la cour, les autres entravés par des anneaux de fer et attachés à de longues cordes qui traversaient ces cours ; d'autres échappés sur le sable , et franchissant d'un bond les files de chameaux qui s'opposaient à leurs courses ; ceux-ci tenus à la main par déjeunes esclaves noirs, vêtus de vestes écarlates, et reposant leurs tètes caressantes sur l'épaule de ces enfans ; ceux-là jouant ensemble libres et sans laisse, comme des poulains dans une prairie , se dressant lun contre l'autre, ou se frottant le front contre le front, ou se léchant mutuellement leur beau poil luisant et argenté ; tous nous regardant avec une attention inquiète et curieuse à cause de nos costumes européens et de notre langue étrangère, mais se familiarisant bientôt , et venant gracieusement tendre leur cou aux caresses et au bruit flatteur de notre main. C'est une chose incroyable que la mobilité et la transparence de la physionomie de ces chevaux quand on n'en a pas été témoin. Toutes leurs pensées se peignent dans leurs yeux et dans le mouvement convulsif de leurs joues , de leurs lèvres , de leurs uaseaux, avec autant d'évidence, avec autant de carac-

1ère et de mobilité que les impressions de l'âme sur le visage d'un enfant. Quand nous approchions d'eux pour la première fois , ils faisaient des moues et des grimaces de répugnance et de curiosité tout à fait semblables à celles qu'un homme impressionnable aurait pu faire à l'aspect d'un objet imprévu et inquiétant. Notre langue surtout les frappait et les étonnait vivement ; et le mouvement de leurs oreilles dressées et renversées en arrière, ou tendues en avant, témoignait de leur surprise et de leur inquiétude : j'admirais surtout plusieurs ju mens sans prix, réservées pour l'émir lui-même. Je fis proposer par mon drogman à l'écuyer jusqu'à dix mille piastres d'une des plus jolies; mais à aucun prix on ne décide un Arabe à se défaire d'une jument de premier sang ; et je ne pus rien acheter cette fois.

Nous rentrâmes à la fin du jour dans notre appartement , et l'on nous apporta. un souper semblable au diner. Plusieurs officiers de Témir vinrent nous rendre visite de sa part. M. Bertrand , son premier médecin , passa la soirée avec nous. Nous pûmes causer, grâce à un peu d'italien et de français qu'il avait conservé , du souvenir de sa famille. Il nous donna tous les renseignemens les plus iutéressans sur la vie intérieure de l'émir des Druzes. Ce prince, quoique âgé de soixanle-douze ans, ayant perdu récemment sa première femme à qui il devait toute sa fortune , venait de se remarier. Nous regrettâmes de n'avoir pas pu apercevoir sa nouvelle femme : elle est, dit-on , remarquablement belle.

Elle n'a que quinze ans; c'est une esclave circassienne que rémir a envoyé acheter à Constantinople, et qu'il a faite chrétienne avant de Tépouser; car l'émir Beschir est lui-même chrétien et même catholique 9 ou plutôt 9 il est comme la loi dans tous les pays de tolérance, il est de tous les cultes ofïiciels de son pays ; musulman pour les musulmans , Druze pour les Druzes , chrétien pour les chrétiens. Il y a chez lui des mosquées et une église ; mais depuis quelques années sa religion de famille , la religion du cœur, est le catholicisme. Sa politique est telle , et la terreur de son nom si hien établie, que sa foi chrétienne n'inspire ni défiance ni répugnance aux Arabes musulmans , aux Druzes et aux Métualis , qui vivent sous son empire. II fait justice à tous, et tous le respectent également.

Le soir après souper , l'émir nous envoya quelques-uns de ses musiciens et de ses chanteurs , qui improvisèrent des vers arabes en notre honneur. Il a parmi ses serviteurs des Arabes uniquement consacrés à ces sortes de cérémonies. Us sont exactement ce qu'étaient les troubadours dans les châteaux du moyen-âge , ou en Ecosse les poètes populaires^ Debout derrière le coussin de l'émir ou de ses fils pendant qu'ils prennent leur repas , ils chantent des vers à la louange des maîtres qu'ils servent ou des convives que l'émir veut honorer. Nous nous fîmes traduire par M. Bertrand quelques-uns de ces toasis poétiques : ils étaient en général très-insignifians ou d'une telle recherche d'idées, qu'il serait impossible

de les rendre avec des idées et des images appropriées à nos langues d'Europe.

Voici la seule pensée un peu claire que je trouve notée sur mon album :

ce Votre vaisseau avait des ailes, mais le coursier et de r Arabe a des ailes aussi. Ses naseaux, quand il <K Yole sur nos montagnes, font le bruit du vent dans a les voiles du navire. Le mouvement de son galop a rapide est comme le roulis pour le cœur des faite blés ; mais il réjouit le cœur de l'Arabe. Puisse son a dos être pour vous un siège d'honneur et vous a porter souvent au divan de l'émir! »

Parmi les secrétaires de l'émir se trouvait alors un des plus grands poètes de l'Arabie. Je l'ignorais et je ne l'ai su que plus tard. Quand il apprit par d'autres Arabes de Syrie que j'étais moi-même un poète en Europe, il m'écrivit des vers toujours imprégnés de cette afîectation et de cette recherche , toujours gâtés par ces jeux de mots qui sont le caractère des langues des civilisations vieillies, mais où l'on sent néanmoins une grande élévation de talent et un ordre d'idées bien supérieur à ce que nous nous figurons en Europe.

Nous dormions sur des coussins du divan étendus sur une natte, au bruit des jets d'eau murmurant de toutes parts dans les jardins, dans les cours et dans les salles de cette partie du palais. Quand il fit jour, je vis à travers les grilles plusieurs musulmans qui faisaient leur prière dans la grande cour du palais.

Ils étendent un tapis par terre pour ne point toucher la poussière; ils se tiennent un moment debout, puis ils s'inclinent d'une seule pièce , et touchent plusieurs fois le tapis du front, le visage toujours tourné du côté de la mosquée; ils se couchent ensuite à plat ventre sur le tapis; ils frappent la terre du front ; ils se relèvent et recommencent un grand nombre de fois les mêmes cérémonies, en reprenant les mêmes attitudes et en murmurant des prières. Je n'ai pas pu trouver le moindre ridicule dans ces attitudes et dans ces cérémonies , quelques bizarres qu'elles semblent à notre ignorance. La physionomie des musulmans est tellement pénétrée du sentiment religieux qu'ils expriment par ces gestes, que j'ai toujours profondément respecté leur prière ; le motif sanctifie tout. Partout où l'idée divine descend et agit dans l'homme, elle lui imprime une dignité surhumaine. On peut dire :

— Je ne prie pas comme toi, mais je prie avec toi le maître commun, le maître que tu crois et que tu veux reconnaître et honorer, comme je veux le reconnaître et l'honorer moi-même sous une autre forme. Ce n'est pas à moi de rire de toi, c'est à Dieu de nous juger.

Nous passâmes la matinée à visiter les palais des fils de l'émir, qui sont à peu de distance du sien, une petite église catholiqjue, toute semblable à nos églises modernes de village en France ou en Italie, et les jardins du palais. L'émir Beschir a fait bâtir un autre palais de campagne à un mille environ de Dptédin.

C'est le seul but de ses promenades à cheval , et c'est presque le seul chemin où un cheval, même arabe, puisse galoper sans péril ; partout ailleurs les sentiers qui mènent à Dptédin sont tellement escarpés et suspendus sur les bords à pic de tels précipices, qu'on ne peut y passer sans frémir, même au pas.

Avant de quitter Dptédin et Deir-el-Kammar, je transcris des notes véridiques et curieuses, que j'ai recueillies sur les lieux, concernant le vieillard habile et guerrier que nous venons de voir.

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