VI
auparavant. Cette union le rendit maitre d'une fortune immense. Avant d'épouser cette princesse , qui était d'une grande beauté, il la fit baptiser. Ce mariage fut des plus beureux. A l'âge de soixante-buit ans, la princesse était accablée d'infirmités et d'une paralysie qui lui ôtait l'usage des jambes ; ils offraient cependant l'exemple de l'affection la plus vive et de la plus parfaite union.
En mourant , l'émir Joussef avait laissé trois enfans en bas âge. Giorgios-Bey et son frère Abdalla les élevèrent avec soin, dans l'espérance qu'ils ranimeraient un jour le parti de Joussef et renverseraient l'émir Beschir ; mais celui-ci triompha de tous ces obstacles et jouit paisiblement du pouvoir jusqu'en i8o4.
Des événemens de la plus baute importance se passaient en Egypte : Bonaparte , entré en Syrie avec un corps d'armée , arrivait devant Sain t-Jean-d' Acre qui devait lui ouvrir les portes de l'Orient. I^e général français engagea par des lettres pressantes et des émissaires le prince du Liban à entrer dans ses intérêts, et à l'aider à se rendre maitre de la place. L'émir Beschir répondit qu'il était disposé à se réunir à lui, mais qu'il ne le ferait qu'après la prise d'Acre; Un Français reprochait un jour à l'émir de n'avoir pas embrassé avec enthousiasme la cause de l'armée française et d'avoir peut-être par là empêché la régénération de l'Orient ; il lui répondit : « Malgré le vif désir que j'avais de me joindre au général Bonaparte, malgré la haine profonde que j'avais vouée au pacha, je ne pus embrasser la cause de l'armée fran-
çaise. Les quinze ou vingt mille hommes que j'aurais envoyés de la montagne n'eussent rien fait pour le succès du siège. Si Bonaparte eût enlevé la place sans mon assistance , il aurait envahi la montagne sans combat ; car les Druzes et les chrétiens le désiraient ardemment; j'aurais donc perdu mon commandement : au contraire^ si j'eusse aidé le général Bonaparte et que nous n'eussions pas emporté la place (ce qui serait arrivé) ^ le pacha d'Acre m'eût fait pendre ou jeter dans un cachot. Qui m'aurait secouru alors? Quelle protection aurais-je implorée? aurait-ce été celle de la France... qui était si loin, qui avait l'Angleterre et l'Europe sur les bras, et qui était elle-même déchirée par la guerre civile et les factions?... »
Le général Bonaparte comprit la position du prince Beschir, et, pour preuve de son amitié , il lui fit présent d'un superbe fusil que Beschir a conservé en mémoire du grand capitaine.
Avant de reprendre' l'histoire des événemens qui suivirent la ruine du parti de l'émir Joussef, il serait à propos de raconter une aventure qui peut-être rendit le pacha Djezar si féroce et si cruel.
Dans les premières années dé son commandement, il allait, selon l'usage , à la rencontre de la caravane qui revenait du pèlerinage de la Mecque. (Par la suite , le pacha de Damas fut chargé de cette cérémonie , et celui d'Acre ne fut plustenu que de subvenir aux dépenses de la caravane et de payer un tribut aux Arabes du désert. ) Les Mamelouks à qui , en son absence , Djezar avait laissé la garde de son sérail ,
en forcèrent les portes et se livrèrent à toute la brutalitë de leurs passions. Le pacha revint y et loin de fuir à son approche j les Mamelouks s'emparent du trësor, ferment les portes de la ville, décidés à répondre à la force par la force. Avec la faible escorte qui l'accompagnait y Djezar ne pouvait vaincre : cependant les Mamelouks lui mandèrent que , s'il voulait les laisser se retirer avec leurs armes et leurs chevaux, on lui ouvrirait les portes de la ville; sinon, qu'ils acceptaient la guerre , et mourraient plutôt les armes à la main que de se rendre.
Djezar-Pacha n'avait pas à réfléchir longtemps : ' il savait qu'il était haï des Turcs aussi bien que des chrétiens , à cause de ses exactions ; il n'ignorait pas non plus que si l'émir Joussef venait à connattre sa position , il se liguerait avec les Mamelouks , et lui ferait une guerre qui pourrait lui devenir fatale.
Il accorda aux Mamelouks ce qu'ils demandaient, et ceux-ci s'éloignèrent rapidement tandis que le pacha entrait dans la ville. A peine* Djezar fut-il dans son palais, qu'il expédia sa cavalerie àlapoursuitedes fuyards , mais ce fut en vain : les Mamelouks arrivèrent sains et saufs en Egypte. Djezar se vengea alors sur ses femmes : il les fit toutes fustiger, ensuite jeter dans une grande fosse, puis recouvrir de chaux vive. Il excepta de cette exécution atroce sa favorite, qu'il fit parer de ses bijoux et de ses plus beaux habits , puis enfermer dans une caisse et jeter à la mer.
Cet événement assombrit le caractère de Djezar. Il était avare et spoliateur; il devint farouche et
cruel : il ne parlait plus que de couper des nez , d'abattre des oreilles , d'arracher des yeux. Au moment de sa mort y ne poui^ant plus parler, ni ordonner d'exécutions y il faisait signe à ceux qui l'entouraient en montrant le chevet de son lit. Heureusement il ne fut pas compris. On trouva après sa mort une longue liste de personnes qu'il avait condamnées à mourir lorsqu'il serait revenu à la santé. Sa féro* cité le suivit jusque dans le tombeau.
Revenons au prince Beschir. Dès que les fils de l'émir Joussef furent assez grands pour disputer la puissance, Giorgios-Bey et Àbdalla résolurent de mettre leurs projets à exécution. Us profitèrent d'un moment de froideur entre Djezar et le prince Beschir, et soulevèrent le parti de leurs pupilles. L'émir, pris au dépourvu, fut obligé de se retirer dans le Huran et invoqua la médiation du pacha , dont il flatta l'avarice et la cupidité. Djezar intervint, et imposa un traité qui conciliait les deux partis , mais qui favorisait beaucoup plus Beschir, à qui il donnait le pays des Druzes , tandis qu'aux fils de Joussef restait celui de Gibel et de Kosrouan.
Ce traité fut observé peu d'années. J^es fils de Joussef cherchaient tous les moyens possibles de renverser leur ennemi. Comme ils étaient les plus forts, ils y réussirent , et, Djezar ne voulant plus écouter les représentations de Beschir, l'usurpation fut sanctionnée. L'émir n'avait plus dès lors d'autres ressources que de se jeter dans les bras du vice-roi d'Egypte.
L'amiral anglais Sydney-Smith se trouvait a celle époque avec quelques vaisseaux dans les parages de la Syrie. Beschir le supplia de le recevoir à son bord et de le transporter en Egypte. Après être resté plusieurs mois sur mer et avoir touché Chypre, Smyme, Candie et Malte, il débarqua à Alexandrie, où il alla trouver le vice-roi, suivi de quelques amis restés fidèles à sa fortune.
Le vice-roi lui fit un accueil des plus flatteurs , le traita avec tous les égards dus à sa positiop , le combla de présens , et le fit repartir pour la Syrie sur un des vaisseaux de Tamiral Sydney-Smith , avec une lettre pour Djezar pleine de reproches et de menaces, dans laquelle il lui intimait l'ordre de rétablir l'émir Beschir dans son commandement.
T^ vice-roi était puissant : Djezar-Pacha se hâta d'obéir, car le ton de la dépêche lui fit sentir qu'il ne devait rien négliger pour satisfaire le prince Beschir. Il enjoignit donc aux fils de Joussef , qui n'osèrent y apporter aucune résistance , de se conformer en tout au traité , et , jusqu'à sa mort , la paix la plus profonde régna entre les deux partis.
L'émir Beschir cependant ne se reposait pas entièrement sur la seule protection de Méhémet-Ali; il voyait le parti des trois princes s'augmenter de jour en jour, et craignait de succomber sous quelque trame, car il connaissait la soif ardente de vengeance qui les animait contre lui. L'habileté de leurs ministres, Giorgios-Bey et Abdalla, augmentait encore ses in(|uiétudes. Il résolut donc d'en finir avec eux par
un conp décisif, capable d'imprimer la terreur dans lame de ses ennemis. 11 profita, pour accomplir son projet I de Tinvestiture de Soliman-Pacha, qui succédait à Djezar. A. cette époque , tout paraissait tranquille dans le Liban : les trois princes gouvernaient en paix leurs provinces , et semblaient se soumettre , sans arrière-pensée, à la suprématie que le traité accordait à leur ennemi , tandis que leurs ministres préparaient tout, secrètement, pour une nouvelle attaque.
L'émir Beschir prit les devans. Instruit du moment favorable par ses afTidés , il mande Giorgios-Bey à Deîr-el-Kammar, sous prétexte d'affaires; en même temps, son frère, Témir Hassem, fond sur Gibel , sVmpare des princes, et fait pendre Abdalla. Les trois frères furent conduits à Yong-Michaêl , où on leur creva les yeux. Leurs biens furent confisqués au profit de l'émir Beschir. k. la nouvelle de ces événemens, Giorgios-Bey se précipita d'une fenêtre de sa prison, et se tua, ce qui n'empêcha pas l'émir de le faire pendre pour servir d'exemple à ses ennemis. Cinq chefs de Deîr-el-Kammar, et un frère du scheik Beschir, tous de la maison de Gruimbelad-el-Bescantar^ accusés d'avoir aidé les princes vaincus, furent mis à mort, et leurs biens confisqués.
Ces exécutions faites, le prince Beschir prit l'autorité suprême sur tout le Liban , donnant à son frère Hassem le commandement du Kosrouan , dont le chef-lieu était Gazyr ; mais, comme il mourut peu de temps après, on accusa rëniir Beschir de l'avoir empoisonné, parce qu'il lui soupçonnait des desseins
ambitieux. Cette accusation est sans fondement, et Topinion publique en a fait justice.
Vers 1 8 19, les pays de Gibel-Biscarra, de Gibes et du Kosrouan s'insurgèrent à l'occasion d'une contribution qui excita le mécontentement général. Les révoltés^ sur l'avis de Tévéque Joussef , résolurent d'aller attaquer l'émir Bescbir dans le pays des Druzes, oii il se trouvait alors. Le prince, sans donner aux insurgés le temps de réunir leurs forces, alla lui-même les chercher à la tête d'un petit corps d'armée, après avoir ordonné à son lieutenant-général , le scheik Beschir , de le suivre avec trois mille hommes qu'il avait rassemblés à la hâte. L'émir entra dans le pays de Gibes, et campa dans une vallée du district d'Agousta, entre Djani et le territoire de Gazyr. La nuit suivante et le lendemain matin il reçut une vive fusillade de plusieurs détachemens ennemis qui tenaient les hauteurs. Sa tente fut criblée de balles, et, malgré les instances de son fils Halil, il ne voulut pas changer de position. Lorsque le jour fut plus avancé, la fusillade de l'ennemi devenant plus nourrie, Beschir pensa que les rebelles avaient augmenté leurs forces et voulaient lui fermer le passage. Alors il se leva du tapis sur lequel il était resté pendant la fusillade, monta à cheval et marcha droit à l'ennemi , accompagné de sa petite escorte. A son approche, les insurgés se dispersèrent sans résistance et il arriva à Gibes où il prit des mesures énergiques, afin d'empêcher l'accroissement de leurs forces.
Son lieutenant-général , le scheik Beschir , qui le
suivait à petites journées , passa le fleuve du Chien et s'empara y avec ses trois mille hommes , des deux premiers villages du Rosrouan , le Yong-Michaêl et le Yoog-Monsbak, qui se trouvaient sur son passage ; le jour même de cette occupation y les avant-postes arrêtèrent un prêtre qui portait des dépêches à l'évêque Joussef ; le scheik Beschir, ayant lu ces lettres, présenta son kangiar à celui qui les lui avait apportées, et lui ordonna de tuer le prêtre et de Tenterrer à la place où il avait été arrêté.
Peu d'heures après , un autre messager secret eut le même sort.
Le jour suivant y le scheik Beschir se remit en marche, envahit sans obstacle le Kosrouan et fit étrangler tous ceux que Témir Beschir avait inscrits sur une note qu'il lui avait envoyée. Il arriva ainsi jusqu'à Gibel-Biscarra , où il joignit le prince qui venait de Gibes. L'émir Beschir resta neuf jours dans cette province, pendant lesquels il acheva d'étouffer la révolte en faisant pendre et étrangler tous les rebelles de distinction des trois districts de Gibes, du Kosrouan et de Gibel-Biscarra ; on donna la bastonnade à plusieurs autres, de qui on exigea en outre des rançons ruineuses.
Au nombre de ces derniers, était un pauvre vieillard de soixante-quinze ans, condamné à 70 bourses ; il ne pouvait les payer ; son fils lui écrivit qu'il allait faire un emprunt , en le priant de l'y autoriser; le vieillard répondit qu'il ne paierait rien, ajoutant des expressions peu bienveillantes pour le prince. La
lettre fut interceptée , et le vieillard condamné à la peine des osselets ; cet infortuné ^ déjà accablé par l'âge, ne put résister à tant de douleur , et lorsque, sur Tordre du scbeik Beschir , i) fut rapporté chez lui y il mourut après vingt jours de souffrance ; son fils hérita de la condamnation du père ; ses biens furent confisqués au profit de l'émir, qui ne lui laissa que 1 ,000 piastres.
I/émir Bescbir monta à Éden, passa les Cèdres, et descendit à Balbeck par l'autre côté de la montagne, tandis que le scbeik Bescbir occupait la province insurgée. En arrivant à Balbeck , le prince ordonna à son lieutenant-général de retourner par le même cbemin qu'il avait tenu, et de frapper, en passant, les trois provinces d'une contribution de 4oo bourses (de 5oo pièces cbacune).
Il serait miraculeux qu'avec trois mille bommes le prince du Liban eût pu étoufTer une sédition dans trois provinces aussi fortes, si on ne se rappelait que les insurrections étaient partielles, et que le parti de Bescbir, dans ces provinces, aida lieaucoup à en triompber.
Is pacba de Damas avait , dans cet intervalle , envoyé au Bkaa un aga cbargé de prélever, selon Tu* sage, les récoltes des terres qui étaient sous la dépendance de son pacbalik. Cet officier pénétra dans le village de Haunie , qui dépendait de la principauté du Liban, et y frappa des contributions en bestiaux et en argent ; les babitans , ne voulant pas s'y sou* mettre , prévinrent le prince Beschir , qui écrivit à
Taga, en lui témoignaat son méconta^itement ; mais celui-ci ne tint aucun compte de ses remontrances , commit les plus grandes exactions et retoufna chez lui ; le prince Beschir, irrité, en donna avis au pacha d'Acre y en exprimant d'une manière énergique son ressentiment. Abdalla y soit par considération pour Beschir , soit qu'il eût à se venger personnellement del'aga, manda au pacha de Damas de le corriger sévèrement; celui-ci répondit évasivemenl, s'étonnant de la part que le pacha d'Acre prenait à une affaire qui regardait des chrétiens; Abdalla transmit cette réponse à Beschir, en l'engageant à tirer luimême vengeance du pacha de Damas. Le prince du Liban rassembla à la hâte dix mille hommes , et se dirigea sur Damas : le pacha sortit à sa rencontre ; et les deux armées en vinrent aux mains plusieurs fois ; mais l'avantage resta toujours au prince Beschir.
Pendant ce temps*là, Abdalla lança un faux firman qui déclarait le pacha de Damas déchu de son pachalik qui était réuni à celui d'Acre. Mais le pacha de Damas s'étant adressé aux pachas voisins et à la cour de Constantinople, celle-ci condamna à mort le pacha d'Acre et destitua le prince Beschir de son gouvernement. L'éqiir était déjà aux portes de Pâmas, lorsque le firman arriva , il vit alors que celui d'Abdalla était supposé , et il jugea prucjent de se retirer dans la province de DeIr-el-Kammar , d'où , apprens^nt que le sort d' Abdalla lui était réservé , il alla se réfugier dans les environs de Bayruth , demandant au gouverneur de le recevoir avec son escorte. Celui-
ses VOYAGE
ci s'y refusa , prétendant que la présence de Témir dans la ville y exciterait une sédition. Le prince ayant fait savoir aloi*s à son frère , Témir Abets , à qui il avait laissé le commandement de la montagne , qu'il voulait revenir dans ses états et tenter la voie des armes contre les pachas envoyés parla sublime Porte, son frère lui répondit que la montagne était sans vivres et sans argent, et qu'il lui conseillait vivement de ne pas tenter un projet aussi périlleux.
Dans ces tristes conjonctures, le prince tourna encore les yeux vers l'Egypte, et s'adressa à un Franc, le priant de lui faciliter les moyens de quitter la Syrie. M. Aubin le fit embarquer, entre Bayrutb et Seïde, sur un bâtiment français qui faisait voile pour Alexandrie. Après son départ , le scheik Bescbir et son frère l'émir Abets se liguèrent avec les pachas coalisés et briguèrent le commandement de la montagne. Ce qui fut la source des divisions qui déchirèrent le Liban en 1823.
Des troupes combinées mirent le siège devant Saint-Jean-d'Acre en juillet 18221, et le continuèrentsans succès jusqu'en avril i8a3, époque à laquelle il fut levé. Alors le jeune pacha d'Acre, extrêmement avare , imagina un moyen de se dispenser du tribut qu'il devait à la Porte. Pour cela, il fit assassiner, près de I^atakie, lesofBciers qui payaient le tribut, et se fit rendre l'argent par les assassins. Il se plaignit ensuite auprès de la Porte du meurtre commis sur ses agens et du vol d'une redevance appartenant au grand-seigneur. Le pacha d'Acre , par cette odieuse
conduite , espérait d'abord s'exempter du tribut , et ensuite compromettre le pacha de Latakie , à qui le grand-seigneur enverrait le cordon en reunissant son pacbalik à celui d'Acre. Mais Abdalla-Pacha se trompa.
Le grand-seigneur , informe de la perfidie du pacha d'Acre, demanda sa tête pour la seconde fois. Mais que pouvaient contre Acre les pachas de Damas, d'Alepet d'Âdanaavec une armée de i a,ooo hommes de toutes armes , mal disciplinée , sans artillerie qui pût faire une brèche, n'ayant que quelques pièces de gros calibre auxquelles la grosseur des boulets ne répondait pas; 3 à 4 9OÛO cavaliers sans bagages, et une infanterie qui passait le jour et la nuit à fumer sous la tente. Aussi Abdalla - Pacha , maître de la première place forte de l'Orient , se prépara-t-il sans crainte à une vigoureuse défense.
Une corvette anglaise , à l'ancre dans la rade, offrit un officier de son bord pour diriger l'artillerie des assiégeans. Les pachas acceptèrent et mirent les bouches à feu sous ses ordres. Mais, au bout de trois jours, il vit qu'il n'emporterait jamais la place avec des Turcs qui ne voulaient pas s'approcher des murs avec leurs canons, le seul moyen cependant de faire brèche.
Malgré l'armée des pachas, Abdalla resta en repos, n n'avait rien à craindre, du côté de la terre, de la part de troupes si mal organisées, et répondait à leurs coups de canon par des coups de fusil pour montrer combien il méprisait leurs attaques. Il avait
de bons soldats bien payés ; les vivres et les munitions de guerre lui arrivaient en abondance par des bàtimens, soit d'Europe, soit d'Asie ; on le soupçonna même d'avoir des intelligences avec les Grecs de la Morée.
L'émir Beschir, qui, à cette époque, était déjà sous la protection du vice-roi d^Égypte, entretenait une correspondance régulière avec Abdalla qui , par l'entremise de Méhémet-Ali, solUcita la paix et son pardon de la Porte. Si le pacha n'avait rien à craindre du côté de la terre , il devait redouter que le divan de Constantinople, bloquant la place par mer, n'interceptât ses communications avec l'étranger, ce qui eût réduit son peuple à la famine , insurgé ses soldais, et l'eût forcé lui-même à tendre le cou au cordon de la sublime Porte. Le divan lui pardonna , sachant qu'Àbdalla aurait pu livrer la place aux insurgés de la Morée; mais il le condamna à une amende de 3,ooo bourses et aux frais de la guerre.
Le vice-roi, ayant obtenu la grâce d'Abdalla-Pacha, demanda aussi et obtint celle de l'émir Beschir, qui reprit son commandement. Il profita de cette circonstance pour faire sentir son crédit au divan, et pour prendre une influence immédiate sur le prince du Liban, dont les intérêts politiques se trouvent aujourd'hui liés avec ceux deMéhémet-Ali.
A la fin de Tannée j8a3, l'émir Beschir débarqua à Saint-Jean-d'Acre pour régler avec Abdalla les dépenses du siège de la place et fixer la somme à laquelle devait s'élever sa part dans la dette.
A sa rentrée au Liban, il frappa une contribution de mille bourses, car il était dans une position peu aisée par suite de son exil et des dépenses qu'avait occasionnées son séjour en Egypte. Son peuple aussi était pauvre, et, ne voulant pas Fincfeposer contre lui par un impôt aussi fort , il résolut de le (aire payer à son ancien lieutenant-général, le scheik Beschir, voulant se venger ainsi des intrigues qu'il avait eues avec son frère Abets pour lui enlever le commandement delà montagile. Le scheik Bescbir refusa de payer, et se retira dans le Karan , province du Liban : il revint ensuite à son palais de Moctura , d'où il s'entendit avec le prince Abets pour renverser Bescbir ; il parvint même k foire entrer dans la conspiration troi» jeunes frère» du prince', qui jusque-là étaient restés tvanqnîUes dans* leurs provinces.
Cette Gonspwationiauratt pu devenir iktale à l'émir Bescbir, sans le secours d'Abdalla^Patha.
Jje scbeik Bescbir fut poursuivi et arrêté dans les plaines de Datoas , avec une escorte de deux cents personnes; il eût pu facilement se sauver, mais sur l'assurance que lui donna un officier turc, au nom du pacha de Damas, que le prince du Liban lui pardonnait, il se remit entre ses mains et fut conduit à* Damas. Là on le dépouilla de ses habits, on- lui lia les mains, l'une sur la poitrine, l'autre sur le dos, et on le jeta dans une prison , où il resta plusieurs mois. On instruisit son procès à Constantinople, et il fut condamné à mort. Lorsqu'on lui présenta le cordon, il ne pâlit pas, et demanda' seulement à parler au
pacha et au prince : on lui répondit que c'était inutile ; que ni Fun ni l'autre ne pouvaient plus rieQ| la condamnation émanant de Constantinople. Alors le scheik Beschir se soumit à sa destinée. Il fut étranglé, puis décapité, et son corps coupé en morceaux et jeté aux chiens.
Cette exécution eut lieu au commencement de 1824* Les trois frères du prince furent ensuite arrêtés; on leur coupa la langue et on leur creva les yeux, puis ils furent exilés avec leurs familles, chacun dans un village éloigné l'un de l'autre. Depuis lors la tranquillité régna au Liban, les Chah jouirent en paix du pouvoir, grâce à la police active que l'émir établit dans son gouvernement, et à l'amitié d'Abdalla- Pacha, qui n'ignorait cependant pas les liens intimes qui unissaient le grand prince à Méhémet-Ali.
Telle est la politique qu'a suivie jusqu'à ce jour l'émir Beschir, et tout annonce qu'il la suivra encore avec succès dans la nouvelle crise où l'a placé la 1 u tte de Méhémet-Ali contre l'empire Ottoman ; l'émir n'a pris aucune part à la guerre jusqu'au moment où Ibrahim-Pacha , vainqueur de Saint-Jean-d'Acre , a envoyé Abdalla-Pacha , vaincu et prisonnier, à son père, en Egypte, et est entré en Syrie ; le prince du Liban a dû alors se déclarer; et selon l'usage des Orientaux, il a vu le doigt de Dieu dans la victoire, et il s'est rangé du côté du succès. Néanmoins il l'a fait comme à regret, et en se ménageant, selon toute apparence, le prétexte de la contrainte vis-à-vis de la Porle. U est à croire que si Ibrahim-Pacha venait à
essuyer des revers, Férair Beschir se tournerait encore du côfë des Turcs, et les aiderait à écraser les Arabes; Ibrahim, qui se doute de cette politique à deuxtranchans, compromet tant qu'il peut le prince; il Ta forcé à lui donner un de ses fils et quelques-uns de ses meilleurs cavaliers, pour l'accompagner du côté de Homs ; et ses autres fils, descendus de la montagne , gouvernent militairement , au nom des Egyptiens, les principales villes de la Syrie.
La tête de l'émir Beschir tient au triomphe dlbrahim à Homs; si celui-ci est vaincu , la réaction des Turcs contre les chrétiens du Liban et contre le prince lui-même sera implacable ; d'un autre côté, si Ibrahim reste maître de la Syrie, il ne pourra voir longtemps sans ombrage une puissance indépendante de la sienne, et il tâchera ou de la détruire par la politique, ou de la renverser à jamais en détruisant la famille de Chab. Si l'émir Beschir était plus jeune et plus actif, il pourrait résister à ces deux agressions et constituer pour longtemps, et peut-être pour toujours , sa domination et celle de ses fils sur la partie la plus inaccessible, la plus peuplée et la plus riche de la Syrie; les montagnards qu'il commande sontbraves, intelligens, disciplinés ; les routes, pour arriver au centre du Liban, sont impraticables; les Maronites, qui deviennent très-nombreux dans le Liban, seraient dévoués à l'émir par le sentiment commun de christianisme et par la haine et la terreur de la domination turque. Le seul obstacle à la création d'une puissance nouvelle dans ces contrées,