‹ Œuvres complètes de M.A. de LamartineChapitre 30 sur 35 · VI. M · texte numérisé non relu

VI. M

nous dûmes à l'obligeance de nos hôtes* ÏJe tende* main matin j nous primes congé de tous nos amis de Jaiïa et de Rama qui ne nous accompagnèrent pas plus loin, et nous partîmes, escortés seulement de nos cavaliers et de nos fantassins égyptiens* I*étdblis ainsi Tordre de la marche : deux cavalierB en avant, à environ cinquante pas de la caravane, pour écarter les Arabes ou les pèlerins juifs que nou^ ttik* rions pu rencontrer , et les tenir à distance de nos hommes et de nos chevaux; à droite et à gauche , sur nos flancs, les soldats à pied : nous marchions un à un à la file, sans déranger Tordre, les bagages wi milieu. Une petite escouade de nos meilleurs cavaliers formait Tarrière-garde , avec ordre de ne laisser ni homme ni mulet en arrière. À Taspect d'un corj^ d'Arabes suspects, la caravane devait faire halte et se mettre en bataille pendant que les cavaliers^, lesinter^ prêtes et moi, nons irions faire une i^ecoi!niaissanoé% De cette manière nous avions peu à craindre dift Bédouins et de la peste , et je dois dire que cet ordi« de marche fut observé par nos soldats égyptiens, par nos cavaliers turcs et par mes propres Arabes avêé un scrupule d'obéissance et d'attenlîofi qui fcratl honneur au corps le mieux discipliné de l'Europe. Nous le conservâmes pendant plus de vingt-^inq jours de route et dans les positions les plus embar* rassantes. Je n'eus jamais une réprimande à adresser à personne : c'est à ces mesures que nous dûmes notre salut.

Quelque temps après le coucher du soleil , nous

EN ORIENT. hù3

arrivâmes au bout de la plaine de Ramla , auprès d'une fontaine creusée dans le roc , qui arrose un petit champ de courges. Nous étions au pied des montagnes de Judée ; une petite vallée, de cent pas de largeur, s'ouvrait à notre droite ; nous y descendîmes : c'est là que commence la domination des Arabes brigands de ces montagnes. Comme la nuit s'approchait, nous jugeâmes prudent d'établir notre camp dans cette vallée : nous plantâmes nos tentes à environ deux cents pas de la fontaine. Nous posâmes une garde avancée sur un mamelon qui domine la route de Jérusalem; et pendant qu'on nous préparait à souper, nous allâmes chasser des perdrix, sur des collines en vue de nos tentes : nous en tuâmes qUelques-unes et nous fîmes partir, du sein des rochers, une multitude de petits aigles qui les habitent, Us s'élevaient en tournoyant et en criant sur nos têtes, et revenaient sur nous après que nous avions tiré sur eux. Tous les animaux ont peur du feu et de l'explosion des armes ; l'aigle seul parait les dédaigner et jouer avec le péril, $oit qu'il l'ignore, soit qu'il le brave. J'ai admiré, du hautdi'une de ces collines, le coup d'œil pittoresque de notre camp, avec nos piquets de cavaliers arabes sur le mamelon, nos chevaux attachés cà et là autour de nos tentes, nos moukres assis à lerne-et occupés à nettoyer nos haroais et nos armes , et la flamme de notre feu , perçant à travers la toile d'une de nos tentes, et répandant sa légère fumée bleue en colonne que le vent inclinait. Combien j'aimerais cette vie nomade, sous

40i VOYAGE

un pareil ciel, si Ton pouvait conduire avec soi tous ceux qu'on aime et qu'on regrette sur la terre! I^ terre entière appartient aux peuples pasteurs et errans comme les Arabes de Mésopotamie. Il y a plus de poésie dans une de leurs journées que dans des années entières de nos vies de cités. En demandant trop de choses à la vie civilisée, Thomme se cloue luimême à la terre ; il ne peut s*en détacher sans perdre ces innombrables superfluités dont l'usage lui a fait des besoins. Nos maisons sont des prisons volontaires. Je voudrais que la vie fût un voyage sans fin, comme celui-ci, et si je ne tenais à l'Europe par des affec» tions, je la continuerais tant que mes forces et ma fortune le comporteraient.

Nous étions là sur les confins des tribus d'Éphraîm et de Benjamin. Le puits près duquel nos tentes étaient dressées s'appelle encore le Puits de Job.

Nous partons avant le jour ; nous suivons, pendant deux heures, une vallée étroite, stérile et rocailleuse, célèbre par les déprédations des Arabes. C'est le lieu des environs le plus exposé à leurs courses : ils peu* vent y arriver par une multitude de petites vallées sinueuses, cachées par le dos des collines inhabitées; se tenir en embuscade derrière les rochers et les arbustes, et fondre à l'improviste sur les caravanes. Ije célèbre Abougosh, chef des tribus arabes de ces montagnes, tient la clef de ces défilés qui conduisent à Jérusalem : il les ouvre ou les ferme à son gré, et rançonne les voyageurs. Son quartier-général est à quelques lieues de nous, au village de Jérémie. Nous

nous attendons à chaque instant à voir paraître ses cavaliei*s : nous ne rencontrons personne, excepté un jeune aga , parent du gouverneur de Jérusalem y monté sur une jument de toute beauté, et accompagné de sept ou huit cavaliers. Il nous salua poliment, et se rangea, avec sa suite, pour nous laisser passer, sans toucher nos chevaux ni nos vétemens.

Environ à une heure de Jérémie, la vallée se rétrécit davantage, et des arbres couvrent le chemin de leurs rameaux. Il y a là une ancienne fontaine et les restes d'un kiosque ruiné ; on gravit pendant une heure par un sentier escarpé et inégal, creusé dans le rocher, au milieu des bois, et l'on aperçoit tout à coup le village et l'église de Jérémie à ses pieds, sur le revers de la colline. L'église, maintenant mosquée, parait avoir été construite avec magnificence dans le temps du royaume de Jérusalem, sous les Lusignan. Le village est composé de quarante à cinquante maisons, assez vastes , suspendues sur le penchant des deux coteaux qui embrassent la vallée. Quelques figuiers disséminés et quelques champs de vigne annoncent une espèce de culture : nous voyons des troupeaux répandus autour des maisons; quelques Arabes, revêtus de magnifiques cafetans, fument leurs pipes sur la terrasse de la maison principale, à cent pas du chemin par lequel nous descendons. Quinze à vingt chevaux, sellés et bridés, sont attachés dans la cour de la maison. Aussitôt que les Arabes nous aperçoivent, ils descendent de la teirasse, montent à cheval, et s'avancent au petit pas vers nous. Nous

nous rencontrons sur une grande place inculte, qui fait face au village , et qu'ombragent cinq ou six beaux figuiers.

C'était le fameux Âbougosh et sa famille. 11 s'avança seul avec son frère au-devant de moi : sa suite resta en arrière. Je fis à l'instant arrêter aussi la mienne , et je m'approchai avec mon interprète. Après les saints d'usage et les complimens interminables qui précèdent toute conversation avec les Arabes, Abougosh me demanda si je n'étais pas l'émir franc que son amie, lady Stanhope, la reine de Palmyre, avait mis sous sa protection , et au nom de qui elle lui avait envoyé la superbe veste de drap d'or dont il était vêtu, et qu'il me montra avec orgueil et reconnaissance. J'ignorais ce don de lady Stanhope, fait si obligeamment en mon nom; mais je répondis que j'étais en effet l'étranger que cette femme illustre avait confié à la générosité de ses amis de Jérémie; que j'allais visiter toute la Palestine, où la domination d' Abougosh était reconnue, et que je le priais de donner les ordres nécessaires pour que lady Stanhope n'eût pas de reprocltes à lui adresser. A ces mots, il descendit de cheval , ainsi que son frère ; il appela quelques cavaliers de sa suite , et leur ordonna d'apporter des nattes , des tapis et des coussins , qu'il fît étendre sous l'ombre d'un grand figuier, dans le champ même où nous étions, et nous pria avec de si vives instances de descendre nous-mêmes de cheval et de nous asseoir sur ce divan rustique, qu'il nous fut impossible de nous y refuser. Comme la peste régnait

à Jérfioiie , Aboiigosh , qui savait que les Européens étaient en quarantaine, ept soin de ne pas toucher nos véteoieos , et il établit son divan et celui de ses frères vis-à-vis de nous , à une certaine distance : quant à nous , nous n'acceptâmes que les nattes de p^le et de jonc, parce qu'elles sont censées ne pas communiquer la contagion. On apporta le café et les sorbets. Nous eûmes une assez longue conversalion générale; puis Abougosh me pria d'éloigner ma suite et éloigna lui-même la sienne , pour me commuqiquer quelques renseignemens secrets que je ne puis consigner ici. f^près avoir causé ainsi quelqil^s minutes y nous flmes rapprocher, luises frères, moi mes amis. — Connait-on mon nom en Europe? me demanda-t-il. — Oui , lui dis-je : les uns disent que vous êtes un brigand , pillant et massacrant les caravanes, emmenant les Francs en esclavage, et l'ennenvi féroce des chrétiens ; les autres assurent que VQM6 êtes un prince vaillant et généreux , réprimant le brigai^dage des Arabes des ipontagnes, assurant les routes , protégeant les caravanes , l'ami de tous les Frapcs qui sont dignes de votre amitié. — Et vous , me dit-il en riant, que direiryous de moi? — Je dirai ce q4iie j'ai vu , lui répondis-je ; que vous êtes aussi puissant el ^ussi hospitalier qu'un prince des Francs, qu'on yot|s a calomnié, et que vous méritez d'avoir pour amis tous les Européens qui , comme moi , ont éprouvé ;votre bienveillance et la protection de votre sabre. Abougosh parut enchanté. Son frère et lui me firent encore un grand nombre de questions sur les

usages des Européens, sur nos habits, sur nos armes qu'ils admiraient beaucoup ; et nous nous séparâmes. Au moment de nous quitter, il donna ordre à un de ses neveux et à quelques cavaliers de se mettre à la tête de notre caravane, et de ne pas me quitter pendant tout le temps que je resterais, soit à Jérusalem, soit dans les environs; je le remerciai , et nous partîmes.

Abougosh règne de fait sur environ quarante mille Arabes des montagnes de la Judée, depuis Ramla jusqu'à Jérusalem, depuis Hébron jusqu'aux montagnes de Jéricho. Cette domination , qui s'est perpétuée dans sa famille depuis quelques générations, n'a d'autre titre que sa puissance même. En Arabie, on ne discute pas l'origine ou la légitimité du pouvoir; on le reconnaît, on lui est soumis pendant qu'il existe. Une famille est plus ancienne, plus nombreuse, plus riche, plus brave que les autres : le chef de cette famille devient naturellement plus influent sur la tribu; la tribu elle-même , mieux gouvernée, plus habilement ou plus vaillamment conduite à la gueiTe, devient dominante sans contestation. Telle est l'origine de toutes ces suprématies de chefs et de tribus que l'on reconnaît partout en Asie. La puissance se forme et se conserve comme une chose naturelle ; tout découle de la famille, et, une fois le fait de cet ascendant reconnu et constaté dans les mœurs et les habitudes, nul ne le conteste; l'obéissance devient quelque chose de filial et de religieux. Il faut de grands événemens et d'immenses infortunes pour

renverser une famille ; et cette noblesse , pour ainsi dire volontaire , se conserve pendant des siècles. On ne comprend bien le régime féodal qu'après avoir visité ces contrées; on voit comment s'étaient formées, dans le moyen-âge, toutes ces familles, toutes ces puissances locales qui régnaient sur des châteaux, sur des villages, sur des provinces : c'est le premier degré de civilisation. A mesure que la société se perfectionne, ces petites puissances sont absorbées par de plus grandes; les municipalités naissent pour protéger le droit des villes contre l'ascendant décroissant des maisons féodales. Les grandes royautés s'élèvent qui détruisent à leur tour les privilèges municipaux sans utilité; puis viennent les autres phases sociales dont les phénomènes sont innombrables et ne nous sont pas encore tous connus.

Nous voilà bien loin d'Abougosh et de son peuple de brigands organisés. Son neveu marchait devant nous sur la route de Jérusalem. A un mille environ de Jérémie , il quitta la route et se jeta sur la droite, dans des sentiers de rochers qui sillonnent une montagne couverte de myrtes et de térébinthes. Nous le suivîmes. Les nouvelles de Jérusalem, que nous avait données Abougosh , étaient telles qu'il y avait pour nous impossibilité absolue d'y entrer. La peste y augmentait à chaque instant, soixante à quatrevingts personnes y succombaient tous les jours; tous les hospices, tous les couvens étaient fermés. Nous avions pris la résolution d'aller d'abord dans le désert de Saint-Jean-Baptiste, à deux lieues environ de Jéru-

salem , dan^ les moDlagnes les plus escarpées de la Judée, de demander là un asile de quelques jours au couvent des religieux latins qui y résident , et d'^ir ensuite selon les circonstances. C'était la route de cette solitude que le neveu d'Abougosh nous faisait prendre. Après avoir marché environ deux heures par des sentiers a^Treux et sous un soleil dévorant, nous trouvâmes y au revers de la montagne , une petite source et Torobre de quelques oliviers; nous y flmes halte. Le site était sublime! nous dominions la noire et profonde vallée de Térébinthe, où David , avec sa fronde, tua le géant philistin. La position des deux années est tellement décrite dans la circonscription de la vallée et dans la pente et la disposition du terrain, qu'il est impossible à l'œil d'hésiter. Le torrent à sec sur les bords duquel David ramassa la pierre, traçait sa ligne blanchâtre au milieu de l'étroite vallée, et marquait, comme dans le récit de la Bible, la séparation des deux camps. Je n'avais là ni Bible, ni voyage à la main , personne pour me donner la clef des lieux et le nom antique des vallées et des montagnes; mais mon imagination d'enfant s'était si vivement et avec tant de vérité représenté la forme des lieux, l'aspecl: physique des scènes de l'ancien et du nouveau Testament , d'après les récits et les gravures des livres sadnts, que je reconnus tout de suite la vallée de Térébinthe et le champ de bataille de Saùl. Quand nous fûmes au couvent , je n'eus qu'à me faire oonfirmer par les Pères l'exactitude de mes prévisions. Mes compagnons de voyage ne pouvaient

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le croire. La même chose m'était arrivée à Séphora , au milieu des collines de la Galilée. J'avais désigné du doigt et nommé par son nom une colline surmontée d'un ch&teau ruiné, comme le lieu pro** bable de la naissance de la Vierge. Le lendemain, la même chose encoi« m'arriva pour la demeure des Machabées à Alodin\ en passant au pied d'une montagne aride surmontée de quelques débris d'aqueduc^ je reconnus le tombeau des derniers grands citoyensdu peuple juif, et je disais vrai sans le savoir. L'imagination de l'homme est plus vraie qu'on ne le pense; elle ne bâtit pas toujours avec des rêves , mais elle procède par des assimilations instinctives de choses et d'images qui lui donnent des résultats plus sûrs et plus évidens que la science et la logique. Excepté les vallées du Liban, les ruines deBalbec, les rives du Bo^hore, à Constantinople, et le premier aspect de Damas , du haut de l'Ànti-Liban , je n'ai presque jamais rencontré un lieu et une chose dont la première vue ne fût pour moi comme uq souvenir! Avons-nous vécu deux fois ou mille fois ? notre mé-moire n'est-elle qu'une glace ternie que le souffle de Dieu ravive? ou bien avons -nous, dans notre imagination , la puissance de pressentir et de voir avant que nous voyions réellement? Questions insolubles!

A deux heures après midi, nous descendons les pentes escarpées de la vallée de Térébiqthe , nous passons à sec le lit du tori^nt, et nous montons, par des escaliers taillés dans le roc, au village arabe de

Saint- Jean -Baptiste , que nous apercevons devant nous.

Des Arabes à la physionomie féroce nous r^ardent du haut des terrasses de leurs maisons; les enfans et les femmes se pressent autour de nous dans les rues étroites du village; les religieux , épouvantés du tumulte qu'ils voient du haut de leur toit , du nombre de nos chevaux et de nos hommes , et de la peste que nous leur apportons , refusent d'ouvrir les portes de fer du monastère. Nous revenons sur nos pas pour aller camper sur une colline voisine du village; nous maudissons la dureté de cœur des moines; j'envoie mon drogman parlementer encore avec eux et leur adresser les reproches qu'ils méritent. Pendant ce temps, la population tout entière descend des toits; les scbeiks nous enveloppent et mêlent leurs cris sauvages aux hennissemens de nos chevaux épouvantés ; une horrible confusion règne dans toute notre caravane , nous armons nos fusils. Le neveu d'Abougosh f monté sur le toit d'une maison voisine du couvent, s'adresse tour à tour aux religieux et au peuple. Enfin nous obtenons, par capitulation, l'entrée du couvent ; une petite porte de fer s'ouvre pour nous ; nous passons en nous courbant , un à un ; flous déchargeons nos chevaux , que nous faisons passer après nous. Le neveu d'Abougosh et ses cavaliers arabes restent dehors et campent à la porte; les religieux , pâles et troublés ^ tremblent de nous toucher ; nous les rassurons en leur donnant notre parole que nous n'avons communiqué avec personne depuis

JaiTa, et que nous n'entrerons pas à Jérusalem tant que nous serons dans l'asile que nous leur empruntons. Sur cette assurance les visages irrites reprennent de la sérénité ; on nous introduit dans les vastes corridors du monastère ; chacun de nous est conduit dans une petite cellulle pourvue d'un lit et d'une table, et ornée de quelques gravures espagnoles de sujets pieux. On fait camper nos soldats, nos Arabes et nos chevaux dans un jardin inculte du couvent; l'orge et la paille sont jetées par-dessus les murailles; on tue pour nous , dans la rue , des moutons et un veau envoyés en présent par Abougosh ; et, pendant que mon cuisinier arabe prépare , avec les frères servans, notre repas dans le cuisine du couvent, chacun de nous va prendre un moment de repos dans sa cellule , rafraîchie par la brise des montagnes , ou contempler la vue étrange qui entoure le monastère. Le couvent de Saint-Jean dans le désert est une succursale du couvent latin de Terre-Sainte à Jérusalem. Ceux des religieux dont l'âge , les infirmités , ou les goûts de retraite plus profonde, font des cénobites plus volontaires, sont envoyés dans cette maison. La maison est grande et belle , entourée de jardins taillés dans le rocher, de cours, de pressoirs pour faire l'excellent vin de Jérusalem ; il y avait une vingtaine de religieux quand nous y vînmes ; la plupart étaient des vieillards espagnols ayant passé la plus grande partie de leur vie dans l'exercice des fonctions de curé, soit à Jérusalem , soit à Bethléem, soit dans les autres villes de la Palestine. Quelques-uns

étaient des novices assez récemment arrivés de leurs couvens d'Espagne; les huit ou dix jours que nous avons passés avec eux nous ont laissé la meilleure impression de leur caractère^ de leur charité et de la pureté de leur vie. Le père supérieur surtout est le modèle le plus accompli des vertus du chrétien : simplicité, douceur, humilité, patience inaltérable, obligeance toujours gracieuse , zèle toujours opportun , soins infatigables des frères et des étrangers sans acception de rang ou de richesse , foi naturelle , agissante et contemplative à la fois, sérénité d'humeur, et de parole et de visage, qu'aucune contrariété ne pouvait janaais altérer. C'est un de ces rares exemples de ce que peut produire la perfection du principe religieux sur une âme d'homme; l'homme n'existe plus que dans sa forme visible ; l'&me est déjà transformée en quelque chose de surhumain, d'angelique, de déifié, qui fuit l'admiration, mais qui la commande. Nous fûmes tous également frappés, maîtres et domestiques , chrétiens ou Arabes , de la sainteté communicative de cet excellent religieux; son âme semblait s'être répandue sur tous les pères et les frères du couvent; car, à des degrés différens, flous admirâmes dans tous un peu des qualités du supérieur, et cette maison de charité et de paix nous a laissé un ineffaçable souvenir. L'état monacal, dans l'époque où nous sonaones, a toujours profondément répugné à mon intelligence et à ma raison ; mais l'aspect du couvent de Saint-Jean-Baptiste serait propre à détruire ces répugnances s'il n'ét»t une

exception ) et si ce qui est contraire à la nature , à la famille ^ à la société , pouvait jamais être une institution justifiable. I^es couvens de Terne-Sainte ne sont pas au reste dans ce cas, ils sont utiles au monde par l'asile qu'ils offrent aux pèlerins d'Occident , par l'exemple des vertus chrétiennes qu'ils peuvent donner aux peuples qui ignoi^nt ces vertus , enfin par les rapports qu'ils entretiennent seuls entre certaines parties de l'Orient et les nations de l'Occident.

Inespérés nous réveillèrent vers le soir pour nous conduire au réfectoire où leurs serviteurs et les n6tres avaient préparé notre t^pas. Oe repas , coihme celui de tous les jours que nous passâmes dans ce couventi consistait en omelettes > en morceaux de mouton en^ filésdansunebrochettedeferetrôtisau feu^et enpilau de riz. On nous donna, pour la première fois, d'excellent vin blanc des vignes des environs : c'est le seul vin qui soit connu en Judée. Les pères du désert de Saint- Jean-Baptiste sont les seuls tjui sachent le faire; ils en fournissent à tous lescouvensde Palestine : j'en achetai un petit baril, que j'expédiai en Europe. Pendant le repas, tous les religieux se promenaient dans le réfectoire, causant tour à tofir avec nous ; 4e père supérietn* veillait à ce que rien ne nmis manquât^ nous servait souvent de ses propres mains, et allait nous chercher, dans4es armoires du couvent, les liqueurs, le chocolat et toutes les petites friandises qui lui restaient du dernier vaisseau arrivé d'Espagne. Après le souper, nous montâmes avec eux sur les terrasses du monasière : c'est la promenade habitueHe des reli-

gieux en temps de peste, et ils restent souvent reclus ainsi pendant plusieurs mois de Tannée. Au resle, nous disaient-ilsy cette réclusion nous est moins pénible que vous ne pensez, car elle nous donne le droit de fermer nos portes de fer aux Arabes du pays qui nous importunent sans cesse de leurs visites et de leurs demandes. Lorsque la quarantaine est levée, le couvent est toujours plein de ces hommes insatia* blés : nous aimons mieux la peste que la nécessité de les voir. Je le compris après les avoir moi-même connus.

Le \illage de Saint-Jean du désert est sur un mamelon entouré de toutes parts de profondes et sombres vallées dont on n'aperçoit pas le fond. I^ics flancs de ces vallées, qui font face de tous les côtés aux fenêtres du couvent, sont taillés presque à pic dans le rocher gris qui leur sert de base. Ces rochers sont percés de profondes cavernes que la nature a creusées et que les solitaires des premiers siècles ont approfondies pour y mener la vie des aigles ou des colombes. Çà et là, sur des pentes un peu moins raides , on voit quelques plantations de vignes qui s'élèvent sur les troncs des petits figuiers et retombent en rampant sur le roc. Voilà l'aspect de toutes ces solitudes. Une teinte grise, tachetée d'un vert jaune, couvre tout le paysage; du toit du couvent , on plonge de toutes parts sur des abîmes sans fond ; quelques pauvres maisons d'Arabes mahométans et chrétiens sont groupées sur les rochers, à l'ombre du monastère, (^s Arabes sont les plus féroces et les

plus perfides de tous les hommes. Ils reconnaissent l'autorité d'Âbougosh. Le nom d'Âbougosli fait pâlir les nioines. Ils ne pouvaient comprendre par quelle puissance de séduction ou d'autorité ce chef nous avait accueillis ainsi ^ et donné son propre neveu pour guide; ils soupçonnaient en ceci quelque grande intelligence diplomatique, et ne cessaient de me demander ma protection auprès du tyran de leurs tyrans. Nous rentrâmes lorsque la nuit fut venue, et passâmes la soirée dans le corridor du couvent, dans de douces conversations avec l'excellent supérieur et les bons pères espagnols. Ils étaient étrangers à tout; aucunes nouvelles d'Europe ne franchissent ces inaccessibles montagnes. Il leur était impossible de comprendre quelque chose à la nouvelle révolution française. Enfin , disaient-ils pour conclusion à tous nos récits, pourvu que le roi de France soit catholique et que la France continue à protéger les couvens de Terre-Sainte , tout va bien. Us nous firent voir leur église, charmante petite nef, bâtieà l'endroit où naquit le précurseur du Christ , et ornée d'un orgue ainsi que de plusieurs tableaux médiocres de l'école espagnole.

Le lendemain nous ne pûmes résister au désir de jeter au moins de loin un regard sur Jérusalem.

Nous fîmes nos conditions avec les pères; il fut convenu que nous laisserions au monastère une partie de nos gens, de nos chevaux et de nos bagages; que nous ne prendrions avec nous que les cavaliers d'Âbougosh, les soldats égyptiens et les domestiques

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