‹ Œuvres complètes de M.A. de LamartineChapitre 29 sur 35 · VI · texte numérisé non relu

VI

lettres apportées de Salde par un bâtiment anglais jç viens depuis plusieurs jours à la chasse des gazelles, de ce côté , pour vous découvrir et vous conduire à la maison de mon père. Notre nom est italien, " notre famille est originaire d'Europe; depuis un temps immémorial elle est établie en Arabie : nous sommes Arabes, mais nous avons le cœur français, et nous regarderions comme une bonté et comme une insulte ànos sentimens, si vous acceptiez Tliospitalité d'une autre maison que la nôtre. Souveqe^vous que nous vous avons touché les premiers, et qu'en Orient, celui qui touche le premier un étranger a le droit d'être son hôte. Je vous en préviens, ajouta-t-ij, parce que beaucoup d'autres maisons de JafT£| oqt été informées de votre passage, par des lettres venues sur le même bâtiment, et vont accourir au-devant de VOUS, aussitôt que mon esclave aura informé || ville de votre approche. A peine avait-il terminé son discours , qu'il dit quelques mots eq arabe au jeunf esclave, et que celui-ci, montant sur la jument de son maître, avait disparu en un clin d'œil, derrière les monticules de sable qui bornaient l'horizop. Je fis donner à M. Damiani un de mes chevaux de main qui m'accompagnait sans être monté , et nous primes lentement la route de JafTa, que nous n'aperceyions pas encore. Après deux heures de marche, nous vimes, de l'autre côté d'un fleuve qui nous restait à franchir, une trentaine de cavaliers, revêtus des plus riches costumes et d'armes étincelantes , et montés sur des chevaux arabes de toute beauté, qui caraco-

laient sur la plagf du fleuve. Ils lancèrent leurs chevaux jusque dans l'eau, en poussant des cris et en tirantdescoupsdepistolet pournous saluer : c'étaient les filsy les parenS) les amis des principaux habitans de JafTa, qui venaient au-devant de nous. Chacun d'eui^ s'approcha de moi , me fit son conipliment auquel je répondis par l'organe de mon drogman, ou en italien pour ceux qui l'entendaient : ils se rangèrent autour de nous , et courant çà et là sur le sable , ils nous donnèrent le spectacle de ces courses de dgérid , où les cavaliers arabes déploient toute la vigueur de leurs chevaux et tou^e l'adresse de leurs bras. Nous approchions de Jaffa, et la ville commençait à se lever devant nous sur la colline qui s'avance dans la mer. Le coup d'œil en est magique quand on l'aborde de ce côté du désert. Les pieds de la ville sont baignés au couchant par la mer, qui déroule toujours là d'immenses lames écumeuses sur des écueils qui forment {'eqceinte de son port ; du côté du nord, celui par lequel nous arrivions, elle est entourée de jardins délicieux, qui semblent sortir par enchantement du désert, pour couronner et ombrager ses rempi^rts : on marche sous la voûte élevée et odorante d'une forêt de palmiers, de grenadiers chargés de leurs étoiles rouges, de cèdrçs maritimes, au feuillage de dentelle, dQ citronniers, d'orangers, de figuiers, de limoniers, graqds comme des noyers d'Europe, et pliant sous leur^ fruits et sous leurs fleurs ; l'air n'est qu'un parfum soulevé ci n^pandu par la brise de la mer; le sol est tout blanc de fleurs

d'orangers, et le vent les balaie comme chez nous les feuilles mortes en automne : de distance en distance des fontaines turques en mosaïque de marbres de diverses couleurs, avec des tasses de cuivre attachées à des chaînes, offrent leur eau limpide au passant , et sont toujours entourées d'un groupe de femmes qui se lavent les pieds et puisent l'eau dans des urnes aux formes antiques. La ville élève ses blancs minarets, ses terrasses crénelées, ses balcons en ogive moresque, du sein de cet océan d'arbustes embaumés, et se détache , à l'orient « du fond blanc de sable qu'étend immédiatement derrière elle l'immense désert qui la sépare de l'Egypte. C'est près d'une de ces fontaines que nous découvrîmes tout à coup une troisième cavalcade, à la tête de laquelle s'avançait, sur une jument blanche, M. Damiani le père, agent consulaire de plusieurs nations européennes, et l'un des personnages les plus importans de Jaffa. Son costume grotesque nous fit sourire : il était vêtu d'un vieux cafetan bleu de ciel, doublé d'hermine, et serré par une ceinture de soie cramoisie; ses jambes nues sortaient d'un large pantalon de mousseline sale, et il était coiffé d'un immense chapeau à trois cornes, lissé par les années et imbibé de sueur et de poussière, attestant de nombreux services pendant la campagne d'Egypte. Mais l'excellent accueil et la cordialité patriarcale de notre vieux vice-consul arrêtèrent le sourire sur nos lèvres, et ne laissèrent place dans nos cœurs qu'à la reconnaissance que nous lui témoignâmes. Il était accompagné de plusieurs de ses

gendres et de ses enfans et petits-enfans, tous à cheval comme lui. Un de ses petits-fils, enfant de douze à quatorze ans, qui caracolait sur une jument arabe, sans bride, autour de son grand-père, est bien la plus admirable figure d'enfant que j'aie vue de ma vie.

M. Damiani marcha devant nous , et nous conduisit, au milieu d'une immense population pressée autour de nos chevaux, jusqu'à la porte de sa maison, où nos nouveaux amis nous saluèrent et nous laissèrent aux soins de notre hôte.

La maison de M. Damiani est petite, mais admirablement assise au sommet de la ville et dominant les trois horizons de la mer, de la côte de Gaza et d'Askalon vers l'Egypte, et du rivage de Syrie du côte du nord. Les chambres sont entourées etssurmontéesde terrasses découvertes où joue la brise de mer, et d'où Ton découvre, à dix lieues en mer, la moindre voile qui traverse le golfe de Damiette. Ces chambres n'ont pas de fenêtres, le climat les rend superflues : l'air a toujours la tiédeur de nos plus belles journées de printemps; un mauvais abat-jour mal joint est le seul rempart que l'on interpose entre le soleil et soi. On partage avec les oiseaux du ciel ces demeures que l'homme s'est préparées : et dans le salon de M. Damiani, sur les étagères de bois qui régnent autour de l'appartement , des centaines de petites hirondelles au collier rouge étaient posées à côté des porcelaines de la Chine, des tasses d'argent et des tuyaux de pipe qui décorent les corniches. Elles voltigeaient tout le jour au-dessus de nos têtes, et venaient, pendant le

souper, se suspendre jusque sur les branches de cuivre de la lampe qui éclairait le repas.

La famille se compose de M. Damiani père, figure indécise entre le patriarche et le marchand italien , mais où le patriarche prédomine ; de madame Damiani la mère, belle femme arabe, mère de douze enfans, mais conservant encore dans ses tonnes et dans son teint Téclat et la fraîcheur de la beauté turque; de plusieurs jeunes filles presque toutes d'une beauté remarquable, et de trois fils dont nous connaissons déjà l'ainé. Les deux autres furent pour nous de la même prévenance et de la même utilité. Les femmes ne montaient pas dans les appartemens. Elles ne parurent qu'une fois en habits de cérémonie et couvertes de leurs plus riches bijoux, et se mirent à table à un seul repas avec nous. Le re^te du temps , elles étaient occupées à nous préparer nos repas dans une petite cour intérieure, où nous les apercevions en sortant de la maison et en y entrant. Les jeunes gens , élevés dans le respect que les coutumes orientales commandaieiit au fils pour leur père , ne s'asseyaient jamais non plus avec nous pendant les repas. Us se tenaient debout derrière leur père , et veillaient à ce que rien ne manquât aux convives.

A peine entrés dans la maison , nous reçûmes la visite d'un grand nombre d'habilans du pays qui vinrent nous féliciter et nous offrir leurs services. On prit le café, on apporta les pipes, et la soirée se passa dans les conversations, intéressantes pour nous, que notre

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curiosité provoquait. Le gouverneur de JafTa, que j^avais envoyé complimenter par inoh interprète, ne tarda pas à venir lui-même nous rendre visite. C'était un jeune et bel Arabe revêtu du plus riche costume, et dont les manières et le langage attestaient la noblesse du cœur et l'élégance exquise des habitudes. J'ai peu vu de plus belles têtes d'homme. Sa barbe hoibe et soignée descendait en ondes luisantes et s'étendait en éventail sur sa poitrine; sa main , dont les doigts étincelaient d'énormes dianians, jouait sans cesse dans les flots de cette barbe et y passait et repassait constamment poiir l'assouplir et la peigner. Son regard était fier, doux et ouvert, comme le regard de tous les Turcs en général. On sent que ces hommes n'ont riéh à cacher ; ils sont fVancs parce qu'ils âont forts : ils tout forts parce qu'ils ne s'appuiebl jamais sur eux-mêmes et sur une vaine habileté , niais tolijours sur l'idée de Dieu qui dirige tout, ^ur la Providence qu'ils appellent fatalité. Placez un Turc entre dix Européens, vous le reconnaîtrez toujours à l^élévation du regard, à la gravité de la pensée inlpriniée ^lir sek traits par l'habitude, et à la noble isimplicité de l'expression. Le gouverneur avait reçu de Méhémet-Âli et d'ibrahim-Pacha des lettres qui itie Recommandaient fortement à lui. J'ai ces lettres. J'e lui en fis lire une autre d'Ibrahim qiie je portais avec moi. Eri voici le seiis :

(c Je shls inforitié que noire ami ( ici mon nom ) tf est arrivé de France avec sa famille et plusieurs a cohipagnons de voyage , pour parcourir les pays

et soumis à mes armes et connaître nos lois et nos « mœurs. Mon intention est que toi, et tous mes gou- « verneurs de ville ou de province, les commandans « de mes flottes , les généraux et officiers comman- « dant mes armées, vous lui donniez toutes les raar- « ques d'amitic, vous lui rendiez tous les services que a mon affection pour lui et pour sa nation me corntf mandent; vous lui fournirez, s'il le demande, les (c maisons, les chevaux , les vivres dont il aura besoin, (c lui et sa suite. Vous lui procurerez les moyens de ce visiter toutes les parties de nos états qu'il désirera a voir ; vous lui donnerez des escortes aussi nomce breuses que sa sûreté , dont vous répondez sur ce votre tète, l'exigera ; et si même il éprouvait des difcr Acuités à pénétrer dans certaines provinces de notre a domination , par le fait des Arabes , vous ferez marcc cher vos troupes pour assurer ses excursions, etc. » Le gouverneur porta cette lettre à son front après l'avoir lue et me la remit. Il me demanda ce qu'il pouvait faire pour obéir convenablement aux injonctions de son maître , et s'informa des lieux où je désirais aller. Je nommai Jérusalem et la Judée. A ces mots , lui , ses officiers , MM. Damiani , les Pères du couvent de Terre-Sainte à JafTa, qui étaient présens, se récrièrent et me dirent que la chose était impossible ; que la peste venait d'éclater , avec l'intensité la plus alarmante , à Jérusalem , à Bethléem et sur toute la route, qu'elle était même à Ramla, première ville qu'on a à traverser pour aller à Jérusalem ; que le pacha venait de mettre en quarantaine tout ce qui

revenait de la Palestine; qu'à supposer que je fusse assez téméraire pour y pénétrer et assez heureux pour échapper à la peste , je ne pourrais peut-être pas rentrer en Syrie de plusieurs mois ; qu'enfin les couvens , où les étrangers reçoivent l'hospitalité dans la Terre-Sainte, étaient tous fermés; que nous ne serions reçus dans aucun , et qu'il fallait, de toute nécessité , remettre à une autre époque et à une saison plus favorable le voyage que je projetais dans l'intérieur de la Judée.

Ces nouvelles m*affligèrentvivement, mais n'ébranlèrent pas ma résolution. Je répondis au gouverneur que, bien que je fusse né dans une autre religion que la sienne , je n'en adorais pas moins que lui la souveraine volonté d'Allah : que son culte à lui s'appelait fatalité et le mien providence; mais que ces deux mots différens n'exprimaient qu'une même pensée : Dieu est grand! Dieu est le maître! Allah kériml que j'étais venu de si loin , à travers tant de mers, tant de montagnes et tant de plaines, pour visiter les sources d'où le christianisme avait coulé sur le monde, pour voir la ville sainte des chrétiens , et comparer les lieux avec les histoires ; que j'étais trop avancé pour reculer et remettre à l'incertitude des temps et des choses un projet presque accompli; que la vie d'un homme n'était qu'une goutte d'eau dans la mer, un grain de sable dans le désert, et ne valait pas la peine d'être comptée ; que d'ailleurs ce qui était écrit était écrit, et que si Allah voulait me garder de la peste au milieu des pestiférés de Judée, cela lui était aussi aisé

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que de ine garder de là vague au milieu de là tempête, ou des ballet des Arabes sur lés bords du Jourdain ; qu*en conséquence je persistais à vouloir pénétrer dans Tintérieur et entrer mén^e à Jérusalem , quel qu'eb fût le péril pour moi ; mais que ce que je pouvais décider de moi, je ne pouvais et ne vouiaié te décider des autres, et que je laissais tous mes aniis; tous mes serviteur^ , tous les Arabes qui m'accompagnaient , ihâitreâ de me suivie ou de rester à JafTa , selon la pensée de leurs cœurs. Le gouvernent* alors se récria sur ma soumission à la Volonté d'Allah, nie dit qu'il lie souffrirait pas que je m'exposasse setll aux dangers de la route et de la peste , et qu'il allait faire choisir, dans les troupes en garnison à Jaffa, quelques soldats courageux et disciplinés quUl mettrait entièrement sol» mon comitiande'ment , et ({ui garderaient ma càt^avane pendant là marche et mes tentes {)endant la huit , pù\x)r nous préserver dû contact avec lies pestiférés. 11 dépécha aussi à l'instant ménie un cavalier au gouvérheur de Jélnisalem ^ son àtbi , pour lui annoncer mon voyage , et me lecohiiTiàndèr à lui , et il se retira. Noils délibérâmes alors, mes amis et moi; nos domestiqua même fUrenl appelés à ce conseil sur ce que chacun de nous voulait faire. Après quelques hésitations , tous résolurent à l'unanimité de teiiter la fortune et de courir la chatice de la peste plutôt que de renoncer à voir Jérusalem. Le départ fut arrêté pour le surlendemain. Nous nous couchâtiies siit* les nattes et sur les divans de la salle de M. Uamiani , et nous nous

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réveiliâmes au gazouillement désinuombràbléshirondelles qui voltigeaient sur nos têtes dans Tappartement.

La journée se passa à rendre les visites que fabiiâ avions reçues, au goùvei*neU'r et au supérieur du couvent de Terre-Sainte à JafîPa, vénérable religieux espagnol qui habite JafTa depuis l'époque où les Français y vinrent , et qui nous certifia la vérité de l'ebipoisonnement des pestiférés.

JafTa ou YalTà, Tàncieime Joppé de l'Écriture , est un des plus anciens et des plus célèbres potts de l'univers. Pline en parle comme d'une cité anté-dilu- Vienne. C'est là, selon les traditions, qu'Andromède fut attachée au roc et exposée au monstre marin; c'est là que Noé construisit l'Arche; c'est là que les cèdres du mont Liban abordaient par ordre de Salomon , pour servir à la construction du temple. Jonas, le prophète, s'y embarqua huit cent soixantedeux ans avant le Christ. Saint Pierre y ressuscita Tabitha. La ville fut fortifiée par ^aint Louis , dans le teints des croisades. En 17999 Bonaparte la prit d'assaut et y massacra les prisonniers turcs. Elle a un méchant port pour les barques seulement, et une rade très-dangereuse comme nous l'éprouvâmes nous-mêmes à notre second voyage par mer. On compte à JafTa cinq à six mille habitans , Turcs, Arabes, Arméniens , Grecs, Catholiques et Maronites. Chacune de ces communions y a une église. Le couvent latin est magnifique. On l'embellissait encore à notre passage ; mais nous n'éprouvâmes pas l'iiospitalilé

de ces religieux. Leurs vastes appartemens ne s'ouvrirent ni pour nous, ni pour aucun des étrangers que nous rencontrâmes à Jaffa. Ils restent déserts pendant que les pèlerins cherchent avec peine Tabri de quelque misérable kan turc , ou l'hospitaUté onéreuse de quelque pauvre toit de Juif ou d'Arménien habitant de Jaffa.

Aussitôt hors des murs de JafTa j on entre dans le grand désert d'Egypte. Décidé alors à aller au Caire par cette route, je fis partir un courrier pourEl- Arich, afin d'y louer des dromadaires pour passer le désert. La route de Jaffa au Caire peut se faire ainsi en douze ou quinze jours. Mais elle offre de grandes privations et de grandes difficultés. Les ordres du gouverneur de Jaffa et l'obligeance des principaux habitans de la ville en relation avec ceux de Gaza et d'El-Arich les avaient beaucoup aplanies pour moi.

I^e gouverneur nous envoya quelques cavaliers et huit fantassins choisis parmi les hommes les plus braves et les plus policés du dépôt de troupes égyptiennes qui lui restaient. Ils campèrent cette nuit même à notre porte. Au lever de l'aurore, nous étions à cheval. Nous trouvâmes, à la porte de la ville, du côté de Ramla , une foule de cavaliers appartenant à toutes les nations qui habitent Jaffa. Ils coururent le djérid autour de nous , et nous accompagnèrent jusqu'à une magnifique fontaine, ombragée de sycomores et de palmiers, qu'on rencontre à une heure de marche. La, ils déchargèrent leurs pistolets en notre honneur, et reprirent le chemin de la ville.

II est impossible de décrire la nouveauté et la maguificence de végétation qui se déploie des deux côtés de cette route, en quittant JafTa. A droite età gauche, c'est une forêt variée de tous les arbres fruitiers et de tous les arbustes à fleurs de l'Orient. Cette forêt , divisée en compartimens par des haies de myrtes , de jasmins et de grenadiers , est arrosée de filets d'eau échappés des belles fontaines turques dont j'ai parlé. Dans chacun de ces enclos on voit un pavillon ouvert, ou une tente sous lesquels la famille qui les possède vient passer quelques semaines au printemps ou en automne. Trois piquets et un morceau de toile forment une maison de campagne pour ces heureuses familles. T^es femmes couchent sur des nattes et sur des coussins sous la tente, les hommes couchent en plein air sous la voûte des citronniers et des grenadiers. Les melons, les pastèques^ les figues de trentedeux espèces , qui ombragent ces lieux enchantés , fournissent les tables ; à peine y ajoute-t-on, de temps en temps, un agneau élevé par les enfans, et dont on fait, comme du temps de la Bible, le sacrifice aux jours solennels. Jafla est le lieu de tout l'Orient qu'un amant de la nature et de la solitude devrait choisir pour passer les hivers. Le climat est la transition la plus indécise entre les déserts dévorans de l'Egypte et les pluies des côtes de Syrie, en automne. Si j'étais maître de choisir mon séjour, j'habiterais le pied du Liban, Saïde, Bayruth ou Latakié pendant le printemps et l'automne ; les hauteurs du Liban pendant les chaleui*s de l'été, rafraîchies par les vents de mer,

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par le souffle qui sort de la vallée des Cèdres et par le voisiqage des peiges ; et l'hiver, les jardins de JafTa. Jaffaa quelque chos^, dan^ son ciel p t dans son soi, de plus gf aq^iose , de plus solennel , de plus coloré , qu'aucun des sites que j'aie parcourus. L'œil ne s'y repose que sur une mer sans limites e^ bleue comme son ciel ; sur les immenses grèves du désert d'Egypte, oii l'horizon n'est interrompu de tepps eq temps que par le profil c)'un cbameau qui s'avance avec l'ondoiement d'une vague; et sur les cimes vertes et jaunes des innombrables boi^ d'orapgef*s qui se pressent autour dç la ville. Tous les costqpies des habitans ou des voyageurs qui animent ces routes sont pittoresques et étranges. Ce sont de$ Bédouins de Jéricho ou de Tibériade , revêtus de l'immense plaid c^e laine blanche ; des Arméniens aux longues robes rayées de bleu ^t de blanc ; des Juifs de toutes les parties du globe çt sous tous les vétemens du monde, caractérisés $(snlement par leprs longues barbes, et par )a noL^le^se et la majesté de leurs traits : peuple roi , pial habitué ^ son esclavage, et dans les regards duquel on déppuyre le souvenir et la certitude de grandes destinées , derrière l'apparente humiliation du maintien e|: l'abaissement de la fortune présente; des soldats égyptiens vêtus de vestes rouges , et tout à fai( semblables à nos conscrits français par la vivacité de l'œil et la rapidité de la marche. On sent que le génie et l'activité d'un grand homme opt passé en eux et les animent pour un but inconnu. Enfin ce sont de^ agas turcs passant fièrement sur le chemin ,

niqptés sur ^es chevau?^ dq dése|*t et ?my\s d'Arabes et d'esclaves noirs ; de pauvre faqsilles de pèlerins grecs assis au cqin d'une rue y mangeant dans une écqelle de bois le riz ou l'orge bouillis, qu'ils ménagent pour arriver jusqu'à la ville sainte; et de paqvres femmes juives à ^evçi\ vêtues , ^t succombant $ous l'énorme fardeau d'un sac de haillons, chassant devant elles des fmes dont les deux paniers sont pleins d'enfans de tout âge. Mais revenons à nous.

Nous marchions gaiement , essayant de temps en temps la vitesse de nos chevaux contre cel)e des chevaux arabes que montaient AfM. Efamiani et les fils du vice-consul de Sardaigqe. Ces deux jeunes gens, fils d'un riche négocis^nt arabe de Ramla, étal))| maintenant à JafTa, avs^ientyoulu nous accompagner jusqu'à Ramla : ils avaient envoyé, le m^tin , leurs esclaves pour nous préparer la maison de leur père et le souper. Nous étions suivis encore d'un autre personnage qui s'éts^it joint volontairement à notre caravane et qui nous surprit par la bizarre magnificence de son costume européen: c'é(f(it un petit jeune homme de vingt à vingt-cinq ans, 4'tine figure joviale et grotesque, mais fine et spirituelle. Il ayait un ii^ipense turban dje mousseline jaune , un habit vert de la forme de qos habits de cour, à collet (|roit et à larges basques , brodé de larges galqns d'or sur toutes les coutures ; des pantalons collans de velours blanc, et d^s bottes à revers, ornées d'une paire d'éperons à chaînes d'argent. Un kandgiar lui servait de couteau de chasse, et une paire ^e pistolets, incrustés

de ciselures d'argent, sortaient de sa ceinture et battaient contre sa poitrine.

Sorti d'Italie dans son enfance, il avait été jeté en Egypte par je ne sais quelle vague de fortune, et se trouvait, depuis quelques années, à Jaflfa ou à Ramla, exerçant son art dans les montagnes de Judée aux dépens des scheiks et des bédouins qui ne faisaient pas sa fortune. Sa conversation nous amusa beaucoup, et j'aurais désiré l'emmener avec moi à Jérusalem et dans montagnes de la mer Morte, qu'il paraissait connaître parfaitement; mais ayant vécu en Orient depuis plusieurs années, il y avait contracté l'invincible terreur que les Francs y prennent de la peste, et aucune de mes offres ne parvint à le séduire. En temps de peste, me dit-il, je ne suis plus médecin ; je n'y connais qu'un remède : partir assez vite, aller assez loin, et demeurer assez longtemps pour que le mal ne puisse vous atteindre. Il avait l'air de nous regarder avec pitié, comme des victimes prédestinées à aller chercher la mort à Jérusalem, et d'un si grand nombre d'hommes que nous étions , il ne comptait en revoir que bien peu au retour. — U y a quelques jours, me dit-il, que je me trouvais à Acre; un voyageur revenant de Bethléem frappa à la porte du couvent des Pères de Saint-François, ils ouvrirent; ils étaient sept. Le surlendemain les portes du couvent étaient murées par l'ordre du gouverneur ; le pèlerin et les sept religieux étaient morts en vingt-quatre heures.

Cependant nous commencions à apercevoir la tour

et les minarets de Ramla qui s'élevaient devant nous du milieu d'un bois d'oliviers dont les troncs sont aussi gros que ceux de nos plus vieux chênes.

Ramla , anciennement Rama Ephraïm , est l'ancienne Arimathie du Nouveau-Testament; elle renferme environ deux mille familles. Philippe-le-Bon , duc de Bourgogne , vint y fonder un couvent latin qui subsiste encore : les Arméniens et les Grecs y possèdent aussi des couvens pour le secours des pèlerins de leurs nations qui vont en Terre-Sainte. Les anciennes églises ont été converties en mosquées; dans une des mosquées se trouve le tombeau en marbre blanc du mameluck Ayoud-Bey, qui s'enfuit d'Egypte à l'arrivée des Français, et mourut à Ramla. En entrant dans la ville , nous nous informons si la peste y exerçait déjà ses ravages; deux religieux, arrivés de Jérusalem, venaient d'y mourir dans la journée : le couvent était en quarantaine.. Nos nouveaux amis de Jaffa nous conduisirent à leur maison située au milieu de la ville. Un Arabe, ancien chaudronnier, dit-on, mais aimable et excellent homme, habitait la moitié de cette maison et exerçait les fonctions d'agent consulaire pour je ne sais quelle nation d'Europe ; cela lui donnait le droit d'avoir un drapeau européen sur le toit de sa maison : c'est la sauvegarde la plus certaine contre les avanies des Turcs et des Arabes. Un excellent souper nous attendait : nous eûmes le plaisir de trouver des chaises , des lits, des tables, tous les ustensiles de l'Europe, et nous emportâmes encore une provision de pains frais que

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