VI
chaumières d'Arabes, on plantées quelques tentes de Bédouins; non pas comme Athènes , chaos de poussière et de murs écroulés où le voyageur cherche en vain Tombre d^ édifices , la trace c|es rues , la \isiop d'une ville : mais ville brillante de lumière et de couleur! — présentant noblement aux regards ses murs intacts et crénelés , sa mosqpée bleue aveo ses colonnades blanches , ses milliers de d6me§ resplendissans sur lesquels la lumière d'un soleil d'automne tombe et rejaillit en vapeur éblouissante ; les façades de ses maisons teintes , par le temps et par les étés, de la couleur jaune et dorée des édifices de Pœstum ou de Rome; ses viejlles tours, gardiennes de ses murailles, auxquelles il ne manque ni up^ pierre, ni une meurtrière, ni un créneau ; et enfin, aif milieu de cet océan de maisgn^ et de cette Qu^e df petits dômes qui les recouvrent, un dôme noir et surbaissé , plus large que les autres , dominé par up un autre dôme blanc ; c'est le Saint-Sépulcre et le Calvaire ; ils sont confondus et compte noyés , d^ là, dans l'immense dédale de dômes, d'édifices et dg nie$ qui les environnent , et il est difficile de se rend(? compte ainsi de l'emplacement du Calyjjirç ^t 4^ celui du Sépulcre qui, selon les idées quç nous dopqe l'Evangile, devraient se trouver sur une coUiqe écartée hors des murs, et non dans le çeptre de Jérusalem ! La ville, rétrécie du côté de Sion, se sera sans doute agrandie du côté du nord pour embrasser , dans son enceinte, les deux sites qui font sa honte et sa gloire, le site du supplice du juste , et celui de la résurrection de l'Homme-Dieu !
Voilà la ville du haut de la montagne des Oliviers ! Elle n'a pas 4'horizon derrière elle , ni du coté de Foccident, ni du côté du nord. La ligne de ses murs et de ses tours, les aiguilles de ses nombreux minarets j les cintres de ses dômes éclatans, se découpent à nu et crûment sur le bleu d'un ciel d'Oriept ; et la ville y ainsi portée et présentée sur çon plateau large et élevé , semble briller encore de toute l'antique splendeur de ses prophéties, ou n'attendre qu'une parole pour sortir toute éblouissante d^ ses dii^-sept ruines successives, et devenir cette Jérusalem nou^ velle qui sort du sein du désert , brillante de clarté !
C'est la vision la plus éclatante que l'œil puisse avoir d'une ville qui n'est plus; car elle semble être encore et rayonner comme une ville pleipe de jeu-* nesse et de vie ; et cependant , si l'on y regarde avec plus d'attention on sent que ce n'est plus en eflet qu'une belle vision de la ville de David et de Salomon. Aucun bruit ne s'élève de ses places et de ses rues ; il n'y a plus de routes qui mènent a ses portes de l'orient ou de l'occident, du midi ou du septentrion ; il n'y a que quelques sentier^ serpentant au hasard entre les rochers ; où l'on ne rencontre que quelques Arabes demi-nus, montés sur leur^ ânes, et quelques chameliers de Damas , ou quelques femmes de Bethléem pu de J/^ripho, portant sur leurs têtes un panier de raisins d'Engaddi, q^ une corbeille de colombes qu'elles vont vendre le matin, sous les térébinthes, hors des portes de la ville.
Nous fûmes assis tout le jour en face des portes
principales de Jérusalem; nous fîmes le tour des mursy en passant devant toutes les autres portes de la ville. Personne n'entrait , personne ne sortait ; le mendiant même n'était pas assis contre les bornes; la sentinelle ne se montrait pas sur le seuil ; nous ne vîmes rien , nous n'entendtmes rien ; le même vide, le même silence à l'entrée d'une ville de trente mille âmes, pendant les douze heures du jour, que si nous eussions passé devant les portes mortes de Pompéia ou d'Herculanum ! Nous ne vtmes que quatre convois funèbres sortir en silence de la porte de Damas, et s'acheminer le long des murs vers les cimetières turcs; et de la porte de Sion, lorsque nous y passâmes , qu'un pauvre chrétien mort de la peste le matin, et que quatre fossoyeurs emportaient au cimetièœ des Grecs. Ils passèrent près de nous, étendirent le corps du pestiféré sur la terre , enveloppé de ses habits, et se mirent à creuser en silence son dernier lit , sous les pieds de nos chevaux. La terre autour de la ville était fraîchement remuée par de semblables sépultures que la peste multipliait chaque jour ; et le seul bruit sensible, hors des murailles de Jérusalem, étai la complainte monotone des femmes turques qui pleuraient leurs morts! Je ne sais si la peste était la seule cause de la nudité des chemins et du silence profond , autour de Jérusalem et dedans. Je ne le crois pas, car les Turcs et les Arabes ne se détournent pas des fléaux de Dieu , convaincus qu'ils peuvent les atteindre partout , et qu'aucune route ne leur échappe. — Sublime raison de leur part.
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mais qui les mène à de funestes conséquences ! A gauche de la plate-forme, du temple et des murs de Jérusalem , la colline qui porte la ville s'affaisse tout à coup, s'élargit, se développe à Tœil en pentes douces, soutenues ça et là par quelques terrasses de pierres roulantes. Cette colline porte à son sommet, à quelques cents pas de Jérusalem , une mosquée et un groupe d'édifices turcs assez semblables à un hameau d'Europe, couronné de son église et de son clocher. C'est Sion! c'est le palais! — c'est le tombeau de David ! c'est le lieu de ses inspirations et de ses délices ^ de sa vie et de son repos ! lieu doublement sacré pour moi, dont ce chantre divin a si souvent touché le cœur et ravi la pensée. C'est le premier des poètes du sentiment! c'est le roi des lyriques! Jamais la fibre humaine n'a résonné d'accords si intimes, si pénétrans et si graves ! jamais la pensée du poète ne s'est adressée si haut et n'a crié si juste! jamais l'àme de l'homme ne s'est répandue devant l'homme et devant Dieu en expressions et en sentimens si tendres, si sympathiques et si déchirans ! Tous les gémissemens les plus secrets du cœur humain ont trouvé leurs voix et leurs notes sur les lèvres et sur la harpe de cet homme! et si l'on remonte à l'époque reculée où de tels chants retentissaient sur la terre ; si l'on pense qu'alors la poésie lyrique des nations les plus cultivées ne chantait que le vin , l'amour, le sang, et les victoires des muses et des coursiers dans les jeux de l'Élide, on est saisi d'un profond étonqement aux accens mystiques du roi
prophète qui parle au Dieu créateur comme un ami à son ami , qui comprend et loue ses merveilles , qui admire ses justices , qui implore ses miséricordes, et semble un écho anticipé de la poésie évangélique, répétant les douces paroles du Christ avant de les avoir entendues. Prophète ou non , selon qu'il sera considéré par le philosophe ou le chrétien , aucun d'eux ne pourra refuser au poête-roi une inspiration qui ne fut donnée à aucun autre homme ! Lises de l'Horace ou du Pindare après un psaume ! Pour moi, je ne le peux plus !
J'aurais ^ moi , humble poète d'un temps de décadence et de silence , j'aurais , si j'avais vécu à Jéi^usalem y choisi le lieu de mon séjour et la pierre de mon repos précisément où David choisit le sien à Sion. C'est la plus belle vue de la Judée, et de la Palestine, et de la Galilée. Jérusalem est à gauche avec le temple et ses édifices , sur lesquels le regard du roi ou du poète pouvait plonger sans en être vu. Devant lui, des jardins fertiles, descendant en pentes mourantes, le pouvaient conduire jusqu'au fond du lit du torrent dont il aimait l'écume et la voix. — Plus bas, la vallée s'ouvre et s'étend ; les figuiers, les grenadiers, les oliviers l'ombragent : c'est sur quelques-uns de ces rochers suspendus sur l'eau courante ; c'est dans quelques-unes de ces grottes sonores, rafraîchies par l'haleine et par le murmure des eaux ; c'est au pied de quelques-uns de ces térébinthes aïeux du térébinthe qui me couvre , que le poète sacré venait sans doute attendre le souffle qui l'inspirait si mélodieusement ! Que ne puis-je Vy
retrouver pour chanter les tristesses de mon cœur et celles du cœur de tous les hommes, dans cet âge inquiet, comme il chantait ses espérances dans un âge dé jeunesse et de foi ! Mais il n'y a plus de chant dans le cœur de Fhomme, car le désespoir ne chante pas. Et tant qu'un nouveau rayon ne descendra pas sur la ténébreuse humanité de nos temps , les lyres resteront muettes , et l'homme passera en silence entre deux abimes de doute , sans avoir ni aimé , ni prié , ni chanté! — Mais je remonte au palais de David. Il plonge ses regards sur la ravine alors verdoyante et arrosée de Josaphat ; une large ouverture dans les collines de l'est conduit de pente en pente , de cime en cime , d'ondulation en ondulation , jusqu'au bassin de la mer Morte, qui réfléchit là-bas les rayons du soir, dans ses eaux pesantes et épaisses, comme une épaisse glace de Venise, qui donne une teinte maté et plombée à la lumière qui l'effleure. Ce n'est point ce que la pensée se figure , un lac pétrifié dans un horizon* triste et sans couleur! C'est d'ici un des plus beaux lacs de Suisse ou d'Italie , laissant dormir ses eaux tranquilles entre l'ombre des hautes montagnes d'Arabie qui s'étendent , comme des Alpes , à perte de vue derrière ses flots , et entre les cimes élancées, pyramidales, coniques, légères, dentelées et étincelantes des dernières montagnes de la Judée. Voilà la vue de Sion ! — Passons. —
II y a une autre scène de paysage de Jérusalem que je voudrais me graver à moi-même dans la mémoire ; mais je n'ai ni pinceau ni couleur. C'est la
vallée de Josapbat ! vallée célèbre dans les traditions de trois religions , où les Juifs , les chrétiens et les mahoniétans s'accordent à placer la scène terrible du jugement suprême ! — vallée qui a vu déjà sur ses bords la plus grande scène du drame évangélique : les larmes , les gémissemens et la mort du Cbrist ! vallée où tous les prophètes ont passé tour à tour, en jetant un cri de tristesse et d'horreur qui semble y retentir encore ! vallée qui doit entendre une fois le grand bruit du torrent des âmes roulant devant Dieu, et se présentant d'elles-mêmes à leur fatal jugement!
Même date.
Nous rentrons, sans avoir violé aucune condition du pacte conclu avec les religieux^ au couvent de Saint-Jean dans le désert. Nous sommes reçus avec une confiance et une charité qui nous attendrissent ; car si nous n'étions pas des hommes d'honneur, si un de nos Arabes seulement avait échappé à notre surveillance et communiqué avec ceux qui portaient les pestiférés tout au milieu de nous, ce serait la mort que nous rapporterions peut-être à tout le couvent.
» oetobre 183t.
Parti à cinq heures du matin du désert de Saint- Jean, avec tous nos chevaux, escortes, Arabes d' Abougosh et quatre cavaliers envoyés par le gouverneur de Jérusalem. Nous établissons notre camp à deux
EN ORIENT. m
portées de fusil des murs, à côté du cimetière turc, tout couvert de petites tentes où les femmes viennent pleurer. Ces tentes sont pleines de femmes, d'enfans et d'esclaves, portant des corbeilles de fleurs qu'elles plantent pour la journée autour du tombeau. Nos cavaliers de Naplouse entrent seuls dans la ville et vont avertir le gouverneur de notre arrivée. Pendant qu'ils portent notre message, nous ôtons nos souliers, nos bottes et nos sous-pieds de drap , qui sont susceptibles de prendre la peste, et nous chaussons des babouches de maroquin ; nous nous frottons d'huile et d'ail, préservatif que j'ai imaginé d'après le fait connu à Omstantinople, que les marchands et les porteurs d'huile sont moins sujets à la contagion. Au bout d'une demi-heure, nous voyons sortir de la porte de Bethléem le kiaya du gouverneur, l'interprète du couvent des moines latins, cinq ou six cavaliers revêtus de costumes éclatans et portant des cannes à pommeaux d'or et d'argent, enfin nos propres cavaliers de Naplouse et quelques jeunes pages aussi à cheval. Nous allons à leur rencontre, ils forment la haie autour de nous , et nous entrons par la porte de Bethléem. Trois pestiférés, morts de la nuit, en sortaient au même moment , et nous disputent un instant le passage avec leurs porteurs, sous la voûte sombre de l'entrée de la ville. Immédiatement après avoir franchi cette voûte, nous nous trouvons dans un carrefour composé de petites et misérables maisons, et de quelques jardins incultes^ dont les murs d'enceinte sont éboulés. Nous suivons un mo-
ment te chemin te plus large de ce carrefour, il nous mène à une ou deux petites rues aussi obscures , aussi étroite^, aussi sales ; nou^ ne voyons, dans ces rues, que des convois de morts qui passent d'un pas précipité en se rangeant contre les murailles , à la voix et sôus te bâton levé des janissaires du gouverneur. Çà et là , quelques marchands dé pain et de fruits, éouverts dehaillons, assis sur le ^uil de petites échoppes, avec leurs paniers sur leurs genoux, et criant leurs marchandises a la manière de nos halles de grandes villes. De temps en temps une femme voilée parait à la fenêtre grillée eu bois de ces maisons, un ebfant ouvre Une porte basse et sombre, et vient acheter, poUr la famille, la provision du jour. Ces rues sont partout obstruées de décombres, d'immondices amoncelées, et surtout de tas de chifibns de drap ou d'étoffe de colon, teinte en bleu, que le vent balaie comme les feuilles inortes, et dont nous ne pouvons éviter le contact. C'est par ces immondices et ces lambeaux d'étoffes, doùt le pavé des villes d'Orient est couvert, que la peste se coitamuntquele plus. Jusqu'ici nous ne voyons, dans tes rues de Jérusalem, rien qui annoïice la demeure d'une lïation ; arucun signe de richesse, de mouvement et de vie; l'aspect extérieur nous avait trompés cortttlfie Aous l'avions été si souvent déjà dans d'autres villes dé la Grèce ou de la Syrie. La plus misérable bourgade des Alpes ou des Pyrénées, les ruelles tes plus négligées de nos faubourgs abaùdonnés aux de^nièfes classes de nos populations d'ouvriers, ont plus de
propreté, de luxé et d'élégance que ces rues désertes de la reine des villes. Nous ne rencontrons que quelques cavaliers bédouins, montés sur des jumens arabes, dont le pied glisse, ou s'enfonce dans les trous dotit le pavé est labouré. Ces hoitimes n'ont pas Fair noble et chevaleresque des scheiks arabes de la Syrie et du Liban. Us ont la physîohomie féroce, Tœil du vautour et le costume du brigand.
Après avoir circulé quelque temps dans ces rues toutes semblables , arrêtés de temps en temps par rinterprète du couvent latin, qui, en nous montrant âne maison turque en décombres, une vieille porte en bois vermoulu, les débris d'une fenêtre moresque, nous disait : Voilà la maison de Véronique, la porte du Juif-Errant , la fenêtre du Prétoire ; paroles qui ne faisaient qu'une pénible impression sur nous, délûenties qu'elles étaient par l'aspect évidemment moderne et par l'invraisemblance parlante de ces démonstrations arbitraires ; pieuses fraudes dont personne n'e^ ôoupable, parce qu'elles datent de je ne sais qui, et qu'on les répète peut-être depuis des siècles aux pèlerins dont la crédulité ignorante les a élle-méme inventées. — On nous montre eùHtt le toit du couvert latin, mais nous ne pouvons y eMrër. Les religieux sont en quarantaine , le monastère est fermé en temps de peste. Une petite maison qui en dépend reste seulement ouverte aux étrangers sous la direction du religieux, curé de Jérusalem ; elle n'a qu'dne ou detl^ chambres ; elles sont occupées, nous n'y allons pas. On nous introduit dans une petite
ikk VOYAGE
cour carrée, enceinte de toutes parts par de hautes arcades qui portent des terrasses ; c'est la cour d*un couvent. Les religieux viennent sur les Serrasses et s'entretiennent quelques momens avec ibous en espagnol et en italien. Aucun d'eux ne pàHe français; ceux que nous voyons sont presque tous des vieillards à la physionomie douce, vénérable et heureuse. Ils nous accueillent avec gaîté et cordialité, et paraissent regretter beaucoup que la calamité régnante leur interdise, toute communication avec des hôtes exposés comme nous à prendre et à donner la peste. Nous leur apprenons des nouvelles d'Eurbpe; ils nous offrent les secours que leur pays comporte. Un boucher tue des moutons pour nous, dans la cour. On nous descend des pains frais par une corde , du haut des terrasses. Nous recevons d'eux, par la même voie, une provision de croix, de chapelets et d'autres pieuses curiosités , dont ils ont toujours des magasins abondamment fournis ; nous leur remettons en échange quelques aumônes , et des lettres dont leurs amis de Chypre et de Syrie nous ont chargés pour eux. Chaque objet qui passe de nous à eux est soumis d'abord à une rigoureuse fumigation , puis plongé dans un vase d'eau froide , et hissé enfin au sommet de la terrasse , dans un bassin de cuivre suspendu à une corde. Ces pauvres religieux paraissent plus terrifiés que nous du danger qui les environne. Us ont si souvent éprouvé qu'une légère imprudence dans l'observation des règles sanitaires enlevait en peu de momens un couvent tout entier, qu'ils les observent
avec une rigoureuse fidëlité. Ils ne peuvent comprendre comment nous nous sommes jetés volontairement et de galtë de cœur dans cet océan de contagion , dont une seule goutte fait pâlir. Le curé de Jérusalem , au contraire, forcé par état de courir les chances de ses paroissiens, veut nous persuader qu'il n'y a point de peste.
Après une demi-heure de conversation avec ces religieux, la cloche les appelle à la messe. Nous leur faisons nos remercimens ; ils nous adressent leurs vœux de bon voyage; nous envoyons à notre camp les provisions et les vivres dont nous nous sommes pourvus, et nous sortons de la cour du couvent.
Après avoir descendu quelques autres rues ,semblables à celles que je viens de décrire , nous nous trouvâmes sur une petite place , ouverte au nord sur un coin du ciel et de la colline des Oliviers; à notre gauche, quelques marches à descendre nous conduisirent sur un parvis découvert. La façade de l'église du Saint-Sépulcre donnait sur ce parvis. L'église du Saint-Sépulcre a été tant et si bien décrite, que je ne la décrirai pas de nouveau. C'est, à l'extérieur surtout , un vaste et beau monument de l'époque byzantine; l'architecture en est grave, solennelle, grandiose et riche , pour le temps où elle fut construite ; c'est un digne pavillon jeté par la piété des hommes sur le tombeau du fils de Thomme. A comparer cette église avec ce que le même temps a produit, on la trouve supérieure à tout. Sainte-Sophie, bien plus colossale , est bien plus barbare dans sa forme, ce n'est au dehors qu'une montagne de
pierres flanquée de collines de pierres ; le Saint-Sépp^cf^e , au contraire , est une coupole aérienne et ci^jejée , où la taille savante et gf^cjeuse des portées , des fenêtres , des chapiteaux et cjbs corpiches, ajoute à la masse l'inestimable prix d'un travail habile , où la pierre est devenue dentelle pour être digq^d'eptrer dans ce monument élevé à la pjiis grande wofée humaine ; o|li }a pen3ée n^ême qui V^ élevé es| écrite daps les détails coipme d^ans Teps^mble de l'^ifipe. Il est vrai que Téglise du Saipt-Sépulcre n'est pas telljs aujourd'hui que sainte Hélène ^.mpre de Constantin y la construisit ; les rois de Jérusalem U retouchèrent et l'embellirent des ornemens de cette architeptpre $emi-occidentale , semi-moresqu^, dont ils avaient trouvé le goût et les modèles en Orient. Mais telle qu'elle est maintenant à l'extérieur , avec sa maçse byz^tine et ses décorations grecques , gothiques et arabesques y avec les déchirures même, ^tigmate^ fi^ |emps et des barbares, qui restent imprimées syr sa façade , elle ne fait point contraste avec )a pensée qu'on y apporte, avec la pensée qu'elle exprime ; on n'éprouye pas , à son aspect , cette pénible impression d'une grande idée ipal rendue , d'up grapd souvenir profané par la main des bomipes : au contraire, on se dit involontairement : Voilà ce quf j'attendais. L'homme a fait ce qu'il a pu de mieux. Le monument n'est pas digne du tombeau , mais il est digne de cette race humaine qui a voulu honorer ce grand sépulcre , et l'on entre dans le vestibule voûté et sombre de la nef, sous le coup de cette preffiière et grave impression.
A gaucbe , ^n leptraDi sous ce vestibule qui Quvre sur le p^vis rf^^me de la nef, d^ns renfoncement d'une large et profonde niche qqi portait jadis des statues, les Turcs opt établi leur divan ; ils sont les gardiens du Saipt-Sépulcre qu'eux seuls opt )e drQ}^ de fermer ou d'ouyrif. Quand je passai , cinq ou six figures vénér^bjes d^ Tigres , à (opgiies barbe;^ blanches , ét^ent açprQppies sur c,e divan recquv^rt de riches tapis d'àlep ; des tasses à c^fë et des pipes étaient autour d'eux sur ces tapis ; i)s nous saluèrent avec dignité et grâce , et donnèrent ordre à pn des surveillans de nous accompagner dans tputes les parties de l'église. Je ne vis rien sur Iciurs vissées, dans leurs propos ou dans leurs gestes, de cette irrévérenqç dont on les accuse. Ils p'entfent pas daps l'église, ils sont à la porte , ils parlent aux cbf'étiens av^c la gravité et le respect que le lieu et l'objet de 1^ visite comportent. Pos^e^çeurs , par la guerre , du monument sacré des chrétiens, ils ne le détruisent pas, ils n'en jettent pas la cendre au vent ; ils le conservent , ik y maintiennent un ordre , pne police , une révérence silencieuse que les communions chrétijspnes, qui se le disputent, sont bien loin d'y garder elles-piémes. Ils veillent à ce que la relique commune (|e tout ce qui porte le nom de chrétien soitpré^rvée pour tops^ aBn que chaque communion jouisse, à son tour, du culte qu'elle veut rendre au saipt tomhjeau. Sans les Turcs, ce tombeau que se disputent les grecs et les catholiques, et les innombrables ramifications de l'idée chrétienne , aurait déjà élé cent fois un objet
de lutte entre ces communions haineuses et rivales , aurait tour à tour passé exclusivement de Tune à l'autre 9 et aurait été interdit, sans doute, aux ennemis de la communion triomphante. Je ne vois pas là de quoi accuser et injurier les Turcs. Cette prétendue intolérance brutale, dont les ignorans les accusent, ne se manifeste que par de la tolérance et du respect pour ce que d'autres hommes vénèrent et adorent. Partout où le musulman voit Tidée de Dieu dans la pensée de ses frères, il s'incline et il respecte. Il pense que l'idée sanctifie la forme. C'est le seul peuple tolérant. Que les chrétiens s'interrogent et se demandent de bonne foi ce qu'ils auraient fait si les destinées de la guerre leur avaient livré la Mecque et la Kaaba. Les Turcs viendraient-ils de toutes les parties de l'Europe et de l'Asie y vénérer en paix les monumens conservés de l'islamisme?
Au bout de ce vestibule, nous nous trouvâmes sous la large coupole de l'église. Le centre de cette coupole , que les traditions locales donnent pour le centre de la terre, est occupé par un petitinbnument renfermé dans le grand, comme une pierre précieuse enchâssée dans une autre. Ce monument intérieur est un carré long, orné de quelques pilastres, d'une corniche et d'une coupole de marbre , le tout de mauvais goût et d'un dessin tourmenté et bizarre ; il a été reconstruit, en 1817, par un architecte européen, aux frais de l'église grecque qui le possède maintenant. Tout autour de ce pavillon intérieur du sépulcre , règne le vide de la grande coupole exté-
rieure; on y circule librement , et on trouve de piliera en piliers, des chapelles vastes et profondes qui sont affectées chacune à un des mystères de la passion du Christ; elles renferment toutes quelques témoignages réels ou supposés des scènes de la rédemption} la partie de l'église du Saint-Sépulcre qui n'est pas sous la coupole est exclusivement réservée aux Grecs schismatiques ; une séparation en bois peint, et couverte de tableaux de Técole grecque, divise cette nef de Tautre. Malgré la bizarre profusion de mauvaises peintures et d'omemens de tous genres dont les murs et l'autel sont surchargés , son ensemble est d'un effet grave et religieux; on sent que la prière, sous toutes les formes , a envahi ce sanctuaire, et accumulé tout ce que des générations superstitieuses, mais ferventes, ont cru avoirde précieux devant Dieu ; un escalier taillé dans le roc conduit de là au sommet du Calvaire où les trois croix furent plantées : le Calvaire, le tombeau et plusieurs autres sites du drame de la Rédemption , se trouvent ainsi accumulés ^us le toit d'un seul édifice d'uoe médiocre étendue; cela semble peu conforme aux récits des évangiles , et l'on est loin de s'attendre à trouver le tombeau de Joseph d'Arimathie taillé dans le roc hors des murs de Sion, à cinquante pas du Calvaire , lieu des exécutions , renfermé dans l'enceinte des murailles modernes ; mais les traditions sont telles et elles ont prévalu. L'esprit ne conteste pas sur une pareille scène, pour quelques pas de différence entre les vraisemblances historiques et les traditions ; que
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ce fût ici ou là , toujours estrîl que ce ne fut paa loin des sites qu'on nous désigne. Après un moment de méditation profonde et silencieuse donné, dans chacun de ces lieux sacrés , au souvenir qu'il retraçait , nous redescendîmes dans l'enceinte de l'égliâe, et nous pénétrâmes dans le monument intérieur qui sert de rideau de pierre ou d'enveloppe au tombeau même : il est divisé en deux petits sanctuaires; dans le premier se trouve la pierre où les anges étûeot assis quand ils répondirent aux saintes femmes : Il fi est plus làj il est ressuscité ; le second et dernier sanctuaire renferme le Sépulcre , recouvert encore d'une espèce de sarcophage de marbre blanc qui entoure et cache entièrement à l'œil la substance même du rocher primitif dans lequel le Sépulcre était creusé. Des lampes d'or et d'argent , alimentées éleruellement, éclairent cette chapelle, et des parr fums y brûlent nuit et jour ; l'air qu'on y respiro est tiède et embaumé ; nous y entrâmes un à un , sépar rément , sans permettre à aucun des desservans du temple d'y pénétrer avec nous, et séparés par un rideau de soie cramoisie du premier sanctuaire. Nous ne voulions pas qu'aucun regard troublât la solennité du lieu ni l'intimité des impressions qu'il pourrait inspirer à chacun selon sa pensée et selon la mesure et )a nature de sa foi dans le grand événement que ce tombeau rappelle ; chacun de nous y resta environ un quart d'heure, et nul n'en sortit les yeux secs. Quelle que soit la forme que les méditations intérieures^ la lecture de l'histoire, les années, les vicissi-
tudes du cœur et de l'esprit de l'homme, aient donnée au sentiment rdigieux dans son àme , soit qu'il ait gardé la lettre du christianisme^ les dogmes de sa mère , soit qu'il n'ait qu'un christianisme philosophique et selon l'esprit , soit que le Christ pour lui soit un dieu crucifié, soit qu'il ne voie en lui que le plus saint des hommes divinisé par la vertu, inspiré par la vérité suprême et mourant pour rendre témoignage à son père ; que Jésus soit à ses yeux le fils de Dieu ou le fils de l'homme, la divinité faite homme ou l'humanité divinisée , toujours est-il que le christianisme est la religion de ses souvenirs, de son cœur et de son imagination ; qu'il ne s'est pas tellement évaporé au vent du siècle et de la vie , que l'âme où on le versa n'en conserve la première odeur , et que l'aspect des lieux et des monumens visibles de son premier culte ne rajeunisse en lui ses impressions , et ne l'ébranlé d'un solennel frémissement. Pour le chrétien ou pour le philosophe, pour le moraliste ou pour l'historien, ce tombeau est la borne qui sépare deux mondes, le monde ancien et le monde nouveau ; c'est le point de départ d'une idée qui a renouvelé l'univers , d'une civilisation qui a tout transformé , d'iine parole qui a retenti sur tout le globe : ce tom- ^ beau est le sépulcre du vieux monde et le berceau du monde nouveau ; aucune pierre ici-bas n'a été le fondement d'un si vaste édifice ; aucune tombe n'a été si féconde; aucune doctrine ensevelie trois jours ou trois siècles n'a brisé d'une manière aussi victorieuse le rocher que l'homme avait scellé sur elle ,
et n'a donné un démenti à la mort par une si éclatante et si perpétueUe résurrection !
J'entrai à mon tour et le dernier dans le Saint- Sépulcre, Tesprit assiégé de ces idées immenses , le cœur ému d'impressions plus intimes , qui restent mystère entre l'homme et son âme , entre l'insecte pensant et le Créateur : ces impressions ne s'écrivent point; elles s'exhalent avec la fumée des lampes pieuses, avec les parfums des encensoirs, avec le murmure vague et confus des soupirs ; elles tombent avec les larmes qui viennent aux yeux au souvenir des premiers noms que nous avons balbutiés dans notre enfance, du père et de la mère qui nous les ont enseignés , des frères, des sœurs, des amis avec lesquels nous les avons murmurés ; toutes les impressions pieuses qui ont remué notre âme à toutes les époques de la vie , toutes les prières qui sont sorties de notre cœur et de nos lèvres au nom de celui qui nous apprit à prier son père et le nôtre ; toutes les joies, toutes les tristesses de la pensée dont ces prières furent le langage , se réveillent au fond de l'âme, et produisent, par leur retentissement, par leur confusion , cet éblouissement de l'intelligence, cet attendrissement du cœur qui ne cherchent point de paroles , mais qui se résolvent dans des yeux mouillés, dans une poitrine oppressée, dans un front qui s'incline et dans une bouche qui se colle silencieusement sur la pierre d'un sépulcre. Je restai longtemps ainsi, priant le ciel , le père , là , dans le lieu même où la plus belle des prières monta pour la première fois
vers le ciel ; priant pour mon père ici-bas, pour ma mère dans un autre monde, pour tous ceux qui sont ou qui ne sont plus , mais avec qui le lien invisible n'est jamais rompu ; la communion de Tamour existe toujours; le nom de tous les êtres que j'ai connus, aimés, dont j'ai été aimé, passa de mes lèvres sur la pierre du Saint* Sépulci*e. Je ne priai qu'après pour moi-même ; ma prière fut ardente et forte ; je demandai de la vérité et du courage devant le tombeau de celui qui jeta le plus de vérité dans ce monde , et mourut avec le plus de dévouement à cette vérité dont Dieu l'avait fait le verbe ; je me souviendrai à jamais des paroles que je murmurai dans cette beure de crise pour ma vie morale. Peut-être fus-je exaucé : une grande lumière de raison et de conviction se répandit dans mon intelligence et sépara !plus clairement le jour des ténèbres, les erreurs des vérités ; il y a des momens dans la vie où les pensées de l'bomme, longtemps vagues et douteuses , et flottantes comme des flots sans lit, finissent par toucber un rivage où elles se brisent et reviennent sur elles-mêmes avec des formes nouvelles et un courant contraire à celui qui les a poussées jusque-là. Ce fut là pour moi un de ces momens : celui qui sonde les pensées et les cœurs le sait , et je le comprendrai peut-être moi-même un jour. Ce fut un mystère dans ma vie, qui se révélera plus tard*
Même dale.
Au soitir de l'église du Saint-Sépulcre, nous sui-
vîmes la voie Douloureuse, dout M. de Chateaubriand a donné un si poétique itinéraire. Rien de frappant , rien de constaté , rien de vraisemblable ; des masures de couslruclion moderne, données partout, par les moines auK pèlerins, pour des vestiges incontestés des diverses stations du Cbrist. L'œil ne peut avoir même un doute, et toute confiance dans ces traditions locales est détruite d'avance par Thistoire des premières années du christianisnke, où Jérusalem ne conserva pas pierre sur pierre $ où les chrétiens furent ensuite bannis de la ville pendant de nombreuses années. Jérusalem , à l'exception de ses piscines et des tombeaux des rois, ne conserve aucun monument d'aucune de ces grandes époques : quelques sites seulement sont reconnaissables, comme le site du temple, dessiné par ses terrasses et portant aujourd'hui l'immense et belle mosquée d'Omar-el- Sakara; le mont de Sion, occupé par le couvent des Arméniens et le tombeau de David ; mais ce n'est même que l'histoire à la main et avec l'œil du doute que la plupart de ces sites peuvent être assignés avec une certaine précision. Hormis les murs de terrasses sur la vallée de Josaphat, aucune pierre he porte sa date dans sa forme et dans sa couleur ; tout est en poudre, ou tout est moderne. L'esprit eri^ incertain sur l'horizon de la ville, sans savoir où se poser ; mais la ville tout entière , dessinée par la coUine circon* scrite qui la porte, par les différentes vallées qui l'enceignent , et surtout par la profonde vallée du Cédron, est un monument auquel l'œil ne peut se
tromper : c'est bien là que Sion ëtait assise; site bizarre et malheureQx pour la capitale d'un grand peuple : c'est plutôt la forteresse naturelle d'un petit peuple , chasse de la terre , et se réfugiant avec son Dieu et son temple sur un sol que nul n'a intérêt à lui disputer } sur des rochers qu'aucunes routes ne peuvent rendre aécessibles, dans des vallées sfins eau, dans un climat rude et stérile, n'ayatit pour horizon que les montagnes calcinées par le feu intérieur des volcans , les montagnes d'Arabie et de Jéricho , et qu'une mer infieote, sans rivage et sans navigation , la mer Motte ! — Voilà la Judée , voilà le site de ce peuple dont le destin est d'être proscrit à toutes les époques de son histoire, et à qui les nations ont disputé même cette capitale de ses proscriptions, jetée, eomnie un nid d'aigle , au sommet de ce groupe de montagnes : et cependant ce peuple portait avec lui la grande idée de l'unité de Dieu , et ce qu'il y avait de Vérité dans cette idée élémentaire suffisait pour le séparer des autres peuples et pour le rendre fier de ses proscriptions et confiant dans ses doctrines providentblles.
Même date.
Apt*ès avoir parcouru les difTérens quartiers de la ville, tous aussi nus, tous aussi misérables, tous aussi démantdés cjue ceux par lest)Uels nous étions entrés, nous déscendlitaes du côté dé là fameuse mosquée qui tient la place du temple de Salomon. Le gouverneur de Jérusalem ft son sérail dai^s un édifice
attenant aux jardins et aux murs de la mosquée. Nous allions lui faire notre visite de remerciment. T^ cour du sérail était entourée de cachots grillés , où nous aperçûmes quelques figures de bandits de Jéricho et de Samarie, qui attendaient leur délivrance ou le sabre du pacha. Des cavaliers, couchés aux pieds de leurs chevaux, des scheiks du désert et des Arabes de Naplouse étaient groupés çà et là sur les escaliers ou sous les hangars, attendant Theure du divan. Le gouverneur, apprenant notre arrivée, nous envoya son fils pour nous engager à monter. Ce jeune homme, d^environ trente ans, est le plus beau des Arabes, et peut-être des hommes que j'aie vus en ma vie. La force, la grâce, l'intelligence et la douceur, sont fondues avec une telle harmonie dans ses traits, et brillent à la fois dans son œil bleu avec une si attrayante évidence, que nous restâmes tous frappés de son aspect. C'est un Samaritain. Le gouverneur de Jérusalem, son père, est le plus puissant des Arabes de Naplouse. Persécuté par Abdalla, pacha d'Acre, et souvent en guerre avec lui, pendant la domination des Turcs , il avait été forcé de se réfugier, avec sa famille, dans les montagnes au-delà de la mer Morte ; la victoire d'Ibrahim-Pacha sur Abdalla l'avait ramené dans sa patrie. Il y avait netrouvé ses richesses et son influence; il avait chassé ses ennemis du pays, et le pacha d'Egypte, pour suppléer à l'insuffisance de ses troupes égyptiennes en Judée, lui avait confié le gouvernement de Samarie et de Jérusalem. Il n'avait d'autres troupes que quelques centaines de
cavaliers de sa tribu , à Taide desquels il maintenait Tordre et la domination d'ibrabim sur toutes les populations d'alentour. Nous entrâmes dans le divan, grande salle sans aucun ornement que quelques tapis sur des nattes, des pipes et des tasses de café sur le sol. Le gouverneur, entouré d'un grand nombre d'esclaves, d'Arabes armés, et de quelques secrétaires à genoux, écrivant sur leurs mains, était occupé à rendre la justice et à expédier ses ordres. Il se leva à notre approche et vint au-devant de nous. Il fit enlever les tapis du divan, susceptibles de donner la peste, et y fit substituer des nattes d'Egypte, qui ne la communiquent pas. Nous nous assîmes. On nous présenta les pipes et le café. Mon drogman lui fit en mon nom les complimens d'usage, et je le remerciai moi-même de tous les soins qu'il avait bien voulu prendre pour que des étrangers comme nous pussent visiter sans péril les lieux consacrés par leur religion. Il me répondit avec un sourire obligeant qu'il ne faisaitque son devoir; que les amis d'Ibrahim étaient ses amis ; qu'il répondait d'un cheveu de leurs tètes; qu'il était prêt, non-seulement à faire pour moi ce qu'il avait fait , mais encore à marcher luimême, si je l'ordonnais, avec ses troupes, et à m'accompagner partout où ma curiosité ou ma religion m'inspireraient ledésir d'aller, dans leslimites de son gouvernement ; que tel était l'ordre du pacha. Puis il s'informa de nous, des nouvelles de la guerre, et de la part que les puissances de l'Europe prenaient à la fortune dlbrahim. Je lui répondis de manière à
satisfaire ses pensées secrètes : que l'Europe admirait dans Ibrahim -Pacha un conquérant civilisateur; que^ sous ce rapport^ elle prenait intérêt a ses victoires ; qu'il était tetnps que TOrient participât aux bienfaits d'une meilleure administration ; que le pacha d'Egypte était le missionnaire armé de la civilisation européenne en Arabie; que sa btavoure et la tactique qu'il nous empruntait lui donnaient la certitude de vaincre le grand^visir qui s'avançait à sa rencontre en Caramanie ; que^ selon toute apparence^ il remporterait là une grande victoire , et marcherait sur Ck>nstantinople ; qu'il n'y entrerait pas, parce que les Européens ne le lui permettraient pas encore, mais qu'il ferait la paix avec \eut médiation, et gai*derait l'Arabie et la Syrie en souveraineté permanente. C'était là ce qui touchait au cœiir dû vieux révolté de Naj[Jouse : ses regards buvaient mes paroles , et son fils et ses amis penchaient leurs tètes au-dessus de la mienne pour ne pas perdre un mot de cette conversation , qui était pour eux l'augure d'une longue et paisible domination dans Samarie. Quand je vis le gouverneur si bien disposé^ je lui témoignai le désir, non pas d'entrer dans la mosquée d'Omar, puisque je savais qu*une telle démarche eût été contraire aux mœurs du pays, mais d'en contempler l'extérieur. — Si vous l'exigez, me i*épondit-il, tout vous sera ouvert, mais je m'exposerais à irriter profondément les musulmans de la ville : ils sont encore ignorans; ils croient que la présence d'un chrétien dans l'enceitite de la mosquée leur ferait
courir de grands périls, pàice qu'une prophétie dit que tout ce qu'un chrétien demanderait à Dieu dans Tintérieur de El-Sakara, il l'obtiendrait; et ils ne doutent pas qu'un chrétien n'y demandât à Dieu la ruine de la religion du Prophète et l'extermination des musidmans. Pour moi, ajouta-t-il, je n'en crois rien : tous les hommes sont frères^ bien qu'ils adorent, chacun dans leur langue, le Père commun ; il ne donne rien aux uns aux dépens des autres ; il fait luire son soleil sur les adorateurs de tous les pro-* phètes; les hommes ne savent rien, mais Dieu sait tout; Allah Kérim, Dieu est grand! et il inclina sa tète en souriant. Dieu me préserve, lui dis-je, d'abuser de votre hospitalité et de vous exposer pour satisfaire une vaine curiosité de voyageur! Si j'étais dans la mosquée d'El-Sakara, je ne prierais pour l'extermination d'aucun peuple, mais pour la lumière et le bonheur de tous les enfans d'Allah. A ces mots, nous nous levâmes; il nous conduisit par un corridor à une fenêtre de son sérail, qui donnait sur les cours extérieures de la mosquée. Nous ne pûmes pas en saisir aussi bien l'ensemble de cet endroit, qu'on le fait du haut de la montagne des Oliviers : nous ne vimes que les murs de la coupole, quelques portiques moresques de l'architecture la plus élégante, et les cimes des cyprès qui croissent dans les jardins intérieurs. Je pris congé du gouverneur en lui annonçant que mon projet était de passer huit ou dix jours, campé aux environs de la ville, et de partir le lendemain pour aller à la mer Morte, au Jourdain, à
Jéricho, et jusqu'au pied des montagnes deTArabie- Pëtrée ; que je rentrerais plusieurs fois, comme aujourd'hui, dans Fintérieur de Jérusalem; et que je n'avais à lui demander que le nombre de cavaliers suffisant pour garantir notre sûreté dans les différentes excursions que nous nous proposions de faire en Judée. Nous sortîmes de Jérusalem par la même porte de Bethléem, près de laquelle nos tentes étaient dressées ce jour-là, et nous achevâmes de visiter, dans la soirée, tous les sites remarquables ou consacrés autour des murs de la ville.
Même date.
Soirée passée à parcourir les pentes qui s'étendent au sud de Jérusalem, entre le tombeau de David et la vallée de Josaphat. Ces pentes sont le seul côté de la ville qui présente l'apparence d'un peu de végétation. Au coucher du soleil , je m'assieds en face de la colline des Oliviers , à quatre ou cinq cents pas au-dessus de la fontaine de Siloé, à peu près où étaient les jardins de David : Josaphat est à mes pieds; les hautes murailles des terrasses du temple sont un peu au-dessus de moi à ma gauche ; je vois les cimes des beaux cyprès qui élèvent leurs têtes pyramidales au-dessus des portiques de la mosquée El-Aksa , et les dômes des orangers qui recouvrent la belle fontaine du temple appelée la Fontaine de TOranger. Cette fontaine me rappelle une des plus délicieuses traditions orientales inventées, transmises ou conser-
vëes par les Arabes. Voici comment ils racontent que Salomon choisit le sol de la mosquée.
« Jérusalem était un champ labouré ; deux frères possédaient la partie de terrain où s'élève aujourd'hui le temple ; l'un de ces frères était marié et avait plusieurs enfans j Tautre vivait seul ; ils cultivaient en commun le champ qu'ils avaient hérité de leur mère; le temps de la moisson venu, les deux frères lièrent leurs gerbes , et en firent deux tas égaux qu'ils laissèrent sur le champ. Pendant la nuit, celui des deux frères qui n'était pas marié eut une bonne pensée ; il se dit à lui-même : Mon frère a une femme et des enfans à nourrir , il n'est pas juste que m^ part soit aussi forte que la sienne ; allons , prenons dans mon tas quelques gerbes que j'ajouterai secrè-* tement aux siennes , il ne s'en apercevra pas et ne pourra ainsi refuser. £t il fit comme il avait pensé. La même nuit , l'autre frère se réveilla et dit k sa femme : Mon frère est jeune, il vit seul et sans compagne , il n'a personne pour l'assister dans son travail et pour le consoler dans ses fatigues, il n'est pas juste que nous prenions du champ commun autant de gerbes que lui ; levons-nous, allons, et portons secrètement à son tas un certain nombre de gerbes, il ne s'en apercevra pas demain et ne pourra ainsi les refuser. £t ils firent comme ils avaient pensé. Le lendemain chacun des frères se rendit au champ, et fut bien surpris de voir que les deux tas étaient toujours pareils : ni l'un ni l'autre ne pouvait intérieurement se rendre compte de ce prodige ; ils firent de
kOà . VOYAGE
même pendant plusieurs nuits de suite; mais comme chacun d'eux portait au tas de son frère le même nombre de gerbes, les tas demeuraient toujours égMa j jusqu'à ce qu'une nuit , tous deux s'étant mis en sentinelle pour approfondir la cause de ce miracle, ils se rencontrèrent portant chacun les gerbes qu'ils se destinaient mutuellement.
« Or, le lieu où une si bonne pensée était venue à la fois et si persévéramment à deux hommes, devait être une place agréable à Dieu, et les hommes la bénirent et la choisirent pour y bâtir une maison de Dieu ! »
Quelle charmante tradition ! comme elle respire la naïve bonté des mœurs patriarcales! comme l'inspiration qui vient aux hommes de consacrer à Dieu un lieu où U vertu a germé sur la terre , est simple, antique et naturelle! J'ai entendu chez les Arabes des centaines de légendes de cette nature. On respire l'air de la Bible dans toutes les parties de cet Orient.
L'aspect de la vallée de Josaphat est conforme a la destination que les idées chrétiennes lui assignent. Elle ressemble à un vaste sépulcre, trop étroit cependant pour les flots du genre humain qui doivent s'y accumuler. Dominée de toutes parts elle-même par des monumens funèbres; encaissée à son extrémité méridionale dans le iXK^her de Silhoa, tout percé de caves sépulcrales comme une ruche de la mort; ayant çà et là pour bornes turaulaires les tombeaux de Josaphat et celui d'Absalon , taillés en pyramides dans le roc vif et ombragés d'un côté par les noires
collines du mont clei Offense, de l'autre par les remparts du temple écroulé ; ce fut un lieu naturellement imprégné d'une sainte horreur y destiné de bonne heure à devenir les gémonies d'une grande ville y et où l'imagination des prophètes dut placer sans efforts les scènes de iqort ^ de résurrection et de jugement. On se figure la vallée de Josaphat comme un vaste encaissement de montagnes ou le Cédroki ^ lai^e et noir torrent aux eaux lugubres , coule avec des murmures lamentables; où de larges gorges, ou^ vertes sur les quatre vents, s'élargissent pour laisser passer les quatre torrens des morts venant de l'orient et de locoident, du septentrion et du midi; les immenses gradins des eoUines s'y étendent en am* phi théâtre pour faire place aux en fans innombrables d'Adam , venant assister , chacun pour sa part , au dénoûment final du grand drame de l'humanité : rien de tout cela. La vallée de Josaphat n'est qu'un fossé naturel creusé entre deux monticules de quelques cents pieds d'élévation , dont l'un porte Jérusalem et l'autre la cime du mont des Olives; les remparts de Jérusalem en s'écroulant en combla^ raient la plus grande partie ; nulle gorge n'y a son embouchure ; le Cédron , qui sort de terre à quelques pas au-dessus de la vallée , n'est qu'un torrent formé en hiver par l'écoulement des eaux pluviales qui dégouttent de quelques champs d'oliviers au-» dessous des tombeaux des rois, et il est traversé par un pont au milieu de la vallée , en face d'une des portes de Jérusalem ; il a quelques pas.de lai^e, et la
vallëe y dans cet endroit , n'est pas plus large que son fleuve. Ce fleuve , sans eau , trace seulement un lit rapide de cailloux blancs au fond de cette gorge. La vallée de Josaphat, en un mot, ressemble tout à fait à un de ces fossés creusés au pied des hautes fortifications d'une grande ville, où Fégout de la ville roule en hiver ses immondices, où quelques pauvres habitans des faubourgs disputent un coin de terre aux remparts pour cultiver quelques légumes, où les chèvres et les ânes abandonnés vont brouter, sur les pentes escarpées , Therbe flétrie par les immondices et la poussière. Semez le sol de pierres sépulcrales appartenant à tous les cultes du monde, et vous aurez devant les yeux la vallée du Jugement.
Même date.
Voici la fontaine de Siloé, la source unique de la vallée, la source inspiratrice des rois et des prophètes; je ne sais comment tant de voyageurs ont eu de la peine à la découvrir, et se disputent encore sur le site qu'elle occupait. La voilà tout entière pleine d'eau limpide et savoureuse, répandant l'haleine des eaux dans cet air embrasé et poudreux de la vallée, creusée de vingt marches dans le rocher dont la cime portait le palais de David , avec sa voûte de blocs de pierre , polis par les siècles et tapissés , dans leurs jointures, de mousses humides et de lierre éternel. Les marches de ses escaliers, usées par le pied des femmes qui viennent du village de Silhoa y remplir
EN ORIENT. fc65
leurs cruches, sont luisantes comme le marbi*e. J*y descends; je m'assieds un moment sur ces fraîches dalles; j'ëcoute, pour m'en souvenir, le léger suintement de la source , je lave mes mains et mon front dans ses eaux ; je répète les vers de Milton, pour invoquer, à mon tour, ses inspirations depuis si long- . temps muettes. C'est le seul endroit des environs de Jérusalem où le voyageur trouve à mouiller son doigt, à ëtancher sa soif, à reposer sa tête à l'ombre du rocher rafraîchi et de deux ou trois touffes de verdure. Quelques petits jardins, plantés de grenadiers et d'autres arbrisseaux par les Arabes de Silhoa, jettent autour de la fontaine un bouquet de pâle verdure Elle la nourrit du superflu de ses eaux. C'est là que finit la vallée de Josaphat. Plus bas, une petite plaine à pente douce entraine le regard dans les larges et profondes gorges des montagnes volcaniques de Jéricho et de Saint-Sfiba, et la mer Morte finit l'horizon.