uvres completes de M. de Lamartine
Appelé par votre indiilfrence bien plus que par mes faibles titres, à rhoiineiir dont je viens jouir aujourd'hui, a voir un nom qui vous emprunte tout et qui vous rend si peu . inscrit parmi les noms du siècle dont vous êtes l'oinement et l'élite, j'ai tardé longtemps a venir prendre acte de cette part d'illustration que vous m"avez déceinée. à vous apporter le tribut de ma reconnaissance et de nioti bonheur! Mon bonheur! j'en avais alors! La distinction dont vos sufTrages m'honoraient, cette gloire des lettres dont votre choix est la récompense ou le présage, cet éclat d'estime et de bienveillance que répand sur uni;
I. >1. lie I.amaitiiic, élu par VAcinléiiiie l-iançaise à lu place varanli' par la inori de M. le eniiite Daiii . a pii'; séance le f' avril 1R"fl.
famille, sur une patrie tout entière, Féleclion d'un de ses enfants ; toutes ces joies de l'esprit, de la famille, do la patrie , étaient doublées pour moi ! Elles se réfléchissaient dans un autre cœur. Ce temps n'est plus! Aucun des jours d'une longue \iç ne peut rendre à l'homme ce (jue lui enlève ce jour fatal où , dans les yeux de ses amis , il lit ce qu'aucune bouche n'oserait lui prononcer : tu n'as plus de mère! Toutes les délicieuses mémoires du passé, toutes les tendres espérances de l'avenir s'évanouissent à ce mot, il étend sur sa vie une ombre de mort , un voile de deuil que la gloire elle-même ne pourrait plus soulever ! Ces joies, ces succès, ces couronnes, qu'en fera-t-il? Il ne peut plus les rapporter qu'à un tombeau !
Ainsi la Providence , qui se voile sous nos joies comme sous nos douleurs, nous attend avec un arrêt de mort, a l'heure de nos vains triomphes ! Et mieux que ces insultes jalouses, que les anciens mêlaient à leurs honneurs pour en tempérer l'ivresse, au moment où notre cœur s'élève, où notre félicité déborde , elle nous atteint avec un mot qui corrompt tout , qui détruit tout, et nous dit plus haut : Tu n'es rien! tu n'es qu'un homme ! le jouet de la mort ! le fils de ce qui n'est déjà plus!
Tandis que je me préparais à apporter ici , à la mémoire d'un homme qui m'était inconnu, le tribut de vos funèbres hommages et de ceux de la France ! tandis que je cherchais dans vos cœurs, dans les souvenirs de son inconsolable famille, des regrets et des éloges, ime source intarissable i]o larmes s'ou\rait dans mon propre cœur, et cette rîoii-
DE RÉCKPTION. •'»
leur que j'avais à peindie. c'élail à moi delà >ciitir et de rétoull'cr !
Pardonnez-moi donc, Messieurs, si je réponds si faiblement à ce que vous aviez le droil d'attendre du successeur de M. le comte Daru 1 à ce que demandait de moi la mémoire de cet homme, que de son vivant même on appela l'homme probe! Je parle, dans ce temple de la parole, une langue qui n'est pas la mienne; je parle d'une douleur pubhque , abîmé dans ma propre douleur; mais je parle d'un homme dont le nom seul est une illustration pour sa mémoire , et dont la vie se loue elle-même dans la conscience des hommes de bien !
Poète, philosophe, orateur, historien, administrateur, homme d'État, tant de titres vous étonnent d'abord! tant de titn^s m'ont étonné moi-même ! Vous cherchez le secret de celte universalité dans l'homme même? Il est dans son temps : l'histoire de notre talent est presque toujours celle de notre vie !
Il naquit, il fut jeté sur la scène du monde a une de ces rares époques où la société dissoute n'est plus rien , où l'homme est tout : époques funestes au monde , glorieuses pour l'individu! temps d'orage ([ui fortifient le caractère quand il n'est pas brisé; tempêtes ci\ilés qui élèvent l'homm.e quand elles ne l'engloutissent pas ! Dans les jours d'ordre et de règle , la scène pour chacun est étroite, le sentier tracé, la vie écrite pour ainsi dire d'avance. Nous naissons dans la classe pour laquelle la fortune nous a marqués; la société presse ses rangs à
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droite et a gaiiclie, il faut suivre ceux qui nous précèdent, poussés par ceux qui nous suivent dans un lit social déjà creusé devant nous; nous y marchons d'un pas plus ou moins ferme, avec la seule distinction de nos forces ou de nos faiblesses indi\iduelles, nous arrivons au terme; si nous en valons la peine, on nous nomme, on nous caractérise en deux moisi et voilà la pasie de notre vie dans un siècle ! changez le nom, et cette même page sera Ihisloire de cent autres hommes ! Mais dans ces drames désordonnés et sanglants qui se remuent à la chute ou à la régénération des empires, quand l'ordre ancien s'est écroulé, et que Tordre nouveau n'est pas encore enfanté ; dans ces sublimes et affreux interrègnes de la raison et du droit que la pensée n'ose contempler, et sur lesquels l'histoire même jette un voile, de peur que l'humanité n'ait à rougir à son réveil ! tout change : la scène est envahie, les hommes ne sont plus des acteurs, ils sont des hommes: ils s'abordent, ils se mesurent corps à corps, ils ne se parlent plus la langue convenue de leurs rôles, ils se parlent la langue \éhémente et spontanée de leurs intérêts, de leurs nécessités, de leurs passions, de leurs fureurs! héroïsme et bassesses, talents, génie, stupidité mémo, tout sert; toute arme est bonne ! tout a son règne , son inlluence , son jour; l'un tombe parce qu'il porte l'autre, nul n'est à sa place, ou du moins nul n'y demeure; le même homme, soulevé par l'instabilité du flot populaire , aborde tour à tour les situations les plus diverses, les emplois les plus opposés; la fortune se joue des talents comme des carac-
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tères! il faut de.- htircuigues pour hi place publique, des plans pour le conseil, des hymnes pour les triomphes, des lumières pour la législation, des mains habiles pour amasser l'or I des mains probes pour le toucher. On cherche un homme! son mc'rite le désiiine : j)oint d'excuses! point de refus! le péril iren accepte pas! on lui impose au luisîird les fardeaux les plus dispro[)ortionnés a ses forces, les plus répu2;iiants à ses goûts; et si , parmi ces victimes de la fa\eur populaire, il se renconlie un homme doué d'autant de vertus que de courage . d'autant d'activité que de forces, toujours propre au rôle qu'on lui assigne, si ce rôle n'a rien que d'honorable; toujours supérieur au fardeau qu'on lui impose, s'il consent à l'accepter; toujours prêt au dévouement , si la conscience le commande ; l'esprit de cet homme s'élargit, ses talents s'élèvent, ses facultés se multiplient , chaque fardeau lui crée une force . chaque emploi un mérite , chaque dévouement une vertu : il devient supérieur par circonstance, universel par nécessité: et à l'heure où le pouvoir qui peut seul succéder à l'anarchie, le despotisme, fort aussi de la nécessité, se présente, et cherche des appuis dans ce que la révolution a laissé d'intact et de pur; il voit cet homme, il s'en empare, il l'élèv^, il se dit : ce n'est plus l'homme de la foule, c'est l'homme de l'ordre, l'homme du pouvoir, l'homme de la réparation : il est à moi! Cet homme est M. Daru. Le secret de son universalité se trouve écrit dans sa. destinée; le secret de ses forces et de son génie vous sera révélé dans ses fonctions et dans ses ouvrages.
Né à Montpellier, en 1767, d'une femille honorable et (lislinguée, M. Daru reçut une éducation analogue à sa naissance, et fut, destiné à l'état militaire. La révolution le surprit jeune encore; elle apparaissait comme l'auron^ d'une régénération morale et politique : on ignorait alors cjue les i^eupies ne se régénèrent point par des théories . mais par la vertu ou i)ar la mort, et la liache sanglante des révolutions n'avait point été pesée dans les calculs de l'espérance. M. Daru passa sous les drapeaux le temps où la France s'y réfugiait tout entière; employé au ministère de la guerre, il en sortit volontairement au 18 fructidor, voulant bien servir son pays dans ses périls; dans ses passions ou dans ses crimes, jamais! dix mois de prison lui firent payer à son prix ce jour de courage et de vertu. Ordonnateur en chef des armées, secrétaire général du ministère de la guerre , commissaire pour l'exécution de la convention de Marengo, déjà son nom s'unissait au récit de nos victoires ; déjà il portait l'ordre , la lumière et la probité dans cette administration des armées, jusque-là confuse comme le pillage, imprévoyante comme le hasard ; déjà l'homme dont le coup d'oeil était un jugement l'avait distingué dans la foule, et avait reconnu en lui cette patience et celte énergie, qu'avec sa brutalité de génie il comparait au bœuf et au lion. Bientôt nous le retrouvons tribun : ce mot sonne mal avec le nom de M. Daru! Il n'avait du tribun que le nom. Sorti de l'école de l'anarchie , homme d'un esprit ferme et d'un cœur 'Iroif, il comprenait mieux à cette époque le pouvoir que
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la liberté; le pouvoir était la nécessité du moment; el c'est, n'en doutons pas, dans cette horreur do la licence qu'il faut chercher le principe de son dé\ouement à un homme qui fut le pouvoir incarné , parce qu'il fut la volonté inflexible. Entre la dictature el l'anarchie , M. Daru . comme la France, n'avait pas à choisir; pour remonter de la licence S la liberté , les peuples n'ont d'autre chemin que la tyrannie.
Intendant général de la grande armée et des pays conquis, secrétaire d'État en 181-1, ministre de l'administration de la guerre en 1813, il déploya partout ce courage d'esprit, cette fertilité de ressources, cette inflexibilité de devoir, qui le firent toujours admirer, souvent bénir, et disons-le, quelquefois redouter des provinces où il organisait la conquête. Ministère terrible pour un cœur généreux, que celui de servir d'organe à la victoire, de demander aux peuples vaincus ou le salaire de leur liberté, ou la rançon de leur défaite,! Le caractère de M. Daru passa par cette rude épreuve comme par celle du feu, sans en être atteint, et, dans des fonctions où Rome employail ses plus inexorables proconsuls , où des nations tremblantes ne s'attendent qu'à rencontrer des Verres, elles reconnurent avec estime, quoique avec douleur, des mains probes, un esprit élevé, et un cœur d'honnête homme.
Parmi tant de fonctions diverses où la pensée a peine à trouver une lacune, comment l'adniinislraleur Irouvat-il le temps de la philosoi)hie, de l'iustoire, de la poésie? dans des momenis toujours empio\ es; dan- des henivs
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dérobées par miniiUs, non à so» dovoirs, mais au plaisir. à la miil . au somnicil; dans une àme toujours active, pour ({ui le tra^ail était le repos du travail.
La traduction d'Horace, des traductions de Cicéron , un poé'me sur ^"\'asllini^lon, un poème sur les Alpes, un autre sur la Fronde, une épître à Delille, la traduction de Casii, des discours en vers, des discours à l'Académie, des travaux sur la librairie, sur les liquidations, l'histoire de Breta2;ne, l'histoire de Venise; enfin un poème sur l'astronomie, qui n'est publié que d'hier, et cjui promet d'éclairer son tombeau du rayon le plus tardif, mais le plus éclatant de sa gloire : tels furent ce qu'un tel homme appelait ses loisirs. Presque tous ses ouvrages, vous les connaissez, Messieurs ! il aimait à vous apporter les essais de son esprit, et trouvait dans vos suffrages l'avant-goùt de ce jugement du public qu'il voulait conquérir comme il avait conquis sa fortune, avec labeur et loyauté. Parmi les discours qu'il prononça dans cette enceinte, on aime à distinguer surtout sa réponse au diu-. Matthieu de Montmorency, ravi si tôt aux espérances du pays et à la confiance du trône, et qui vous apportait pour titres l'âme de Fénelon , dont il avait reçu la mission sacrée. Quoique assis sur des bancs opposés, M. Daru l'honorait : car toutes les vertus se comprennent. Dans sa réponse, il lui parla de sa piété céleste et de son infatigable charité ; seul homme en effet à qui l'on pût parler en face de ses vertus, car elles n'étaient un secret que ptMii' Iiii-mènic. Il n'esl plus! uncNoix (ilns heureuse s'est
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tMevée sur sa tombe, et a consacré panni vous celle \ie. (ionl la lin ressembla moins à une mort (ju'au mysti(iu(> sommeil du juste ; mais je n'ai pu [)rononcer ce beau nom. ce nom q'.ii retentira à jamais dans mon cœur comme dans un sanctuaire, sans marrèler un instant, sans saluer au moins d'une larme et d'un respect cette vertu qui JirilJa dans nos jours d'orages comme un arc-en-ciel de réconciliation et de paix, qui ne se mêla aux partis que pour les adoucir, aux lettres que pour les élever, à la politique (pie pour l'ennoblir. Plus heureux ou plus malheureux que la plupart d'entre \ous. j'unis des regrets personnels à ceux de la France et de l'Europe ; les regrets d'une chère et illustre amitié. Les dernières lignes qu'ait tracées sa main mourante, ces lignes interrompues par la mort même, m'étaient adressées; plus qu'à un autre ce souvenir m'appartient ; j'y serai fidèle ! Mon titre le plus cher à mes yeux sera d'avoir été aimé d'un tel hoinmc. et ma plus douce consolation de m'at tacher à sa mémoire, et de la vénérer à jamais.
L'œuvre de prédilection de M. Daru était cette traduction d'Horace, commencée dans les cachots de la terreur, poursuivie et achevée enfin dans les canq)s, dans les palais, à travers toutes les \icis-itudes d'une \ie si i)leine et si agitée.
Horace était le poète de l'époque, comme le Dante semble le poète de la nôtre; car chaque époque adopte et rajeunit tour à tour quelqu'un de ces génies inmiorlels qui sont toujours aussi des hommes de circonstance; elle
s'y réfléchit elle-mcnie, elle y retrouve sa propre image, et trahit ainsi sa nature par ses prédilections. L'époque ressemblait à celle d'Auguste; l'Europe sortait des rudes épreuves d'une révolution qu'elle ne comprenait pas encore ; il fallait détourner les yeux d'un passé souillé de sang et de boue ; ne s'étonner de rien, nil admirari, ni des changements de maîtres, ni des changements des rôles, ni des murmures, ni des adulations, ni des servilités populaires ; il fallait glisser sur tout pour ne rien heurter, ne jeter sur les choses qu'un regard superficiel et dédaigneux, de peur d'arriver à l'horreur ou au mépris, et ne prêcher aux hommes que cette sagesse insouciante et facile, cet épicurisnie de la raison qui ne donne |)oinl de remords à la ser\itude, point d'ombrage à la I \ rannie ; qui venge de tout par le léger sourire de l'ironie, amuse l'indifférence , console la faiblesse , excuse la lâcheté, et dont le vice s'accommode comme la vertu. Voilà Horace, l'ami deBrutus; l'ami de Mécène; l'homme qui jette son bouclier à Philippes, et qui chante la fermeté stoïque, leJKstum ac tenacem, entre les délices de Tibur et les complaisances de Rome. Un tel poêle de- \ait plaire à un tel moment ; le pouvoir inquiet de l'époque devait voir avec une joie secrète les esprits détournés des pensées fortes, des résolutions graves, se porter sur celte philosophie complaisante et molle qui prend le destin en patience et les hommes en plaisanterie ; les tyrans, et les ])euples eux-mêmes, aussi affamés d'adulations que les tyrans, ont toujours aimé les poêles de cette école. Ce
n'est [las pour eux que s'ouvrent les cachots de Ferraie. que selèvent les échafauds de Roucher et d'André Chénier, que Syracuse a des carrières, cl que Florence a des exils. Ils chantent . couronnés de grâces insouciantes, dans les banquets des maîtres du monde ou dans les saturnales populaires ; une sympathie secrète les attache à toutes les tyrannies : car ces poètes amollissent les hommes, pendant que les sophistes les corrompent, et que les tyrans les enchaînent.
Telle ne fut point la pensée de M. Daru en nous reii' dant Horace : Horace était l'ami de son âme ; il voulut le rendre l'ami de son siècle, mais il entreprit l'œuvre la plus ditTicile, je dirais presque l'œuvre la plus impossible de l'esprit humain. On ne traduit personne : l'individualité d'une langue et d'un style est aussi incommunicable que toute autre individualité. La pensée tout au plus se transvase dune langue à l'autre : mais la forme de la pensée, mais sa couleur, mais son harmonie, s'échappent ,et qui peut dire ce que la forme est à la pensée, ce que la couleur est à l'image? Mais si ce qu'on prétend traduire n'est pas même une pensée , si ce n'est qu'une impression fugitive , un rêve inachevé de l'imagination ou de l'âme du poète, un son vague et inarticulé de sa lyre, une grâce nue et insaisissable de son esprit, que restera-t-il sous la main du traducteur? quelques mots vides et lourds, pareils à ces monnaies d'un métal terne et pesant, contre lesquelles vous échangez la drachme d'or resplendissante de son empreinte et de son éclat .
U UiSCULRS
et d'ailleurs, dans la poésie d'un aulre à.-*'- i' > i' t*^'"jours une partie déjà morte, un sens des temps, des mœurs . des lieux . des cultes . des opinions . que nous n'entendons plus, el qui ne peut plus nous loucher! ôtez à une poésie sa date, sa foi, son originalité enfin . ([u'en reslera-t-il ? ce qui reste d'une statue des dieux dont la divinité sest retirée, un morceau de marbre plus ou moins bien taillé! La révolution (jue le christianisme a dû produire dans la poésie, cette révolution dont les progrés sont sensibles dans le Dante, dansMilton. dans le Tasse, dans Pétrarque, dans Athalie ^ a été lente à agir sur nous: nos cœurs élaieiil chrétiens, et nos lèvres étaient païennes : de là. froideur et désaccord entre notre poésie et le cœur humain ; mais cette révolution se manifeste enfin, elle nous détache dune muse sans individualité, d'une philosophie sans espérance et sans régie, d'une mythologie sans foi ; elle nous demande quelque chose de grave et de mystérieux comme la destinée humaine, d'élevé comme nos espérances, d'infini comme nos désirs, de sévère comme nos devoirs, de profond et de tendre comme nos pensées et nos affections! elle nous demande enfin ce (jue le pèie de toute poésie» moderne a si bien défini : -- Il parlar che ne/F anima si sente! ce langage qui s'entend, qui se parle, qui retentit dans l'àme humaine, l'écho \ivant de nossentiiiiciit> les plus intimes ! la mélodie de notre jiensée !
La chute d'un emi)ire dont M. Daru avait été une de.s colonnes, tiiurna ses regards vers les enseignements
DE KKCKPTION. 1.^
(le Ihisloirc I il l'ut tenlé de l'écrire : il (•l\(jisit Venise; le choix seul était du génie. Venise, avec son berceau cadié dans les lagunes de l'Adriatique, avec ses inslitulions mystérieuses, sa liberté tyrannique, ses conquêtes orientales, son commerce armé , son despotisme électif, ses mœurs corrompues et son réjiime inquisitorial, ressemble à un de ces monuments gothiques, moitié arabes, moitié chrétiens, qu'elle éleva elle-même, et dont nu admire l'étrange et colossale architecture sans pouvoii en assigner l'origine et la fin : c'est l'Alhambra de l'histoire ! ou {(lutôt ce n'est pas une histoire, c'est le roman du moyen âge ; c'est un de ces récits fabuleux de l'Orient, où les merveilles s'enchaînent aux merseilles dans la bouche des conteurs arabes, jusqu'à ce que les palais et les temples, les héros et les pompes, tout disparaisse par le même enchantement qui les avait évoqués, et tout s'écroule dans le tombeau silencieux de l'Océan. Ainsi s'est écroulée cette reine de la mer dans ses propres flots! Venise est à elle-même son tombeau! tombeau digne d'elle , et qui raconte à lui seul de puissantes et lamentables destinées! L'étranger va la cherclier dans ses ruines, et chaque pas qui retentit sur ses pavés, chaque herbe qui croit entre ses débris . chaque pierre (jui tombe de ses palais dans ses canaux à moitié comljlés. réveillent en lui , avec une impression de terreur mystérieuse, des images de gloire, de volupté et de néant! M. Daru s'est élevé souvent à la hauteur de ce sujet : son stvie a qMel(|ue chose de In sincérité et de la gra\ité
If. DISCOURS
iintiques, de cette solennité des premiers temps, où l'historien exerçait une sorte de sacerdoce des traditions , cette gravité lui sied ; ce n'est pas une chose légère et plaisante que cet enseignement du passé pour instruire l'avenir ! nous aimons à retrouver dans le ton de l'hislorien quelque chose d'animé comme les impressions qu'il éveille , de sublime et de triste comme ces destinées des empires qui sortent du néant pour y retomber après un peu de poussière et de bruit !
Après ce monument du moyen âge, M. Daru voulut en élever un à sa patrie ; il écrivit l'histoire de Bretagne ; mais ici les souvenirs et les couleurs manquaient : il en est des provinces comme des hommes, elles ont leurs destinées indépendantes de leur importance relative; une lagune de l'Adriatique , un rocher de la Méditerranée . une montagne de la Judée ou de l'Atlique , éveillent puissamment la sympathie des générations, tandis que d'immenses et populeuses provinces n'ont que leur nom dans la mémoire des siècles ; c'est la physionomie des nations comme celle des individus qui les fait saillir dans la foule, et qui les grave dans nos souvenirs; la gloire, les l'evers , les orages politiques impiiment cette physionomie aux peuples; ce sont les rides des nations; l:i Bretagne n'en avait pas encore ; l'on regrette cpie le regard de l'historien n'ait pas plongé plus avant dans les antiquités de la Bretagne ; on regrette surtout que sa plume s'arrête à la page la plus historique de son récit; à cette page, qui semble arrachée à l'histoire des temps
héroïques, où la foi du chréti.m se confondait avec la fidélité du soldat , où des provinces entières se levaient d'elles-mêmes aux seuls noms de Dieu et du roi, et, ne puisant leurs forces que dans leur désespoir, renouvelaient dans un coin de l'Armorique les prodiges de l'antique patriotisme, et montraient à l'Europe vaincue ou muette que rien n'est plus invincible qu'un sentiment généreux dans le cœur de l'homme , qu'il s'appelle dévouement ou liberté ; et que si la religion et la royauté ne devaient pas avoir leur Salamine, elles avaient du moins leurs Thermopyles sur la terre des Clisson et des Duguesclin !
Ces grands ouvrages furent entremêlés de compositions moins sévères , de poésies pleines de sens et de grâce , de rapports qui sont restés des ouvrages sur de hautes matières d'administration ; on y distingue ces rapports annuels sur les prisons, adressés à l'héritier du trône, qui ne trouve point d'infortunes trop abjectes pour le regard d'un roi, point de misères au-dessous de la charité du chrétien, et qui, comme ses a'ieux au jour de leur sacre, ose toucher du doigt ces plaies honteuses de l'humanité pour les soulager ou pour les guérir !
Élevé à la pairie , M. Daru parla à la chambre avec cette élévation de talent, cette maturité d'expérience, et cette raideur de conviction , fruit d'une longue et forte éducation politique ; le temps et le bienfait de la restauration lui avaient appris à tempérer les doctrines sévères du pouvoir d'un esprit de modération et de li-
berlé, dunl il iTaNail pas reçu le» inspiralions sous les tentes du conquérant ou sous les faisceaux du dictateur; il siégeait sur les bancs de l'opposition, mais dune opposition pleine de droiture et de loyauté : nous ne sommes point ici pour juger des opinions; les opinions n'ont d'autre juge que la conscience et le temps ! Comme ces cidtes divers qui ont leurs autels sous un même temple , nous devons les respecter sans fléchir devant elles, et les comprendre sans les partager! Personne ne sut mieux que M. Daru distinguer les affections de l'homme privé, des devoirs de l'homme politique. Ses souvenirs furent de la reconnaissance, et jamais de la faction! Il apprécia l'immense bienfait d'une restauration qui lui coûtait un ami, mais qui régénérait l'Europe; ce n'est pointa nous de réprouver des sentiments dont nous nous glolifierions nous-mème envers la famille de nos rois, d'avoir deux poids et deux mesures, et de condamner, dans des hommes comblés de confiance et de grandeur par un autre homme, des sympathies que nous ne pourrions flétrir sans flétrir on même temps ce qu'il y a de plus noble et de plus désintéressé dans le cœur huinain : la mémoire du bienfait, la pitié pour la chute, et l'innocente fidélité des souvenirs!
Telles étaient , Messieurs , les destinées de M. Daru , encore pleines de promesses et d'espérances, quand la mort vint clore à jamais cette vie laborieuse, et lui imposer le repos avant la fatigue! Ainsi nous passons! ainsi une génération s'effeuille, pour ainsi dire, devant nous.
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t'I loiiihc lioimuf a lioinmo. diiiis l'oubli ou dans l'iminortalitôl Enroio queUjucs noms illustres, encore (juelques éloges éclatants, et celle dont rairilalion et le bruit on! fatigué le monde et retentiront dans de longs à^Gr'. dor mira tout entière dans le repos et dans le silence. Quand ce moment est arrivé, quand les passions et les opinions contemporaines sont ensevelies a\i'c la poussière dvr générations éteintes; quand l'amour et la liainc, quand le bienfait et linjure ne retentissent plus dans les cœurs des hommes nouveaux, alors la postérité se lève et juge : l'heure est venue pour cette grande renommée du dixhuitième siècle, de ce siècle qui, né dans la corruption de la régence, grandissant à l'ombre d'un règne qui se trahissait lui-même , jouant indifféremment avec les armes du sophisme ou de la raison . sapant les fondements de toutes les institutions avant de les avoir étayées, s'assoupissait dans tous les délires de l'espérance, à la voix de ses poètes et de ses sages . et se rés cillait au bruit de ses institutions croulantes . aux lueurs de ses incendies, aux cris de ses victimes et de ses bourreaux. Son nom, que nous cherchons encore, sera difficile à trouver! De sa naissance à sa fin, il y a de tout en lui. depuis la pitié jrisqu'à l'horreur, depuis l'admiration jusqu'au mépris ! Mais, quelle que soit l'épithète glorieuse ou vengeresse dont les générations futures le marquent parmi les siècles, nous pouvons le dire ici, sans crainte d'être démentis par l'avenir, ce ne fut point un siècle de pensée, ce fui un siècle d'action ! la philosophie moqueuse
n'y fit point un de ces pas immenses qui portent l'intelligence humaine sous un nouvel horizon ; les arts n'y furent point inspirés , car ils ne regardèrent jamais \? ciel , d'où toute inspiration descend ; la poésie y négligea sa lyre , pour n'y saisir qu'un froid pinceau ; elle étouffa sur ses lèvres le grand nom, le nom de Dieu, qui doit retentir au moins dans Tàme des poètes, ces instruments animés du grand concert de la création ! La science seule y grandit , parce que la science vit de faits et non d'idées; l'éloquence seule y fut forte, parce que l'éloquence est encore de l'action. La voix de Mirabeau y retentit, mais c'est de la tribune; Mirabeau, un de ces hommes gigantesques qui apparaissent à la chute des emj)ires, et qui, comme Samson, semblent pouvoir à leur gré soutenir seuls les colonnes de l'édifice, ou les entraîner dans leur chute. Mais Mirabeau lui-même n'y serait qu'une renonunée vulgaire , s'il n'eût été le premier des orateurs et des tribuns!
Et nous, qui jugeons les autres, bientôt on nous jugera nous-mêmes; bientôt un impartial avenir nous demandera nos litres à cette part de renommée que nous croyons immense , et qu'il connaîtra seul ; bientôt il fera le redoutable inventaire de nos opinions, que nous nommons des principes ; de nos préventions, que nous appelons de la justice; de notre bruit, que nous prenons pour de la gloire. Et déjà nous nous jugeons nous-mêmes; déjà , invoquant nos préjugés pour arbitres, nos affections pour juges, nous prononçons, au gré de nos passions encore
brûlantes, l'apothéose ou l'arrêt d'un siècle dont nous n'avons vu que la sanglante aurore ; siècle de ténèbres pour les uns , siècle de lumière pour les autres , siècle à controverse pour tous!
Ne partageons, Messieurs, ni ce mépris ni cet orgueil ! ne croyons point que cette vérité , qui appartient à tous les temps et à tous les hommes, ait attendu notre heure pour se le\er sans nuage sur notre berceau! n'oublions point que toute vérité est fdle d'une autre,^//e du tempa. comme ont dit les sages, et que la civilisation tout entière est suspendue à cette chaîne de traditions dont la chaîne d'or, qui portait le monde , n'était qu'une éclatante figure; mais aussi ne nous calomnions pas nousmêmes! le jour de la justice se lèvera assez tôt! assez tôt la postérité dira, en pesant nos mémoires : ils furent (ce que nous sommes en effet ) les hommes d'une double époque dans un siècle de transition !
Quant à moi, Messieurs, si, atteint quelquefois de ce dégoût de mon temps, maladie éternelle de tout ce qui pense, j'étais tenté d'être injuste envers mon siècle, j<' jetterais un regard sur les hommes devant qui s'élève aujourd'hui ma voix! je contemplerais, dans cette enceinte même, ici, l'Home'-e du christianisme, assis non loin de son Platon! là cet orateur philosophe, que la pensée et la parole, que la monarchie et la liberté revendiquent comme leur plus loyal et leur plus profond interprète. Ici, ce généreux citoyen qui le premier osa tenlei la colère de In tvrannie. quand tout flattait ou se tairait!
■2i DISCOURS
Homme digne des temps antiques, si les temps antiques furent ceux de la simplicité, de la vertu, de la candeur, (lu génie, du dévouement, (jui ne se compte pour rien, et de la gloire qui s'ignore elle-même! Sa parole, comme un glaive libérateur, trancha ee nœud de servitude ijiii enchaînait la France à l'oppression , et retentira longtemps dans notre histoire comme le premier soupir de restauration et de liberté, sorti du cœur d'un homme tle bien, son plus digne temple et son plus éloquent organe ! Ce Pline français , chez qui le génie n'est que l'œil de la science, et dont la \aste et puissante intelligence semble avoir été créée par la nature pour la surprendi'e dans ses mystères, comme pour la décrire dans sa majesté! Ce digne chef de notre premier corps politique, dont la sagesse se confondra dans l'avenir avec la sagesse de nos législations qu'il a préparées! Ces maîtres de nos deux scènes, les uns, habiles héritiers de nos cliefs-d'anivre qu'ils perpétuent, les autres, hardis novateurs, cherchant le vrai dans la seule nature et la lumière dans leur seul génie ; ces dignes princes de l'Église , qui consacrent les lettres de la sainteté de leur vertu ; enfin ce jeune et brillant Quintilien, qui, dans l'ombre de nos écoles, s'est élevé à lui seul une tribune retentissante, et dont l'éloquence, dépassant cette tribune même, s'élève à la hauteur de tous les sujets, à la rivalité de tous les talents! Que si , franchissant les bornes de cette enceinte , mon regard se porte sur la génération qui s'avance, je le dirai. Messieurs! je le dirai avec une inlinie et puissante con-
UE KÉCEFTIO.N. Jt
viclion, (lu<sé-jii être accusé d'exagorer l'ospeiaiuo et de flatter l'avenir, heureux ceux qui viennent après nous, tout annonce pour eux un grand siècle, une des époques caractéristiques de l'humanité. Le fleuve a franchi sa cataracte, le flot s'apaise, le bruit s'éloigne, l'esprit humain coule dans un lit plus large , il coule libre et fort; il n'a plus à craindre que sa propre fougue, il no peut être souillé que de son propre limon. Une intention droite l'emporte et le dirige ; une soif immense de perfectionnement, de morale et de vérité le dévore; un sens nuu\eau. un sens salutaire ou terril )le lui a été domié pour l'assouvir. Ce sens, qui a été révélé à l'humanité dans sa vieillesse, comme pour la consoler ou la rajeunir, c'est la presse : cette faculté nouvelle, (pii s'ignore. s'épouvante encore d'elle-même, elle jette dans une civilisation toute faite le même désordre qu'un sens de plus jetterait d'abord dans l'organisation humaine; mais le temps, mais ses propres excès, mais l'épreuve seule infaillible des législations, en régleront l'usage, sans en retrancher les fruits . et quel que soit le doute effrayant iloiit elle travaille encore les plus fermes intelligences, je ne puis croire que nous devions maudire une puissance de plus accordée à la p,cnsée de l'homme par une Providence plus généreuse et plus prévoyante que nous, étouffer lui de ses plus beaux dons, et lui rejeter son bienfait.
Une jeunesse studieuse et piu-e s'avance avec gravité dans la vie ; les grands spectacles qui ont frappé ses
premiers regards l'ont mûrie avant l'âge; on dirait qu'un siècle la sépare des générations qui la précèdent. Elle senl la dignité de la vocation luimaine, vocation relevée et élargie par les institutions où toutes les libertés de l'homme ont leur jeu, où toutes ses forces ont leur emploi , où toutes ses vertus ont leur prix. Les lettres s'imprègnent de cette moralité des mœurs et des lois. La philosophie , rougissant d'avoir brigué la mort et revendiqué le néant, retrouve ses titres dans le spiritualisme, et redevient divine en reconnaissant son Dieu. Le spiritualisme lui-même remonte d'un cours insensible vers la philosophie relevée, il s'incline devant le dogme, mystérieuse expression de vérités surhumaines , et confesse <'nfin que, pour être juste comme pour être vraie, la philosophie ne peut point faire abstraction de la plus pure et de la plus large émanation de lumière qui ait été départie à l'homme : le christianisme ! L'histoire s'étend et s'éclaire; elle écrit l'homme tout entier, elle voit les idées sous les faits, et suit les progrès du genre humain dans la marche sourde et lente de la pensée, plus que dans ces journées sanglantes qui élèvent ou précipitent la fortune d'un homme sans rien changer au sort de l'humanité. La poésie, dont une sorte de profanation intellectuelle avait fait si longtemps, parmi nous, une habile torture de la langue, un jeu stérile de l'esprit, se souvient de son origine et de sa fin. Elle renaît fille de l'enthousiasme et de l'inspiration, expression idéale et mystérieuse de ce que l'àme a de plus éthéré et de
plus inexprimablo, sens harmonieux des douleurs ou des voluptés de l'esprit ; après avoir enchanté de ses fables la jeunesse du genre humain, elle l'élève sur ses ailes plus fortes, jusqu a la vérité aussi poétique que ses songes, et cherche des images plus neuves pour lui parler enfin la langue de sa force et de sa virilité. Un souffle religieux travaille la pensée humaine ; mais cette religion intime et sincère ne s'appuie que sur la conscience et la foi. Elle ne demande au pouvoir ni des alliances qui l'altèrent, ni des faveurs qui la corrompent ; elle ne demande que ce qu'elle accorde elle-même , que ce qui fait son essence et sa gloire : indépendance et conviction. La politique n'est plus cet art honteux de corrompre ou de tromper pour asservir. Le christianisme avait jeté aussi en elle un germ.e divin de moralité , d'égalité ou de vertu , qu'il a fallu des siècles pour faire éclore. On le voit poindre d'âge en âge, dans les soupirs des peuples et dans les vœux des bons rois , comme une pensée vivace du genre humain, toujours combattue, jamais étouffée; déjà le génie bienfaisant de Fénelon la révèle au pouvoir, comme la sainte loi de la charité politique, comme l'évangile des rois. Elle survit aux rigueurs du despotisme, comme aux saturnales de l'anarchie; elle triomphe des faibles qui la nient , comme des insensés qui la profanent. La morale, la raison et la liberté sortent enfin du ^ague des théories, essaient des formes, et prennent une vie et un corps dans des institutions où l'ordre et la liberté se garantissent; où la monarchie qui
2« UISCOIRS
k's pi-utége i;iaiidit à nos yeux du seul lilre que iiuus levendiquions pour elle, la tutriee des droits et des protirés du genre humain.
Voilà lo6 prémices du siècle qui s'ouvre ! S'il n'oublie point les sanglantes leçons du passé; s'il se souvient de ranarchie et de la servitude, ces deux fléaux vengeurs, (jui attendent, pour les punir, les fautes des rois ou les excès des peuples ; s'il ne demande point aux institutions liumaiiies plus que l'imperfection de notre nature ne comporte, il remplira sa glorieuse destinée; il répondra à ce sentiment sympathique dont les hommes d'espélance aiment à le saluer dès aujourd'hui. Ce siècle datera de notre double restauration : restauration de la liberté par le trône, et du trône |)ar la liberté. 11 ])ortera le nom ou de ce roi législateur qui consacra les progrès du temps dans la Charte, ou de ce roi honnête hommf^ dont la parole est une charte , et cpii maintiei;dra à sa postérité ce don perpétuel de sa famille. N'oublions pas que notre a\enir est lié indissolublement à celui de nos rois; (ju'on ne peut séparer l'arbre de la racine sans dessécher les rameaux, et que la monarchie a tout porté parmi nous, jus(iu'au\ fruits parfaits de la liberté. L'histoire nous dit que les ])euples se personnifient, pour ainsi dire, dans certaines races royales, dans les dynasties qui les représentent; qu'ils déclinent quand ces races déclinent ; qu'ils se relèvent quand elles se régénèrent ; qu'ils périssent quand elles succombent ; et (pu> certaines familles de rois sont comme des dieux
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'Ii)iiusti(ju('>. ([Il on ne poinait Piilt'ver du seuil de nos ancêtres sans que le foyer lui-même fût ravagé ou dé- Iruit.
Et. NOUS, Messieurs, vous ouvrirez successivement vos rangs au talent, au génie, à la vertu, à toutes les prééminences de ces époques: déjà d'illustres et pures renommées vous attendent ; vous n'en laisserez aucime sur le seuil! Sans acception d'écoles ou de partis, vous vous placerez, comme la \érité. au-dessus des systèmes. Tous les systèmes sont faux : le génie seul est vrai, parce que la nature seule est infaillilile. Il fait un pas, et l'abîme est franchi ! il marche , et le mouvement est prouvé ! Vous voudrez que ce corps illustre, comme le prisme dont les nuances diverses forment l'éclatante harmonie, réunisse toutes les célébrités contemporaines , et concentre les rayons de cette immortalité nationale dont vous êtes le foyer et Temblème! et vous glorifierez ainsi le roi qui vous protège, le grand homme (jiii \ous fonda, la Krancê. qui se reconnaît et qui s'honore en \ous.
DIBECTECR DE L ACADtMIE FR*>ÇJISE.
Oui , Monsieur, l'Académie Française doit une justice égale aux divers talents. Toute véritable prééminence est un titre à ses suffrages. Aussi, dans tous les temps, s'eslelle fait un honneur d'appeler dans son sein quiconque a su prêter à la raison un langage digne d'elle ; quiconque a su émouvoir les hommes aux noms sacrés de la vérité et de la vertu; e' si elle a montré quelque préférence, c'est pour les écrivains qui , en respectant la langue et les convenances , ont été assez heureux pour imprimer à leurs ouvrages des formes propres, par leur nouveauté, à saisir plus vivement les esprits. Bossuet , accablant son auditoire de toutes les grandeurs di\ines; Racine, revè-
laiil dos muinces duii laiigai^'O oolosti' ce que le eœiir liimuiiii poiiL éprouver de sentiments plus tendres et plus délicats; Montesquieu, éclairant comme de vives étincelles les ressorts les plus cachés de la macliine sociale ; Buffon , peignant le premier la nature dans sa pompe et sa majesté ; tous ces heureux novateurs et bien d'autres encore qui se sont ouvert des routes inconnues avant eux ]>our arriver à leur gloire , l'Académie s'est empressée de les faire concourir à la sienne; leurs noms fameux feiunt à jamais l'orgueil de nos annales.
.le dis plus, Monsieur, c'est qu'y eùt-il la moindre réalité dans ces préventions ou ces passions que la malignité oisive attribue (juelquefois si légèrement aux hommes occupés des travaux de l'esprit, im corps placé sous les yeux de la Franct^ et de l'Europe serait dans l'heureuse impuissance de se déshonorer en repoussant celui qui se serait fait à juste titre un grand nom. Le sort du génie, même à l'égard de ces distinctions qu'il aurait peut-être le droit de regarder comme fri\oles, ne dépend point des petites jalousies de ses rivaux. En vain le pouvoir, comme il est arrivé quelquefois, auiait-il la faiblesse de se faire l'auxiliaire de l'envie, la voix publique finirait par l'emporter. Mais en se pénétrant de ces vérités consolantes dont l'histoire ancienne et nouvelle de l'Académie a offcii des prouves si multipliées, il est une autre vérité qu'il ne faut p;is perdre de vue, c'est que le génie n'est pas dans la nouveauté seulement , mais dans la nouveauté jointe à la perfection.
Di: M. Li: BAKON CL \ [KU. ;ti
Heureux l'écrivain qui peut se pré\aloir a la loi-s douvrages originaux et excellents, et de Tassent iment public ! Plus heureux encore celui envers qui un caractère aimable et une vie pleine d'honneui- ont rendu lnute jalousie et loute prévention impossible.
(Test ainsi que vous nous arrivez , Monsieur ; poiu- vous , lestime et l'amitié ne sont pas moins ^ives que l'admiration; et telle est la nature de vos écrits, qu'ils devaient nécessairement exciter tous ces sentiments.
Lorsque , dans un de ces instants de tristesse et de découragement qui s'emparent ([uelquefois des âmes les plus fortes , un promeneur solitaire entend par hasard résonner de loin une voix dont les chants doux et mélodieux expriment des sentiments qui répondent aux siens, il est comme saisi d'une sympathie bienfaisante ; il sent vibrer de nouveau ces fibres que l'alvattement avait détendues: et si cette voix qui point ses souffrances y mêle par degrés de l'espoir et des consolations . la vie renaît en quelque sorte en lui ; déjà il s'attache à l'ami inconnu qui la lui rend: déjà il voudrait le serrer dans ses bras, l'entretenir avec effusion de tout ce qu'il lui doit.
Tel a été. Monsieur, l'effet que produisirent vos premières Méditatio.".s sur un grand nombre de ces êtres sensibles que tourmente l'énigme de ce monde, et qui, dans cette profonde nuit où la Providence a jugé à propos de laisser la raison humaine, sur notre origine, sur notre nature et sur notre destinée, éprouvent sans cesse le besoin d'un guide, mais d'un guide qui les arrache à ce
noir labyrinthe du douLe, et les transporte vers des régions de lumière et de sécurité.
Les tristes abstractions de la philosophie les laissent froids comme elles; ils ne se rassurent point avec ces esprits légers qui , dans l'impossibilité de résoudre ce terrible problème , cherchent à s'en distraire par l'insouciance et l'oubli; et ce grand poète de nos jours, à qui vous avez départi avec tant de noblesse ce qui lui est dû d'éloge et de blâme, et qui n'a voulu voir dans notre univers que le temple du dieu du mal , ils repoussent a^ ec effroi en lui l'ange du désespoir.
En vous. Monsieur, dès votre apparition , ils ont salué d'un commun accord le chantre de l'Espérance.
Aussi énergique que votre émule dans la peinture des maux de la vie , aussi pénétré de la vanité de nos plaisirs, de la rapidité avec laquelle ils s'écoulent, ce rayon consolateur, qui n'a pu luire pour son esprit , a éclairé le vôtre, et votre talent l'a fait briller aux yeux de vos semblables.
L'espérance est votre muse , l'espérance, sœur de l'imagination. Ces deux fées, qui , presque seules ici-bas, nous soutiennent et nous animent, est-il étonnant qu'elles se soient disputé à qui animerait plus vivement pour vous la nature tout entière ; que votre génie , inspiré par elles , ait enfanté tant de créations gracieuses, sublimes, ou terribles; également grand, soit qu'au tombeau des Scipions il pèse la cendre des héros, soit qu'il entende résonner ces harpes d'or que Dieu lui-même écoule ,
OU qu'il nous nionlre le malheur comme un vautour pressant Vunivers de sa serre cruelle? L'image de la volupté elle-même, tout étonnée de se trouver au milieu de tant de grandes images, de tant de sérieuses pensées, n'y perd rien de son charme. 'Vous seriez presque un séducteur, si la leçon ne venait chaifue fois mettre un terme à l'enchantement, d'autant plus sévère qu'elle y fait un plus grand contraste.
En effet, soit que vous fassiez parler la douleur ou le plaisir, c'est toujours pour nous conduire à la sagesse. Toutes ces études que vous faites de \ ous-méme , tous ces divers aspects sous lesquels vous envisagez l'homme et le monde, vous ramènent à la même vérité. Jamais l'emblème du miel placé aux bords du vase ne se réalisa mieux ; on voiis lit , attiré par l'éclat de la poésie la plus brillante, et l'on se trouve avoir fait un cours d'une profonde philosophie.
Peut-être tous vos lecteurs ne sont- ils pas demeurés convaincus, et sans doute vous ne vous étiez pas flatté {]o terminer des disputes qui durent depuis que les hommes raisonnent. Ce n'est probablement pas dans la vie pr(>sente que nous arriverons à l'évidence sur cette Théodicée qui , au pied des rochers de l'Idumée, divisait, il y a plus de trois mille ans. Job et ses amis, et sur laquelle, de nos jours encore, les Leibnitz, les Clarke et les Newton ne se sont point accordés. Les opinions ont donc pu demeurer diverses sur vos doctrines, mais il n'y en a eu qu'une sur vnlre talent. Si tons n'ont pas déféré au phi-
:U KÉPOXSK
losophe (et quel est le philosophe qui aurait joui d'uu jiareil avantage?) , à celte magie puissante qui commande a tous les êtres, qui fait mouvoir les mondes, qui évoque les ombres, les anges et les démons, qui tour à tour, et à votre volonté, nous charme et nous elîraie . chacun a reconnu le poëte.
Vous-même, Monsieur, èles-\ous entraîné comme vos lecteurs? participez-vous à ces délicieuses émotions que vous savez si bien leur communiquer ?
Je vous avoue que je le crois , et c'est dans vos ouvrages mêmes que j'en prends la persuasion. Cettle langue à laquelle on nous avait si peu accoutumés, (jui exprime si simplement les pensées les plus hautes , sans recherche . sans antithèse; qui coule de source et va toujours au cœur, ne peut appartenir qu'à une âme transportée dans les régions sublimes où elle nous appelle. A la noble pureté de votre style, à l'harmonie enchanteresse et continue de vos vers, on sent que votie esprit a entendu ces concerts cTun monde idéal dont vous parlez, et qui font paraître la réalité si petite et si méprisable. Oui, c'est ainsi que les inteUigences supérieures doivent s'entretenir des grands mystères.
Voudriez-vous vous y arracher, Monsieur? Ce que des éditeurs empressés de satisfaire l'avidité du public nous ont dit sur les lacunes de vos derniers écrits aurait-il quelque fondement, et serait-ce pour des occupations d'un intérêt plus immédiat que vous négligeriez ces nobles proihiclions de voire esprit ''.
J o^fioïc , pour riiuimeur di'S lettres, i|u il n en sera rien. Chacun de nous a sans doute à remplir des devoirs respectables envers son prince et son pays; mais ceux à qui le ciel a accordé l'heureux don du génie , le talent de flévoiler la nature, ou celui de parler au cœur, ont des devoirs qui, sans contrarier en rien les premiers, sont, j'ose le dire, d'un ordre tout autrement relevé. C'est à l'humanité entière, c'est aux siècles à venir qu'ils en doivent le compte.
Combien, parmi ces personnages qui passent successivement au pouvoir, n'en est-il pas qui ont vu le bien (ju'ils avaient fait ou projeté, dissi[)é comme un songe devant les projets non moins rapidement évanouis de leurs successeurs! Une vérité, au contraire, une seule vérité découverte, un seul sentiment généreux gravé par l'éloquence dans le cœur des hommes, contribuera, pendant des siècles, et sans que rien puisse l'empêcher, au bienêtre de générations innombrables, et portera le nom de son auteur jusqu'à la dernière postérité. Ainsi pensait votre illustre prédécesseur. Entré presque à la fois dans les deux canières qu'il a parcourues si honorablement , il n'a point sacrifié l'une à l'autre, et même c'est par celle des lettres qu'il a commencé sa vie, et qu'il l'a terminée.
Pardonnez-moi, Monsieur, si, m'écartant un peu de votre opinion à son sujet, j'ose croire que la variété de ses travaux a tenu plutôt à l'étendue de ses facultés qu'aux rircr)nslances extérieures; qu'il a été lui , plus encore que
l'homme de son siècle ; et surtout que , pour arriver aux premiers rangs de son état, les bouleversements de la révolution ne lui auraient pas été nécessaires.
Une tête puissante comme la sienne devait se faire jour dans tous les temps. Le monarque qui , dans Colbert , obscur serviteur de l'un de ses ministres, sut démêler le futur restaurateur de la prospérité de la France, n'aurait pas méconnu la vaste capacité de M. Daru , qui avait débuté par des postes plus apparents que Colbert, et il se serait bien gardé de la laisser oisive.
Elle ne pouvait pas échapper da\antage à l'homme des temps modernes qui a su le mieux tirer parti des talents. Aussi, dès qu'il l'eut connu, soit qu'il s'agît de pourvoir aux besoins des combattants , ou de recueillir avec ordre les fruits de la victoire, ou de préparer pendant les courts intervalles de paix des victoires nouvelles, M. Daru fut-il toujours employé en chef. Intendant d'armée, commissaire pour l'exécution des traités, administrateur des pays conquis, ministre, partout il déploya la môme force de tête et la même vigueur de caractère. Car là , rien ne ressemble à ces fonctions paisibles i[ui s'exercent à loisir dans l'ombre du cabinet. Après le général, c'est sur l'administraleur de l'armée que pèse la responsabilité la plus grave, la plus instantanée. Ces multitudes d"hommes dévoués, qui ont fait d'avance à leur jiays le sacrifice de leur sang et de leur vie, ne lui demandent que leurs besoins physiques, mais ils les demandent impérieusement. Suivre par la pensée leurs masses diverses dans
tous ces mouvements compliqués que leur imprime le génie du chef; calculer à chaque moment leur nombre sur chaque point; distribuer avec précision le matériel dont on dispose; apprécier celui que peut fournir le pays; tenir compte des distances , de l'état des routes , y proportionner ses moyens de transports , pour qu'à jour nommé chaque corps, la plus petite troupe, reçoive exactement ce qui lui est nécessaire; voilà une faible idée des devoirs de l'administrateur militaire. Qu'il se glisse dans ses calculs la moindre erreur, et les plus heureuses combinaisons de la stratégie sont manquées ; des foules de braves périssent en pure perte; la patrie même peut devenir victime d'une seule de ses fautes , à ce terrible jeu de la guerre , où le plus petit accident a quelquefois des conséquences si funestes. Mais, avec cette responsabilité presque égale, quelle différence dans les moyens! Le général dispose du ressort tout-puissant de l'honneur, bien sûr, à ce mot, de tout obtenir de soldats français. Trop souvent le chef de l'administration ne peut employer que des spéculateurs sans honte , qui n'ont d'honneur que le gain , dont les profits croissent avec les embarras, et chez qui en faire naître passe pour le plus grand raffinement de l'industrie, non nioins à surveiller, non moins menaçants pour le soldat et pour le trésor que toutes les forces de l'ennemi. Et ces difficultés , déjà si grandes dans les temps ordinaires, dans quelle proportion ne s'accrurent-elles pas sur les inimenses théâtres où se sont faites les guerres rie notre temps, et lorsque, avec une rapidité presque mirn- I. 4
culeuse, d'innombrables armées se portaient en quelques semaines au centre du pays ennemi ! Quelle continuité d'action! que de nuits passées au travail! que d'inquiétudes et de soucis amers! Incurie des subordonnés, indiscipline des troupes, rapacité des chefs, plaintes des peuples, humeur du maître, il fallait savoir tout endurer, tout sacrifier à un objet unique, au salut de l'armée.
Tel fut toujours M. Daru. Ces deux mots de son chef, que vous avez rapportés, le caractérisent complètement. Rien ne l'ébranlait, ni au physique, ni au moral; dans les succès comme dans les revers, son corps d'athlète demeurait aussi sain , aussi frais que sa tête ; toujours même précision dans ses ordres, même clarté dans sa gestion , clarté qu'au besoin il savait , avec une sagacité merveilleuse , porter sur la gestion des autres ; dissipant des le prem.ier exam.en tous les nuages , dévoilant en peu de temps les pratiques que l'on avait espéré couvrir de ténèbres impénétrables. Je n'ai pas besoin de rappeler la preuve éclatante qu'il a eu récenuiient occasion de donner' de ce talent.
Après de longs services dans celte administration , un autre "poste lui avait été conféré , poste de confiance et comparativement de repos: mais au retour de cette invasion de funeste mémoire, entreprise contre son a^is, et dans laquelle des fléaux sans nombre justifièrent sa prévoyance, on exigea de lui de reprendre ses anciennes fonctions, et cela, lorsque tout déjà était désespéré; lorsque déjà le destin avait prononcé son arrêt, et que notre
malheureuse armée était irrévocablement condamnée à ce désastre, dont rien n'approche dans l'histoire, depuis les temps de Cambyse , ou depuis ceux d'Attila.
Devancer l'armée le plus souvent à pied , bravant pendant plusieurs jours un froid de vingt-huit degrés , recueillir pour elle le peu que l'ennemi n'a pas enlevé, ou que n'ont pas détruit ces multitudes d'où le malheur a fait disparaître la discipline ; lâcher de remettre un peu d'ordre dans cet immense désordre , voilà tout ce qui lui fut possible. Mais il se remontra dans toute sa force l'année suivante, lorsque la France, qui venait de perdre une armée de trois cent mille hommes , en reproduisit , comme par enchantement , un autre presque aussi forte . sacrifiée en quelques mois au même esprit de vertige qui avait détruit la première.
Eh bien! cet homme que l histoire de notre temps présentera sans cesse comme un ressort principal , comme un instrument essentiel de ces expéditions gigantesques et répétées, dont aucune histoire n'offre d'exemple, est le même qui a fait tant de vers agréables, qui a traduit le plus varié, le plus difficile des poètes, et qui, s'il se proposait en cela un but peut-être impossible à atteindre, en est cependant approché plus qu'aucun de ses devanciers ; c'est le mémo qui a mis dans un jour tout nouveau l'histoire de ce gouvernement sombre et cruel , auquel l(>s crimes les plus atroces et les vices les plus bas étaient indifférents , pourri qu'ils l'aidassent a se maintenir, et dont la chute honteuse était presque nécessaire pour jus-
tifier la Providence de lui avoir accordé tant de siècles de durée.
Ce même homme encore , dans deux grands corps de l'État, a traité avec étendue et solidité des questions nombreuses et importantes de haute législation.
Ajouterai-je , mais sans doute le public m'excusera, voyant où je parle , qu'également attaché à ses devoirs de tous les degrés , ce même homme , membre de deux grandes académies , s'y est toujours montré des plus laborieux et des plus assidus ; que, les associant dans son attachement, il consacrait à la gloire de l'une le talent qui l'avait fait appeler à l'autre, et qu'il a passé les derniers jours d'une trop courte vie à chanter, avec les merveilles des cieux, la merveille non moins grande du génie de l'homme , qui a été capable de deviner leurs lois? Ce fut encore pour lui une étude toute nouvelle. De traducteur d'Horace , l'historien de Venise, pour célébrer les découvertes immortelles des Copernic , des Kepler, des Newton et des Laplace, se vit obligé de devenir leur élève.
Et que l'on ne croie pas qu'il choisît pour tant de travaux politiques, littéraires ou scientifiques, les intervalles que les affaires de son administration laissaient entièrement libres. Avec M. Daru, tout marchait de front. II composait au bruit des armes; quelque excès d'occupation l'empéchait-il de méditer ou d'écrire , il songeait à recueillir des matériaux pour des compositions futures. Son poème sur les Alpes a été fait pendant celte cani-
pagne si agitée, où Masséna repoussa une invasion imminente. C'est au milieu de tout le fracas de la catastrophe de Venise , qu'il conçut le plan de son histoire ; et dans le partage de ses dépouilles, le seul butin qu'il se réserva furent ces documents si importants qui en forment les preuves. Le plan de son histoire de Bretagne avait été conçu dans des moments plus orageux encore , quand la France déchirait ses entrailles. Pour son Horace , il ne le quittait point; à chaque campement , au moindre bivouac, il trouvait quelques moments à lui consacrer. C'est ainsi que , dans les prisons de la terreur, presque en vue de l'échafaud , il adressait à son geôlier cette épître si plaisante, si digne d'Horace, et d'Horace lesto'icien, car vous avez bien dit, Monsieur, qu'il y en a deux, où il lui prouvait que c'était lui , geôlier, qui était prisonnier, tandis que le poète sous les verrous parcourt libre et gai l'univers.
M. Daru lui-même nous donne le secret de cette activité que rien n'a pu interrompre : il est tout entier dans ces belles paroles d'une de ses premières préfaces : que dans les circonstances les plus pénibles de la vie, il est un noble emploi du temps , qui rend à Vliomme tout ce qui lui appartient de bonheur et de dignité.
Oui , Monsieur, ce noble emploi du temps , le travail de l'esprit est, je ne dis pas, la consolation que la Providence nous accorde dans tous nos malheurs; car il est des malheurs où nulle consolation n'est possible, et vous nous en offrez un triste exemple; mais, de tous les
i2 RÉPONSE, ETC.
adoiicissemenls quelle nous a ménagés , le plus sur, le plus à la disposition du sage. Que s'il lui est encore accordé d'y joindre l'amitié, quelle contrariété de la vie ne supporterait-il pas avec ces deux soutiens?
Ce furent l'amitié et l'amour du travail qui réunirent dans l'origine les membres de l'Académie française, et, depuis sa fondation, notre compagnie a toujours été consacrée à ce double culte. Venez, Monsieur, l'y partager avec nous, venez y partager nos vœux pour le bonheur du prince, pour le bonheur de la France, qui en est inséparable. Peut-être trouverez-vous dans nos exercices quelques distractions à vos douleurs; peut-être aussi devez-vous croire moins qu'un autre que votre triomphe soit devenu tout à fait étranger pour celle h qui votre piété filiale aurait été si heureuse d'en faire l'hommage. Si les habitants des demeures célestes prennent quelque part aux événements de ce monde, c'est sans doute lorsqu'ils voient honorer par les hommes ceux qui ont toujours fait \\n noble usage des dons du ciel.
L'homme n'a rien de plus inconnu autour de lui que l'homme même. Les phénomènes de sa pensée, les lois de la civilisation, les phases de ses progrès ou de ses décadences, sont les mystères qu'il a le moins pénétrés. Il connaît mieux la marche des globes célestes qui roulent à des millions de lieues de la portée de ses faibles sens, qu'il ne connaît les routes terrestres par lesquelles la destinée humaine le conduit à son insu ; il sent qu'il gravit vers quelque chose, mais il ne sait où va son esprit, il ne peut dire à quel point piécis de son chemin il se trouve. Jeté loin de la vue des rivages sur l'immensité des mers , le pilote peut prendre hauteur et marquer avec le compas la ligne du globe qu'il traverse ou qu'il suit; l'esprit humain ne le peut pas ; il n'a rien hors de soimême à quoi il puisse mesurer sa marche, et toutes les
fois qu'il dit : Je suis ici , je vais là , j'avance , je recule , je m'arrête, il se trouve qu'il s'est trompé et qu'il a menti à son histoire, histoire qui n'est écrite que bien longtemps après qu'il a passé, qui jalonne ses traces après qu'il les a imprimées sur la terre, mais qui d'avance ne peut lui tracer son chemin. Dieu seul connaît le but et la route, l'homme ne sait rien; faux prophète, il prophétise à tout hasard , et quand les choses futures éclosent au rebours de ses prévisions , il n'est i)lus là pour recevoir le démenti de la destinée, il est couché dans sa nuit et dans son silence; il dort son sommeil, et d'autres générations écrivent sur sa poussière d'autres rêves aussi vains, aussi fugitifs que les siens! Religion, politique, philosophie, systèmes, l'homme a prononcé sur tout, il s'est trompé sur tout; il a cru tout définitif, et tout s'est modifié; tout immortel , et tout a péri ; tout véritable, et tout a menti ! Mais ne parlons que de poésie.
Je me souviens qu'à mon entrée dans le monde il n'y avait qu'une voix sur l'irrémédiable décadence, sur la mort accomplie et déjà froide de cette mystérieuse faculté de l'esprit humain. C'était l'époque de l'empire; c'était l'heure de l'incarnation de la philosophie matérialiste du dix-huitième siècle dans le gouvernement et dans les mœurs. Tous ces hommes géométriques qui seuls avaient alors la parole et qui nous écrasaient, nous autres jeunes hommes, sous l'insolente tyrannie de leur triomphe, croyaient avoir desséché pour toujours en' nous ce qu'ils étaient parvenus en effet à llétrir et à tuer en eux , toute
DE LV POÉSIE. n
la partie morale, divine, mélodieuse, de la pensée humaine. Rien ne peut peindre, à ceux qui ne lont pas subie, l'orgueilleuse stérilité de cette époque. Celait le sourire satanique d'un génie infernal quand il est parvenu à dégrader une génération tout entière, à déraciner tout un entliousiasme national, à tuer une vertu dans le monde; ces hommes avaient le même sentiment de triomphante impuissance dans le cœur et sur les lèvres, quand ils nous disaient : amour, philosophie, religion, enthousiasme, liberté, poésie; néant que tout cela! Calcul et force, chiffre et sabre, tout est là. Nous ne croyons que ce qui se prouve , nous ne sentons que ce qui se touche ; la poésie est morte avec le spiritualisme dont elle était née ; et ils disaient vrai , elle était morte dans leurs âmes , morte dans leurs intelligences ; morte en eux et autour d'eux. Par un sûr et prophétique instinct de leur destinée, ils tremblaient qu'elle ne ressuscitât dans le monde avec la liberté; ils en jetaient au vent les moindres racines à mesure qu'il en germait sous leurs pas, dans leurs écoles, dans leurs lycées, dans leurs gymnases, surtout dans leurs no\iciats militaires et polytechniques. Tout était organisé contre cette résurrection du sentiment moral et poétique ; c'était une ligue universelle des études mathématiques contre la pensée et la poésie. Le chiffre seul était permis, honoré, protégé, payé. Comme le chiffre ne raisonne pas , comme c'est un merveilleux instrument passif de tyrannie qui ne demande jamais à quoi on l'emploie, qui n'examine
nullement si on le fait servir à l'oppression du genre humain ou à sa délivrance, au meurtre de l'esprit ou à son émancipation , le chef militaire de cette époque ne voulait pas d'autre missionnaire , pas d'autre séide, et ce séide le servait bien. Il n'y avait pas une idée en Europe qui ne fût foulée sous son talon , pas une bouche qui ne fiit bâillonnée par sa main de plomb. Depuis ce temps, j'abhorre le chiffre, cette négation de toute pensée, et il m'est resté contre cette puissance des mathématiques exclusive et jalouse le même sentiment, la même horreur qui reste au forçat contre les fers durs et glacés rivés sur ses membres, et dont il croit éprouver encore la froide et meurtrissante impression quand il entend le cliquetis d'une chaîne. Les mathématiques étaient les chaînes de la pensée humaine. Je respire ; elles sont brisées !
Deux grands génies, que la tyrannie surveillait d'un œil inquiet, protestaient seuls contre cet arrêt de mort de l'âme , de l'intelligence et de la poésie , M""*^ de Staël et M. de Chateaubriand. M™« de Staël , génie mâle dans un corps de femme : esprit tourmenté par la surabondance de sa force, remuant, passionné, audacieux, capable de généreuses et soudaines résolutions, ne pouvant respirer dans celte atmosphère de lâcheté et de servitude, demandant de l'espace et de l'air autour d'elle, attirant, comme par un instinct magnétique, tout ce qui sentait fermenter en soi un sentiment de résistance ou d'indignation concentrée; à elle seule, conspiration vivante, aussi capable d'amoiter les hautes intelligences
contre cette tyrannie de la médiocrité régnante, que de mettre le poignard dans la main des conjurés, ou de se frapper elle-même pour rendre à son âme la liberté qu'elle aurait voulu rendre au monde ! Créature d'élite et d'exception . dont la nature n'a pas donné deux épreuves, réunissant en elle Corinne et Mirabeau ! Tribun sublime, au cœur tendre et expansif de la femme, femme adorable et miséricordieuse avec le génie des Gracques et la main du dernier des Catons 1 Ne pouvant susciter un généreux élan dans sa patrie, dont on la repoussait comme on éloigne l'étincelle dun édifice de chaume , elle se réfugiait dans la pensée de l'Angleterre et de l'Allemagne , qui seules vivaient alors de vie morale , de poésie et de philosophie , et lançait de là dans le monde ces pages sublimes et palpitantes que le pilon de la police écrasait , que la douane de la pensée déchirait à la frontière, que la tyrannie faisait bafouer par ses grands hommes jurés , mais dont les lambeaux échappés à leurs mains flétrissantes, venaient nous consoler de notre avilissement intellectuel, et nous apporter à l'oreille et au cœur ce souffle lointain de morale, de poésie, de liberté, que nous ne pouvions respirer sous la coupe pneumatique de l'esclavage et de la médiocrité.
M. de Chateaubriand, génie alors plus mélancolique et plus suave, mémoire harmonieuse et enchantée d'un passé dont nous foulions les cendres et dont nous retrouvions l'Ame en lui: imagination homérique, jetée au milieu lie nr)> convulsions sociales. seniViInble à ces
belles colonnes de Palnu re , restées debout et éclatantes, sans brisure et sans tache , sur les tentes noires et déchirées des Arabes, pour faire comprendre, admirer et pleurer le monument qui n'est plus ! Homme qui cherchait l'étincelle du feu sacré dans les débris du sanctuaire, dans les ruines, encore fumantes, des temples chrétiens , et qui , séduisant les démolisseurs mêmes par la pitié, et les indifférents par le génie, retrouvait des dogmes dans le cœur, et rendait de la foi à l'imagination ! Des mots do liberté et de vertu politique sonnaient moins souvent et moins haut dans ses pages toutes poétiques ; ce n'était pas le Dante dune Florence asservie, c'était le Tasse d'une patrie perdue ; d'une famille de rois proscrits, chantant ses amours trompés, ses autels renversés, ses tours démolies, ses dieux et ses rois chassés, les chantant à l'oreille des proscripleurs , sur les bords mêmes des fleuves de la patrie; mais son âme, grande et généreuse, donnait aux chants du poète quelque chose de l'accent du citoyen. Il remuait toutes les fibres généreuses de la poitrine, il ennoblissait la pensée, il ressuscitait l'âme; c'était assez pour tourmenter le sommeil des geôliers de noire intelligence. Par je ne sais quel instinct de leur nature, ils pressentaient un vengeur dans cet homme qui les charmait malgré eu\. Ils savaient que tous les nobles sentiments se touchent et s'engendrent . et que dans des cœnrs où vibrent le sentiment religieux et les pensées mâles et indéiiendantes , leur tyrannie aurait à trouver des juges, et la liberté des complices.
Depuis ces juin?, j'ai aimé ces deux génies précurseurs ((ui m'apparurcnf, qui me consolèrent à mon entrée dan» la vie , Staël et Chateaubriand ; ces deux noms remplissent bien du vide, éclairent bien de l'ombre! Us furent pour nous comme deux protestations vivantes contre l'oppression de l'âme et du cœur, contre le dessèchement et l'avilissement du siècle; ils furent l'aliment de nos toits solitaires, le pain caché de nos âmes refoulées; ils prirent sur nous comme un droit de famille, ils furent de notre sang, nous fûmes du leur, et il est peu d'entre nous qui ne leur doive ce qu'il fut, ce qu'il est ou ce qu'il sera.
En ce temps-là je vivais seul, le cœur débordant de sentimenfs comprimés, de poésie trompée, tantôt à Paris , noyé dans celle foule où l'on ne coudoyait que des courtisans ou des soldats, tantôt à Rome, où l'on n'entendait d'autre bruit que celui des pierres qui tombaient une à une dans le désert de ses rues abandonnées ; tantôt à Naples , où le ciel tiède , la mer bleue , la terre embaumée, m'enivraient sans m'assoupir, et où une voix intérieure me disait toujours qu'il y avait quelque chose de plus vivant , de plus noble , de plus délicieux pour l'âme que cette vie engourdie des sens et que celle voluptueuse mollesse de ,sa musique et de ses amours. Plus souvent je rentrais à la campagne, pour passer la mélancolique automne dans la jnaison solitaire de mon père et de ma mère, dans la paix, dans le silence, dans la sainteté domestique des douces impres-
sions du foyer ; le jour, courant les forêts, le soir, lisant ce que je trouvais sur les vieux rayons de ces bibliothèques de famille.
Job, Homère, Virgile, le Tasse, Milton, Rousseau, et surtout Ossian et Paul et / irginie ; ces livres amis me parlaient dans la solitude la langue do mon cœur ; une langue d'harmonie , d'images et de passion ; je vivais tantôt avec l'un, tantôt avec lautre, ne les changeant que quand je les avais pour ainsi dire épuisés. Tant que je vivrai, je me souviendrai de certaines heures de l'été que je passais couché sur Iherbe dans une clairière des bois, à l'ombre d'un vieux tronc de pommier sauvage, en lisant la Jérusalem délivrée, et de tant de soirées d'automne ou d'hiver passées à errer sur les collines, déjà couvertes de brouillards et de givre, avec Ossian ou fVerther pour compagnon ; tantôt soulevé par l'er;thousiasme intérieur qui me dévorait , courant sur les bruyères comme porté par un esprit qui empêchait mes pieds de toucher le sol; tantôt assis sur une roche grisâtre, le front dans mes mains, écoutant, avec un sentiment qui n'a pas de nom , le souffle aigu*'et plaintif des bises d'hiver, ou le roulis des lourds nuages qui se brisaient sur les angles de la montagne, ou la voix aérienne de l'alouette, que le vent emportait toute chantante dans son tourbillon, comme ma pensée, plus forte que moi, emportait mon àme. Ces impressions étaient-elles joie ou tristesse, douleur ou souffrance? Je ne pourrais le dire, elles participaient de tous les sentiments à la
fois. C'était de l'amour et de la religion, des pressentiments de la vie future délicieux et tristes connue elle, des extases et des découragements , des horizons de lumière et des abîmes de ténèbres, de la joie et des larmes, de l'avenir et du désespoir! C'était la nature parlant par ses mille voix au cœur encore vierge de l'homme ; mais enfin c'était de la poésie. Cette poésie, j'essayais quelquefois de l'exprimer dans des vers; mais ces vers, je n'avais personne à qui les faire entendre ; je me les lisais quelques jours à moi-même, je trouvais, avec étonnement, avec douleur, qu'ils ne ressemblaient pas à tous ceux que je lisais dans les recueils ou dans les volumes du jour. Je me disais : On ne voudra pas les lire; ils paraîtront étranges, bizarres, insensés; et je les brûlais à peine écrits. J'ai anéanti ainsi des volumes de cette première et vague poésie du cœur, et j'ai bien fait ; car, à cette époque, ils seraient éclos dans le ridicule, et morts dans le mépris de tout ce qu'on appelait la littérature. Ce que j'ai écrit depuis ne valait pas mieux, mais le temps avait changé ; la poésie était revenue en France avec la liberté , avec la pensée , avec la vie morale que nous rendit la restauration. Il semble que le retour des Bourbons et de la liberté en France donna une inspiration nouvelle, une autre âme à la littérature opprimée ou endormie de ce temps; et nous vîmes surgir alors une foule de ces noms célèbres dans la poésie ou dans la philosophie qui peuplent encore nos académies, et qui forment le chaînon brillant de la transition
des deux époques. Qui m'aurait dit alors que, quinze ans plus tard, la poésie inonderait i'àme de toute la jeunesse française; qu'une foule de talents, d'un ordre divers et nouveau, auraient surgi de celte terre morte et froide ; que la presse , multipliée à l'infini , ne suffirait pas à répandre les idées ferventes d'une armée de jeunes écrivains ; que les drames se heurteraient à la porte de tous les théâtres; que l'âme lyrique et religieuse d'une génération de bardes chrétiens inventerait une nouvelle langue pour révéler des enthousiasmes inconnus; que la liberté, la foi , la philosophie, la politique, les doctrines les plus antiques comme les plus neuves, lutteraient, à la face du soleil , de génie , de gloire , de talents et d'ardeur, et qu'une vaste et sublime mêlée des intelligences couvrirait la France et le monde du plus beau comme du plus hardi mouvement intellectuel qu'aucun de nos siècles eût encore vu? Qui m'eût dit cela alors, je ne l'aurais pas cru , et cependant cela est. La poésie n'était donc pas morte dans les âmes comme on le disait dans ces années de scepticisme et d'algèbre, et puisqu'elle n'est pas morte à cette époque , elle ne meurt jamais. Tant que l'homme ne mourra pas lui-même, la plus belle faculté de Thomme peut-elle mourir? Qu'est-ce, en effet, que la poésie? comme tout ce qui est divin en nous, cela ne peut se définir par un mot ni par mille. C'est l'incarnation de ce que l'homme a de plus intime dans le cœur, et de plus divin dans la pensée, dans ce que la nature visible a de plus magnifique dans les images
et do plus mélodieux dans les sons! C'est à la fois senliment et sensation, esprit et matière, et voilà pourquoi ccst la langue complète, la langue par excellence qui saisit l'homme par son humanité tout entière, idée pour l'esprit, sentiment pour l'àme, image pour rimagination, et musique pour l'oreille! Voilà pourquoi celte langue, quand elle est bien parlée, foudroie Thomme comme la foudre , et l'anéantit de conviction intérieure et d'évidence irréfléchie, ou l'enchante comme un philtre et le berce immobile et charmé, comme un enfant dans son berceau , aux refrains sympathiques de la voix d'une mère! Voilà pourquoi aussi l'homme ne peut ni produire ni supporter beaucoup de poésie; c'est que le saisissant tout entier par l'àme et par les sens, et exaltant à la fois sa double faculté , la pensée par la pensée , les sens par les sensations, elle l'épuisé, elle l'accable bientôt, comme toute jouissance trop complète, d'une voluptueuse fatigue, et lui fait rendre en peu de vers, en peu d'instants, tout ce qu'il y a de vie intérieure et de force de sentiment dans sa double organisation. La prose ne s'adresse qu'à l'idée, le vers parle à l'idée et à la sensation tout à la fois. Cette langue, toute mystérieuse, tout instinctive qu'elle soit, ou plutôt par cela même qu'elle est instinctive et mystérieuse, cette langue ne mourra jamais! Elle n'est point, comme on n'a cessé de le dire malgré les démentis successifs de toutes les époques, elle n'est pas seulement la langue de l'enfance des peuples, le balbutiement de l'intelligence humaine ; elle est la langue de
tous les âges de riuimanité, naïve et simple au berceau des nations, conteuse et merveilleuse comme la nourrice au chevet de l'enfant, amoureuse et pastorale chez les peuples jeunes et pasteurs, guerrière et épique chez les hordes guerrières et conquérantes ; mystique, lyrique, prophétique ou sentencieuse dans les théocraties de l'Egypte ou de la Judée; grave, philosophique et corruptrice dans les civilisations avancées de Rome, de Florence ou de Louis XIV; échevelée et hurlante aux époques de convulsions et de" ruines , comme en 93 ; neuve , mélancolique, incertaine, timide et audacieuse tout à la fois, aux jours de renaissance et de reconstruction sociale comme aujourd'hui ! plus tard, à la vieillesse des peuples, triste, sombre, gémissante et découragée comme eux, et respirant à la fois dans ses strophes les pressentiments lugubres, les rêves fantastiques des dernières catastrophes du monde , et les fermes et divines espérances d'une résurrection de l'humanité sous une autre forme : voilà la poésie. C'est l'homme même, c'est l'instinct de toutes ses époques, c'est l'écho intérieur de toutes ses impressions humaines, c'est la voix de l'humanité pensant et sentant, résumée et modulée par certains hommes, plus hommes que le vulgaire, mens cUvinior, et qui plane sur ce bruit tumultueux et confus des générations et dure après elles, et qui rend témoignage à la postérité de leurs gémissements ou de leurs joies, de leurs faits ou de leurs idées. Cette voix ne s'éteindra jamais dans le monde ; car ce n'est pas l'homme qui l'a inven-
tée. C'est Dieu même qui la lui a donnée , et c'est le premier cri qui est remonté à lui de l'humanité ! Ce sera aussi le dernier cri que le Créateur entendra s'élever de son œuvre, quand il la brisera. Sortie de lui, elle remontera à lui.
Un jour j'avais planté ma tente dans un champ rocailleux, où croissaient quelques troncs d'oliviers noueux et rabougris , sous les murs de Jérusalem , à quelques centaines de pas de la tour de David , un peu au dessus de la fontaine de Siloé, qui coule encore sur les dalles usées de sa grotte, non loin du tombeau du poëte-roi qui Ta si souvent chantée. Les hautes et noires terrasses qui portaient jadis le temple de Salomon s'élevaient à ma gauche, couronnées par les trois coupoles bleues et par les colonnettes légères et aériennes de la mosquée d'Omar, qui plane aujourd'hui sur les ruines de la maison de .lehovah ; la ville de Jérusalem . que la peste ravageait alors, était tout inondée des rayons d'un soleil éblouissant répercutés sur ses mille dômes , sur ses marbres blancs , sur ses tours de pierre dorée , sur ses murailles polies par les siècles et par les vents salins du lac Asphaltite; aucun bruit ne montait de son enceinte muette et morne comme la couche d un agonisant ; ses larges portes étaient ouvertes, et l'on apercevait de temps en temps le turban blanc et le manteau rouge du soldat arabe, gardien inutile de ces portes abandonnées; rien ne venait, rien ne sortait; le vent du malin soulevait seul la poudre ondoyante des chemins et faisait un mo-
ment rillasion d'une caravane; mais quand la bouffée de vent avait passé , quand elle était venue mourir en sifflant sur les créneaux de la tour des Pisans, ou sur les trois palmiers do la maison deCaïphe, la poussière retombait . le désert apparaissait de nouveau , et le pas d'aucun chameau, d'aucun mulet, ne retentissait sur les pavés de la route. Seulement, de quart d'heure en quart d'heure , les deux battants ferrés de toutes les portes de Jérusalem s'ouvraient, et nous voyions passer les morts (jue la peste venait d'achever, et que deux esclaves nus portaient siu- un brancard aux tombes répandues tout autour de nous. Quelquefois un long cortège de Turcs. d'Arabes, d'Arméniens, de Juifs, accompagnaient le mort et défilaient en chantant entre les troncs d'oliviers, puis rentraient à pas lents et silencieux dans la ville ; j)lus souvent les morts étaient seuls, et quand les deux esclaves avaient creusé de quelques palmes le sable ou la terre de la colline et couché le pestiféré dans son dernier lit, ils s'asseyaient sur le tertre même qu'ils venaient d'élever, se partageaient les vêtements du mort, et allumant leurs longues pipes, ils fumaient en silence et regardaient la fumée de leurs chibouks monter en légères colonnes bleues et se perdre gracieusement dans l'air limpide , vif et transparent de ces journées d'automne. A mes pieds, la vallée de Josaphat s'étendait comme un vaste sépulcre ; le Cédron tari la sillonnait d'une déchirure blanchâtre, toute semée de gros cailloux, et les flancs des deux collines qui la cernent étaient
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tout blancs de tombes et de turbans sculptes, monument banal des Osnianlis; un peu sur la droite, la colline des Oliviers s'affaissait et laissait, entre les chaînes éparses des cônes volcaniques des montagnes nues de Jéricho el de Saint-Sabba, l'horizon s'étendre et se prolonger comme une avenue lumineuse entre des cimes de cyprès inégaux; le regard s'y jetait de lui-même, attiré par Téclat azuré et plombé de la mer Morte, qui luisait au pied des degrés de ces montagnes, et derrière, la chaîne bleue des montagnes de l'Arabie Pétrée bornait Ihorizon. Mais borner n'est pas le mot, car ces montagnes semblaient transparentes comme le cristal , et l'on voyait ou l'on croyait voir au delà un horizon vague et indéfini s'étendre encore et nager dans les vapeurs ambiantes d'un air teint de pourpre et de céruse.
C'était l'heure de midi , l'heure où le muezzin épie le soleil sur la plus haute galerie du minaret, et chante l'heure et la prière à toutes les heures. Voix vivante, animée, qui sait ce qu'elle dit et ce qu'elle chante, bien supérieure, à mon avis, à la voix stupide et sans conscience de la cloche de nos cathédrales. Mes Arabes avaient donné l'orge dans le sac de poil de chèvre à mes chevaux attachés çà et là aiî'uur de ma tente ; les pieds enchaînés à des anneaux de fer, ces lieaux et doux animaux étaient inunobiles; leur tète penchée et ombragée par leur longue crinière éparse, leur poil gris luisant et fumant sous les rayons d'un soleil de plomb. Les hommes s'étaient rassemblés à l'ombre du plus large des oliviers:
ils avaient étendu sur la terre leur natte de Damas, et ils fumaient en se contant des histoires du désert, ou en chantant des vers d'Antar, Antar, ce type de l'Arabe errant , à la fois pasteur, guerrier et poète , qui a écrit le désert tout entier dans ses poésies nationales ; épique comme Homère, plaintif comme Job , amoureux comme Théocrite, philosophe comme Salomon. Ses vers, qui endorment ou exaltent l'imagination de l'Arabe autant que la fumée du tombach dans le narguilé', retentissaient en sons gutturaux dans le groupe animé de mes Saïs, et quand le poète avait touché plus juste ou plus fort la corde sensible de ces hommes sau^ âges , mais impressionnables, on entendait un léger murmure de leurs lèvres; ils joignaient leurs mains, les élevaient au-dessus de leurs oreilles, et inclinant la tête, ils s'écriaient four a tour : Jllahl Jlluh! Jllahl A quelques pas de moi, une jeune femme turque pleurait son mari sur un de ces petits monuments de pierre blanche dont toutes les collines autour de Jérusalem sont parsemées; elle paraissait à peine avoir dix-huit à vingt ans, et je ne ^is jamais une si ravissante image de la douleur. Son profil, que son voile rejeté en arrière me laissait entrevoir, avait la pureté de lignes des plus belles tètes du Parthénon, mais en même temps la mollesse, la suavité et la gracieuse langueur des femmes de l'Asie, beauté bien plus féminine, bien plus amoureuse, bien plus fascinante pour le
I. l'ipe oii la Uinu'e du tal)no passe dans Teau avant d'arriviM- à la
iKIlIfllP,
cœur que la beauté sévère et mâle des statues grecques. Ses cheveux , duu blond bronzé et doré comme le cuivre des statues antiques, couleur très-estimée dans ce pays du soleil , dont elle est comme un reflet permanent ; ses cheveux, détachés de sa tête, tombaient autour d'elle et balayaient littéralement le sol; sa poitrine était entièrement découverte , selon la coutume des femmes de cette partie de l'Arabie , et quand elle se baissait pour embrasser la pierre du turban ou pour coller son oreille à la tombe , ses deux seins nus touchaient la terre et creusaient leur moule dans la poussière, comme ce moule du beau sein d'Atala ensevelie, que le sable du sépulcre dessinait encore, dans l'admirable épopée de M. de Chateaubriand. Elle avait jonché de toutes sortes de fleurs le tombeau et la terre alentour; un beau tapis de Damas était étendu sous ses genoux; sur le tapis il y avait quelques vases de fleurs et une corbeille pleine de figues et de galettes d'orge , car cette femme devait passer la journée entière à pleurer ainsi. Un trou creusé dan? la terre, et qui était censé correspondre à l'oreille du mort . lui servait de porte-voix vers cet autre monde où dormait celui qu'elle venait visiter. Elle se penchait de moments en moments vers ceue étroite ouverture; elle y chantait des choses entremêlées de sanglots , elle y collait ensuite l'oreille comme si elle eût entendu la réponse, puis elle se remettait à chanter en pleurant encore 1 .l'essayais de comprendre les paroles qu'elle murmurait ainsi et qui venaient jusqu'à moi : niais mon droirman arabe ne |)ul I. .;
les saisir ou les rendre! Combien je les regrette! que de secrets de l'amour et de la douleur ! que de soupirs animés de toute la \ie de deux âmes arrachées l'une à l'autre , ces paroles confuses et noyées de larmes devaient contenir' Oh! si quelque chose pouvait jamais réveiller un mort, c'étaient de pareilles paroles murmurées par une pareille bouche !
A deux pas de cette femme, sous un morceau de toile noire soutenu par deux roseaux fichés en terre pour servir (le parasol, ses deux petits enfants jouaient avec trois esclaves noires d'Abyssinie , accroupies , comme leur maitresse, sur le sable que recouvrait un tapis. Ces trois femmes , toutes les trois jeunes et belles aussi , aux formes sveltes et au profil aquilin des nègres de l'Abyssinie . étaient groupées dans des altitudes diverses , comme trois statues tirées d'un seul bloc. L'une avait un genou en terre et tenait sur l'autre genou un des enfants, qui tendait ses bras du côté où pleurait sa mère; l'autre avait ses deux jambes repliées sous elle et ses deux mains jointes , comme la Madeleine de Canova , sur son tablier de toile bleue; la troisième était debout, un peu penchée sur ses deux compagnes, et, se balançant à droite et à gauche, berçait contre son sein , à peine dessiné, le plus petit des enfants, qu'elle essayait en vain d'endormir. Quand les sanglots de la jeune veu\ e arrivaient jusqu'aux enfants, ceux-ci se prenaient à pleurer, et les trois esclaves noires, après avoir répondu par un sanglot à celui de leur maîtresse, se metlnient à chanter des airs assou-
pissants et des paroles enfantines de leur pays, pour apaiser les deux enfants.
C'était un dimanche; à deux cents pas de moi, derrière les murailles épaisses et hautes de Jérusalem, j'entendais sortir par bouffée de la noire coupole du couvent grec les échos éloignés et affaiblis de l'office des vêpres. Les hymnes et les psaumes de David s'élevaient , après trois mille ans, rapportés par des voix étrangères et dans une langue nouvelle, sur ces collines qui les avaient inspirés ; et je voyais, sur les terrasses du couvent, quelques figures de vieux moines de Terre-Sainte aller et venir, leur bréviaire à la main , et murmurant ces prières murmurées déjà par tant de siècles dans des langues et dans des rhyihmes divers !
Et moi j'étais là aussi , pour chanter toutes ces choses ; pour étudier les siècles à leur berceau ; pour remonter jusqu'à sa source le cours inconnu d'une civilisation, d'une religion; pour m'inspirer de l'esprit des lieux et du sens caché des histoires et des monuments sur ces bords qui furent le point de départ du monde moderne, et pour nourrir d'une sagesse plus réelle, et d'une philosophie plus vraie , la poésie grave et pensée de l'époque avancée où nous vivons!
Cette scène , jetée par hasard sous mes yeux et recueillie dans un de mes mille souvenirs de voyages, me présenta les destinées et les pliases presque complètes de toute poésie : les trois esclaves noires, berçant les enfants avec les chansons na'ives et sans pensée de leur pays. la poésie
«i DES DESTINÉES
pastorale et instinctive de l'enfance des nations; la jeune veuve turque, pleurant son mai'i en chantant ses sanglots à la terre , la poésie élégiaque et passionnnée , la poésie du cœur; les soldats et les mukres arabes, récitant des fragments belliqueux, amoureux et merveilleux d'Antar, la poésie épique et guerrière des peuples nomades ou conquérants; les moines grecs chantant les psaumes sur leurs terrasses solitaires, la poésie sacrée et lyrique des âges d'enthousiasme et de rénovation religieuse; et moi, méditant sous ma tente, et recueillant des vérités historiques ou des pensées sur toute la terre , la poésie de philosophie et de méditation, fdle d'une époque où l'humanité s'étudie et se résume elle-même jusque dans les chants dont elle amuse ses loisirs.
Voilà la poésie tout entière dans le passé ; mais dans l'avenir que sera-t-elle?
Un autre jour, deux mois plus tard , j'avais traversé les sommets du Sannim, couverts de neiges éternelles, et j'étais redescendu du Liban, couronné de son diadème de cèdres, dans le désert nu et stérile d'Héliopolis. A la fin d'une journée de route pénible et longue , à l'horizon encore éloigné devant nous sur les derniers degrés des montagnes noires de l'Anti-Liban , un groupe immense de ruines jaunes, dorées par le soleil couchant, se détachaient de l'ombre des montagnes et répercutaient les rayons du soir. Nos guides nous les montraient du doigt, et criaient : Balbek ! Balbek ! C'était en effet la merveille du désert, la fabuleuse Balbek, qui sortait tout écla-
tante de son sépulcre inconnu pour nous raconter des âges dont l'histoire a perdu la mémoire. Nous avancions lentement au pas de nos chevaux fatigués , les yeux attachés sur les murs gigantesques, sur les colonnes éblouissantes et colossales cjui semblaient s'étendre, grandir, s'allonger à mesure que nous en approchions ; un profond silence régnait dans toute noire caravane; chacun aurait craint de perdre une impression de cette scène , en communiquant celle qu'il venait d'avoir ; les Arabes même se . taisaient et semblaient recevoir aussi une forte et grave pensée de ce spectacle qui nivelle toutes les pensées. Enfin, nous touchâmes aux premiers blocs de marbre, aux premiers tronçons de colonnes , que les tremblements de terre ont secoués jusqu'à plus d'un mille des monuments même , comme les feuilles sèches jetées et roulées loin de l'arbre après l'ouragan. Les profondes et larges carrières qui déchirent, comme des gorges de vallées, les flancs noirs de l'Anti-Liban, ouvraient déjà leurs abîmes sous les pas de nos chevaux ; ces vastes bassins de pierre , dont les parois gardent encore les traces pro- • fondes du ciseau qui les a creusés pour en tirer d'autres collines de pierre, montraient encore quelques blocs gigantesques à demi détachés de leur base , et d'autres entièrement taillés sur leurs quatre faces, et qui semblent n'attendre que les chars ou les bras de générations de géants pour les mouvoir. Un seul de ces moellons de Balbek avait soixante-deux pieds de long sur vingtquatro pieds de largeur, et seize pieds d'épaisseur. Un
eo DES DESTINÉES
do nos Arabes, descendant de cheval, se laissa glisser dans la carrière , et grimpant sur cette pierre en s'accrochant aux entaillures du ciseau et aux mousses qui y ont pris racine , il monta sur ce piédestal , et courut çà et là sur cette plate-forme, en poussant des cris sauvages; mais le piédestal écrasait par sa masse l'homme de nos jours; l'homme disparaissait devant son œuvre. 11 faudrait la force réunie de soixante mille hommes de notre temps pour soulever seulement cette pierre; et les platt^sformes des temples de Balbek en montrent de plus colossales encore, élevées à vingt-cinq ou trente pieds du sol , pour porter des colonnades proportionnées à ces bases!
Nous suivîmes notre route entre le désert à gauche et les ondulations de l'Anti-Liban à droite, en longeant quelques petits champs cultivés par les Arabes pasteurs, et le lit d'un large torrent qui serpente entre les ruines, et aux bords duquel s'élèvent quelques beaux noyers. L'acropolis, ou la colline artificielle qui porte tous les grands monuments d'Héliopolis, nous apparaissait çà et là entre les rameaux et au-dessus de la tète des grands arbres; enfin nous la découvrîmes tout entière, et toute la caravane s'arrêta comme par un instinct électrique. Aucune plume, aucun pinceau ne pourrait décrire l'impression que ce seul regard donne à l'œil et à l'âme; sous nos pas, dans le lit du torrent, au milieu des champs, autour de tous les troncs d'arbres, des blocs immenses de granit rouge ou gris, de porphyre sanguin, de marbre blanc, de pierre jaune aussi éclatante que le
iiiaibre de Paros, tronçons de colonnes, chapiteaux ciselés, architraves, volutes, corniches, entablements, piédestaux, membres épars et qui semblent palpitants, des statues tombées la face contre terre, tout cela confus, groupé en monceaux, disséminé en mille fragments, et ruisselant de toutes parts comme les laves d un volcan qui vomirait les débris d'un grand empire 1 A peine un sentier pour se glisser à travers ces balayures des arts qui couvrent toute la terre; et le fer de nos chevaux glissait et se brisait à chaque pas sur l'acanthe polie des corniches , ou sur le sein de neige d'un torse de femme : l'eau seule de la rivière de Balbek se fai-sant jour parmi ces lits de fragments, et lavant de son écume murmurante les brisures de ces marbres qui font obstacle à son cours.
Au-delà de ces écumes de débris qui forment de véritables dunes de marbre, la colline de Balbek, plateforme de mille pas de long, de sept cents pieds de large, toute bâtie de main d'homme, en pierres de taille, dont quelques-unes ont cinquante à soixante pieds de longueur sur vingt à vingt-deux d'élévation , mais la plupart de quinze à trente ; cette colline de granit taillé se présentait à nous, pai son extrémité orientale, avec ses bases profondes et ses revêlements incommensurables, où trois morceaux de granit forment cent quatre-vingts pieds de développement, et près de quatre mille pieds de surface, avec les larges embouchures de ses voûtes souterraines , où l'eau de la rivière s'ensouffrait en bondissant , où le
vent jetait avec l'eau des murmures semblables aux volées lointaines des grandes cloches de nos cathédrales. Sur cette immense plate-forme , l'extrémité des grands temples se montrait à nous, détachée de l'horizon bleu et rosé, en coideur d'or. Quelques-uns de ces monuments déserts semblaient intacts et sortis d'hier des mains de l'ouvrier; d'autres ne présentaient plus que des restes encore debout , des colonnes isolées , des pans de murailles inclinés, et des frontons démantelés; l'œil se perdait dans les avenues étincelantes des colonnades de ces divers temples , et l'horizon trop élevé nous empêchait de voir où finissait ce peuple de pierre. Les sept colonnes gigantesques du grand temple, portant encore majestueusement leur riche et colossal entablement, dominaient toute cette scène et se perdaient dans le ciel bleu du désert, comme un autel aérien pour les sacrifices des géants.
Nous ne nous arrêtâmes que quelques minutes pour reconnaître seulement ce que nous venions visiter à travers tant de périls et tant do distances; et. sûrs enfin de posséder pour le lendemain ce spectacle que les rêves même ne pourraient nous rendre , nous nous remimes en marche. Le jour baissait, il fallait trouver un asile, ou sous la tente, ou sous quelque voûte de ces ruines, pour passer la nuit et nous reposer d'une marche de quatorze heures. Nous laissâmes à gauche la montagne de ruines, et une vaste plage toute blanche de débris, et, traversant quelques champs de gazon brouté par les
chèvres et les chameaux, nous nous dirigeâmes vers une fumée qui s'élevait, à quelques cents pas de nous, d'un groupe de ruines entremêlées de masures arabes. Le sol était inégal et montueux, et retentissait sous les fers de nos chevaux, comme si les souterrains que nous foulions allaient s'entrouvrir sous leurs pas. Nous arrivâmes à la porte d'une cabane basse , et à demi cachée par des pans de marbre dégradés , et dont la porte et les étroites fenêtres, sans vitres et sans volets, étaient construites de débris de marbre et de porphyre, mal collés ensemble avec un peu de ciment. Une petite ogive de pierre s'élevait d'un ou deux pieds au-dessus de la plate-forme, qui servait de toit à cette masure, et une petite cloche, semblable à celle que l'on peint sur la grotte des ermites, y tremblait aux bouffées du vent. C'était le palais épiscopal de l'évèque arabe de Balbek , qui surveille dans ce désort un petit troupeau de douze ou quinze familles chrétiennes de la communion grecque, perdues au milieu de ces déserts et de la tribu féroce des Arabes indépendants des Békàa. Jusque-là nous n'avions vu aucun être vivant que les chacals , qui couraient entre les colonnes du grand temple , et les petites hirondelles au collier de soie rose, qui bordaient, comme un ornement d'architecture orientale, les corniches de la plate-forme. L'évêquc, averti par le bruit de notre caravane, arriva bientôt, et, s'inclinant sur sa porte, m'offrit l'hospitalité. C'était un beau vieillard , aux cheveux et à la barbe d'argent , à la physionomie grave et douce , à la
parole noble , suave et cadencée , tout à fait semblable à ridée du prêtre dans le poème ou dans le roman , et digne en tout de montrer sa figure de paix , de résignation et de charité dans cette scène solennelle de ruines et de méditation. Il nous fit entrer dans une petite cour intérieure pavée aussi d'éclats de statues , de morceaux de mosaïques et de vases antiques, et, nous livrant sa maison , c'est-à-dire deux petites chambres basses sans meubles et sansjwrtes, il se retira et nous laissa, suivant la coutume orientale , maîtres absolus de sa demeure. Pendant que nos Arabes plantaient en terre , autour de la maison , les chevilles de fer, pour y attacher par des anneaux les jambes de nos chevaux, et que d'autres allumaient un feu dans la cour pour nous préparer le pilau et cuire les galettes d'orge, nous sortîmes pour jeter un second regard sur les monuments qui nous envi- . ronnaient. Les grands temples étaient devant nous comme des statues sur leur piédestal ; le soleil les frappait d'un dernier rayon , qui se relirait lentement d'une colonne à l'autre, comme les lueurs d'une lampe que le prêtre emporte au fond du sanctuaire; les mille ombres des portiques, des piliers, des colonnades, des autels, se répandaient mouvantes sous la vaste forêt de pierre , et remplaçaient peu à peu sur l'acropolis les éclatantes lueurs du marbre et du travertin. Plus loin, dans la plaine , c'était un océan de ruines qui ne se perdait qu'à l'horizon ; on eût dit des vagues de pierre , brisées contre un écueil , et couvrant une immense plage de leur blan-
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clieur et de leur écume. Rien ne s'éle\ait au-dessus de cette mer de débris, et la nuit, qui tombait des hauteurs déjà grises d'une chaîne de montagnes, les ensevelissait successivement dans son ombre. Nous restâmes quelques moments assis, silencieux et pensifs, devant ce spectacle sans paroles, et nous rentrâmes à pas lents dans la petite cour de l'évêque , éclairée par le foyer des Arabes.
Assis sur quelques fragments de corniches et de chapiteaux qui servaient de bancs dans la cour, nous mangeâmes rapidement le sobre repas du voyageur dans le désert, et nous restâmes quelque temps à nous entretenir, avant le sommeil , de ce qui remplissait nos pensées. Le foyer s'éteignait, mais la lune se levait pleine et éclatante dans le ciel limpide, et, passant à travers les crénelures d'un grand mur de pierres blanches et les dentelures d'une fenêtre en arabesques, qui bornaient la cour du côté du désert, elle éclairait l'enceinte d'ime clarté qui rejaillissait sur toutes les pierres. Le silence et la rêverie nous gagnèrent ; ce que nous pensions à cette heure, à celte place, si loin du monde vivant, dans ce monde mort, en présence de tant de témoins muets d'un passé inconnu, mais qui bouleverse toutes nos petites théories d'histoire et de philosophie de l'humanité ; ce qui se remuait dans nos esprits ou dans nos cœurs , de nos systèmes, de nos idées, hélas! et peut-être aussi de nos souvenirs et de nos sentiments individuels. Dieu seul U- sait: et nos langues n'essayaient pas do le dire; elles
auraient craint de profaner la solennité de cette heure , de cet astre , de ces pensées même ; nous nous taisions. Tout à coup, comme une plainte douce et amoureuse, comme un murmure grave et accentué par la passion , sortit des ruines derrière ce grand mur percé d'ogives arabesques, et dont le toit nous avait paru écroulé sur lui-même : ce murmure vague et confus s'enfla , se prolongea, s'éleva plus fort et plus haut, et nous distinguâmes un chant nourri de plusieurs voix en chœur, un chant monotone , mélancolique et tendre , qui montait , qui baissait, qui mourait, qui renaissait alternativement et qui se répondait à lui-même : c'était la prière du soir que l'évèque arabe faisait avec son petit troupeau , dans l'enceinte éboulée de ce qui avait été son église, monceau de ruines entassées récemment par une tribu d'Arabes idolâtres. Rien ne nous avait préparés à cette musique de l'âme, dont chaque note est un sentiment ou un soupir du cœur humain, dans cette solitude, au fond des déserts, sortant ainsi des pierres muettes accumulées par les tremblements de terre, par les barbares et parle temps. Nous fûmes frappés de saisissement, et nous accompagnâmes des élans de notre pensée, de notre prière et de toute notre poésie intérieure , les accents de cette poésie sainte, jusqu'à ce que les litanies chantées eussent accompli leur refrain monotone , et que le dernier soupir de ces voix pieuses se fut assoupi dans le silence accoutumé de ces vieux débris.
Voilà, disions-nous en nous levant, ce que sera sans
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doute lu poésie des derniers âges : .-oupii' et iniere >iir des tombeaux, aspiration plaintive vers un monde qui ne connaîtra ni mort ni ruines.
Mais j"en vis une bien plus liapi)ante imaj^e quehpies mois après dans un voyage au Liban ; je demande encore la permission de la peindre.
Je redescendais les dernières sonmiités de ces alpes : j'étais l'hôte du cheik d'Éden . village arabe maronite suspendu sous la dent la plus aiguë de ces montagnes , aux limites de la végétation . et qui nest habitable que l'été. Ce noble et respectable vieillard était venu me chercher avec ses fils et quelques-uns de ses serviteurs . jusqu'aux environs de Tripoli de Syrie . et m'avait reçu dans son château d'Éden avec la dignité, la grâce de cœur et l'élégance de manières que l'on pourrait imaginer dans un des vieux seigneurs de la cour de Louis XIV. Les arbres entiers brûlaient dans le large foyer: les moutons, les chevreaux, les cerfs étaient étalés par piles dans les vastes salles, et les outres séculaires des vins d'or du Liban, apportées de la cave par ses serviteurs, coulaient pour nous et pour notre escorte. Après avoir passé quelques jours à étudier ces belles mœurs homériques, poétiques comme les lieux même où nous les retrouvions, le cheik me donna son fils aîné et un certain nombre de cavaliers arabes pour me conduire aux cèdres de Salomon: arbres fameux qui consacrent encore la plus haute cime du Liban, et que l'on vient vénérer depuis des siècles comme les derniers témoins de la gloire I. 7
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de Salomon. Je ne les décrirai point ici; mais au retour de cette journée mémorable pour un voyageur, nous nous égarâmes dans les sinuosités de rochers et dans les nombreuses et hautes vallées dont ce groupe du Liban est déchiré de toutes parts, et nous nous trouvâmes tout à coup sur le bord à pic d'une immense muraille de rochers de quelques mille pieds de profondeur, qui cernent la Vallée des Saints. Les parois de ce rempart de granit étaient tellement perpendiculaires, que les chevreuils même de la montagne n'auraient pu y trouver im sentier, et que nos Arabes étaient obligés de se coucher le ventre contre terre et de se pencher sur l'abîme pour découvrir le fond de la vallée. Le soleil baissait . nous avions marché bien des heures, et il nous en aurait fallu plusieurs encore pour retrouver notre sentier perdu et regagner Éden ; nous descendîmes de cheval , et nous confiant à un de nos guides, qui connaissait non loin de la un escalier de roc vif, taillé jadis par les moines maronites, habitants immémoriaux de cette vallée, nous sui- \îmes quelque temps les bords de la corniche, et nous descendîmes enfin par ces marches glissantes, sur une plate-forme détachée du roc et qui dominait tout cet horizon.
La vallée s'abaissait d'abord par des pentes larges et douces du pied des neiges, et des cèdres qui formaient une tache noire sur ces neiges ; là elle se déroulait sur des pelouses d'un vert jaune et tendre comme celui des hautes croui>es (\u .lura ou des Alpes, et une nnilliliide de
bK LA roÉsn:. ?'.
filets d'eau écuniante sortis cà et là du pied dos neiu'es fondantes sillonnaient ces pentes gazonnées et venaient se réunir en une seule masse de flots et d'écume au pied du premier gradin de rochers. Là, la vallée s'enfonçait tout à coup à quatre ou cinq cents pieds de profondeur, et le torrent se précipitait avec elle, et s'étendant sur une large surface, tantôt couvrait le rocher comme d'un voile liquide et transparent, tantôt s'en détachait en voûtes élancées, et tombant enfin sur des blocs immenses et aigus de granit arrachés du sommet, s'y brisait en lambeaux flottants et retentissait comme un tonnerre éternel. Le vent de sa chute arrivait jusqu'à nous en emportant comme de légers brouillards la fumée de l'eau à mille couleurs , la promenait çà et là sur toute la vallée, ou la suspendait en rosée aux branches des arbustes et aux aspérités du roc. En se prolongeant vers le nord , la Vallée des Saints se creusait de plus en plus et s'élargissait davantage ; puis à environ deux milles du point où nous étions placés, deux montagnes nues et couvertes d'ombres se rapprochaient en s'inclinant l'une vers l'autre, laissant à peine une ouverture de quelques toises entre leurs deux extrémités, où la vallée allait se terminer et se perdre avec ses pelouses, ses vignes hautes, ses peupliers, ses cyprès et son torrent de lait. Au-dessus des deux monticules qui l'étranglaient ainsi , on apercevait à l'horizon comme un lac d'un bleu plus sombre que le ciel ; c'était un morceau de la mer de Syrie , encadré par un golfe fantastique d'autres montagnes du Liban. Ce golfe était
à \ ingt lieues de nous , mais la transparence de l'air nous le monlrait à nos pieds , et nous distinguions même deux navires à la voile qui , suspendus entre le bleu du ciel et celui de la mer, et diminués par la distance, ressemblaient à deux cygnes planant dans notre horizon. Ce spectacle nous saisit tellement d'abord , que nous n'arrêtâmes nos regards sur aucun détail de la vallée ; mais quand le premier cblouissement fut passé et que noire œil put percer à travers la vapeur flottante du soir et des eaux, une scène d'une autre nature se déroula peu à peu devant nous.
A chaque détour du torrent où l'écume laissait un peu de place .à la terre , un couvent de moines rnaronites se dessinait en pierres, d'un brun sanguin sur le gris du rocher, et sa fumée s'éle\ ait dans les airs entre des cimes de peupliers et de cyprès. Autour des couvents, de petits champs, conquis sur le roc ou sur le torrent, semblaient cultivés comme les parterres les plus soignés de nos maisons de campagne , et çà et là on apercevait ces maronites, vêtus de leur capuchon noir, qui rentraient du travail des champs , les uns avec la bêche sur l'épaule , les autres conduisant de petits troupeaux de poulains arabes , quelques-uns tenant le manche de la charrue et piquant leurs bœufs entre les mûriers. Plusieurs de ces demeures de prières et de travail étaient suspendues avec leurs chapelles et leurs ermitages sur les caps avancés des deux immenses chaînes de montagnes; un certain nombre' élaiont creusérs rdinme fl(V grotfe> de bêle^
fauves dans le rocher même. On n'apercevait que la porte, surmontée d'une ogive vide ou pendait la cloche, et quelques petites terrasses taillées sous la voûte même du roc, où les moines vieux et infirmes venaient respirer l'air et voir un peu de soleil, partout où le pied de l'homme pouvait atteindre. Sur certains rebords des précipices l'oeil ne pouvait apercevoir aucun accès ; mais . là même, un couvent, une croix, une solitude, un oratoire, un ermitage et quelques figures de solitaires circulant parmi les roches ou les arbustes, travaillant, lisant ou priant. Un de ces couvents était une imprimerie arabe pour l'instruction du peuple maronite , et l'on voyait sur la terrasse une foule de moines allant et venant et étendant sur des claies ou sur des roseaux les feuilles blanches du papier humide. Rien ne peut peindre, si ce n'est le pinceau , la multitude et le pittoresque de ces retraites. Chaque pierre semblait avoir enfanté sa cellule, chaque grotte son ermite; chaque source avait son mouvement et sa vie. chaque arbre son solitaire sous son ombre. Partout où l'œil tombait, il voyait la vallée, la montagne, les précipices s'animer pour ainsi dire sous son regard , et une scène de vie, de prière, de contemplation, se détacher de ses masses éternelles, ou s'y mêler pour les consacrer. Mais bientôt le soleil tomba , les travaux du jour cessèrent , et toutes les figures noires répandues dans la vallée rentrèrent dans les grottes ou dans les monastères. Les cloches sonnèrent de toutes parts l'heure du recueillement et des offices du soir: les unes avec la voix
forte et \ibrante des grands vents sur la mer, les autres avec les voix légères et argentines des oiseaux dans les champs de blé, celles-ci plaintives et lointaines comme des soupirs dans la nuit et dans le désert; toutes ces cloches se répondaient des deux bords opposés de la vallée, et les mille échos des grottes et des précipices se les renvoyaient en murmures confus et répercutés, mêlés avec le mugissement du torrent, des cèdres, et les mille chutes sonores des sources et des cascades dont les d(Mix flancs des monts sont sillounés. Puis il se fit un moment de silence, et un nouveau bruit plus doux, plus mélancolique et plus grave remplit la vallée : c'était le chant des psaumes, qui s'élevant à la fois de chaque monastère, de chaque église, de chaque oratoire, de chaque cellule des rochers, se mêlait, se confondait en montant jusqu'à nous comme un vaste murmure, et ressemblait à une seule plainte mélodieuse de la vallée tout entière qui venait de prendre une àme et une voix; puis un nuage d'encens monta de chaque toit, sortit de chaque grotte , et parfuma cet air que les anges auraient pu respirer. Nous restâmes muets et enchantés comme ces esprits célestes quand , planant pour la première fois sur le globe qu'ils croyaient désert , ils entendirent monter de ces mêmes bords la première prière des hommes; nous comprîmes ce que c'était que la voix de l'homme pour vivifier la nature la plus morte , et ce que ce serait que la poésie à la fin des temps, quand, tous les sentiments du cœur humain éteints et absorbés dans un seul,
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la poésie ne serait plus ici-bas qu'une adoration et une hymne !
Mais nous ne sommes pas à ces temps : le monde est jeune , car la pensée mesure encore une distance incommensurable entre l'état actuel de l'humanité et le but qu'elle peut atteindre; la poésie aura d'ici là de nouvelles , de hautes destinées à remplir.
Elle ne sera plus lyrique dans le sens où nous prenons ce mot; elle n'a plus assez de jeunesse, de fraîcheur, de spontanéité d'impression, pour chanter comme au premier réveil de la pensée humaine. Elle ne sera plus épique; l'homme a trop vécu, trop réfléchi pour se laisser amuser, intéresser par les longs écrits de l'épopée, et l'expérience a détruit sa foi aux merveilles dont le poème épique enchantait sa crédulité. Elle ne sera plus dramatique, parce que la scène de la vie réelle a, dans nos temps de liberté et d'action politique , un intérêt plus pressant, plus réel et plus intime que la scène du théâtre, parce que les classes élevées de la société ne vont plus au théâtre pour être émues, mais pour juger; parce que la société est devenue critique, de na'i've qu'elle était. 11 n'y a plus de bonne foi dans ses plaisirs. Le drame va tomber au peuple ; il était né du peuple et pour le peuple; il y retourne ; il n'y a plus que la classe populaire qui porte son cœur au théâtre. Or le drame populaire, destiné aux classes illettrées, n'aura pas de longtemps une expression assez noble, assez élégante, assez élevée pour attirer la classe lettrée; la classe lettrée abandonnera
donc le drame ; et quand le drame populaire aura élevé son parterre jusqu'à la hauteur de la langue d'élite, cet auditoire le quittera encore et il lui faudra bans cesse redescendre pour être senti. Des hommes de génie tentent, en ce moment même, de faire violence à cette destinée du drame. Je fais des vœux pour leur triomphe. Et dans tous les cas il restera de glorieux monuments de leur lutte. C'est une question d'aristocratie et de démocratie ; le drame est l'image la plus fidèle de la civilisation.
La poésie sera de la raison chantée , voilà sa destinée pour longtemps ; elle sera philosophique , religieuse , politique, sociale, comme les époques que le genre humain va traverser ; elle sera intime surtout , personnelle , méditative et grave; non plus un jeu de l'esprit, un caprice mélodieux de la pensée légère et superficielle , mais l'écho profond, réel , sincère, des plus hautes conceptions de l'intelligence, des plus mystérieuses impressions de l'âme. Ce sera l'homme lui-même et non plus son image, l'homme sincère et tout entier. Les signes avant-coureurs de cette transformation de la poésie sont visibles depuis plus d'un siècle; ils se multiplient de nos jours. La poésie s'est dépouillée de plus en plus de sa forme artificielle , elle n'a presque plus de forme qu'elle-même. A mesure que tout s'est spirilualisé dans le monde, elle aussi se spiritualise. Elle ne veut plus de mannequin, elle n'invente plus de machine; car la première chose que fait maintenaiit l'esprit du lecteur, c'est de dépouiller le manne-
quin, c'est de démonter la machine et de chercher la poésie seule dans l'œuvre poéticiue , et de chercher aussi l'âme du poète sous sa poésie. Mais sera-t-elle morte pour être plus vraie, plus sincère, plus réelle qu'elle ne le fut jamais? Non sans doute ; elle aura ]>lus de vie , plus d'intensité, plus d'action qu'elle n'en eut encore! et j'en appelle à ce siècle naissant qui déborde de tout ce qui est la poésie même, amour, religion, liberté, et je me demande s'il y eut jamais dans les époques littéraires un moment aussi remarquable en talents éclos et en promesses qui écloront à leur tour. Je le sais mieux que personne, car j'ai été souvent le confident inconnu de ces mille voix mystérieuses qui chantent dans le monde ou dans la soUtude, et qui n'ont pas encore d'écho <Jans leur renommée. Non , il n'y eut jamais autant de poètes et plus de poésie qu'il y en a en France et en Europe au moment où j'écris ces lignes , au moment où quelques esprits superficiels ou préoccupés s'écrient que la poésie a accompli ses destinées et prophétisent la décadence de l'humanité. Je ne vois aucun signe de décadence dans l'intelligence humaine, aucun symptôme de lassitude m de vieillessse , je vois des institutions vieillies qui s'écroulent, mais des générations rajeunies que le souffle de vie tourmente et pousse en tous sens, et qui reconstruiront sur des plans inconnus cette œuvre infinie que Dieu a donné à faire et à refaire sans cesse à l'homme , sa propie destinée. Dans cette œuvre, la poésie a sa place, quoique Platon voulût l'en bannir. C'est elle qui plane sur la
société et qui la juge, et qui, montrant à l'homme la Nulgarité de son œuvre, l'appelle sans cesse en avant, en lui montrant du doigt des utopies, des républiques imaginaires, des cités de Dieu, et lui souftle au cœur le courage de les atteindre.
A côté de cette destinée philosophique, rationnelle, politique, sociale de la poésie à venir, elle a une destinée nouvelle à accomplir; elle doit suivre la pente des institutions et de la presse ; elle doit se faire peuple et devenir populaire comme la religion , la raison et la philosophie. La presse commence à pressentir cette œuvre, œuvre immense et puissante qui , en portant sans cesse à tous la pensée de tous, abaissera les montagnes, élèvera les vallées, nivellera les inégalités des intelligences, et ne laissera bientôt plus d'autre puissance sur la terre que celle de la raison universelle qui aura multiplié sa force par la force de tous Sublime et incalculable association de toutes les pensées, dont les résultats ne peuvent être appréciés que par celui qui a permis à l'homme de la concevoir et de la réaliser ! La poésie de nos jours a déjà tenté cette forme , et des talents d'un ordre élevé se sont abaissés pour tendre la main au peuple; la poésie s'est faite chanson, pour courir sur l'aile du refrain dans les camps ou dans les chaumières; elle y a porté quelques nobles souvenirs, quelques généreuses inspirations, quelques sentiments de morale sociale; mais cependant, il faut le déplorer, elle n'a guère popularisé que des passions, des haines ou dos envies. C'est à populariser des
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vérités , de l'amour, de la raison , des seiitiiaents exaltés de religion et d'enthousiasme, que ces génies populaires doivent consacrer leur puissance à l'avenir. Cette poésie est à créer; l'époque la demande, le peui)le en a soif; il est plus poète par l'àme que nous, car il est plus près de la nature; mais il a besoin d'un interprète entre cette nature et lui ; c'est à nous de lui en servir, et de lui expliquer par ses sentiments rendus dans sa langue . ce que Dieu a mis de bonté, de noblesse, de générosité, de patriotisme et de piété enthousiaste dans son cœur. Toutes les époques primitives de l'humanité ont eu leur poésie ou leur spiritualisme chanté; la civilisation avancée serait-elle la seule époque qui fît taire cette voix intime et consolante de 1 humanité? Non, sans doute, rien ne meurt dans l'ordre éternel des choses, tout se transforme : la poésie est l'ange gardien de l'humanité à tous ses âges.
Il y a un morceau de poésie nationale dans la Calabre, que j'ai entendu chanter souvent aux femmes d'Amalfi en revenant de la fontaine. Je l'ai traduit autrefois en \ ers, et ces vers me semblent s'appliquer si bien au sujet que je traite, que je ne puis me refuser à les insérer ici. C'est une femme qui parle :
Quand assise à douze ans à l'angle du verger, Sous les citrons en fleurs ou les amandiers roses, Le souffle du printemps sortait de toutes choses, El faisait sur mon cou nies boucles voltiger,
UfciS DESTINËKS
Une voix me parlait, si douce au fond de l'àuie Qu'un frisson de plaisir en courait sur ma peau; Ce n'était pas le vent, la cloche, le pipeau, Ce n'était nulle voix d'enfant, d'homme ou de femme:
C'était vous! c'était vous, o mon Ange gardien, C'était vous dont le cœur déjà parlait au mien !
Quand plus tard mon fiancé venait de me quitter,
Après des soirs d'amour au pied du sycomore,
Quand son dernier baiser retentissait encore
Au cœur qui sous sa main venait de palpiter,
La même voix tintait longtemps dans mes oreilles,
Et sortant de mon cœur m'entretenait tout bas ;
Ce n'était pas sa voix ni le bruit de ses pas.
Ni l'écho des amants qui chantaient sous leslreilles ;
C'était vous! c'était vous, ô mon Ange gardien , C'était vous dont le cœur parlait encore au mien!
Quand jeune et déjà mère autour de mon foyer J'assemblais tous les biens que le Ciel nous prodigue, Qu'à ma porte un figuier laissait tomber sa figue Aux mains de mes garçons qui le faisaient ployer, Une voix s'élevait de mon sein tendre et vague ; Ce n'était pas le chant du coq ou de l'oiseau , Ni des souffles d'enfants dormant dans leur berceau , Ni la voix des pêcheurs (pii chantaient sur la vague;
C'était vous ! c'était vous , ô mon Ange gardien , C'était vous dont le cœur chantait avec le mien !
Mainiciiant je suis seule et vieille à cheveux blancs,
DE LA POÉSIK. 85
Et lo long des buissons abrités de la bise , Chauffant ma main ridée au foyer que j'attise, Je garde les chevreaux et les petits enfants ; Cependant dans mon sein la voix intérieure M'entretient , me console et me chante toujours ; Ce n'est plus cette voix du matin de mes jours, Ni l'amoureuse voix de celui que je pleure ;
Mais c'est vous , oui , c'est vous , û mon Ange gardien , Vous dont le cœur me reste et pleure avec le mien.
Ce que ces femmes de Calabre disaient ainsi de leur ange gardien, l'humanité peut le dire de la poésie. C'est aussi cette voix intérieure qui lui parle à tous les. âges, qui aime, chante, prie ou pleure avec elle à toutes les phases de son pèlerinage séculaire ici-bas.
Maintenant, puisque ceci est une préface, il faudrait parler du livre et de moi ; eh bien ! je le ferai avec une sincérité entière. Le livre n'est point un livre, ce sont des feuilles détachées et tombées presque au hasard sur la route inégale de ma vie et recueillies par la bienveillance des âmes tendres, pensives et religieuses. C'est le sjmbole vague et confus de mes sentiments et de mes idées à mesure que les vicissitudes de l'existence et le spectacle de la nature et de la société les faisaient surgir dans mon cœur ou les jetaient dans ma pensée ; ces sentiments et ces idées ont varié avec ma vie même , tantôt sereines et heureuses comme le matin du cœur, tanlot ardentes et profondes comme les passions de trente
«« DES DHSTIXÉES
ans , tantôt dése pérées comme la muri, et sceptiques comme le silence du sépulcre , quelquefois rêveuses comme l'espérance, pieuses comme la foi, enflammées comme cet amour divin qui est l'àme cachée de toute la nature. Mais quelle qu'ait été, quelle que puisse être encore la diversité de ces impressions jetées par .la nature dans mon âme, et par mon àme dans mes vers, le fond en fut toujours un profond instinct de la Divinité dans toutes choses ; une vive évidence , une intuition plus ou moins éclatante de l'existence et de l'action de Dieu dans la création matérielle et dans l'humanité pensante ; une conviction ferme et inébranlable que Dieu était le dernier mot de tous, et que les philosophies, les religions , les poésies n'étaient que des manifestations plus ou moins complètes de nos rapports avec l'Être infini; des échelons plus ou moins sublimes pour nous rapprocher successivement de celui qui est'. Les religions sont la poésie de l'âme.
Ces poésies au.xquelles la soif ardente de cette époque a prêté souvent un prix, une saveur (pi'elles n'avaient pas en elles-mêmes, sont bien loin de répondre à mes désirs et d'exprimer ce que j'ai senti ; elles sont très-imparfaites, très-négligées, très-incomplètes, et je ne pense pas qu'elles vivent bien longtemps dans la mémoire de ceux dont la poésie est la langue ; je ne me repens cependant pas de les asoir publiées; elles ont été une note au moins de ce grand et magnifique concert d'intelligence que la terre exhale de siècle en siècle v(m-s son
auleiir, que le souffle du temps laisse flotter liarmonieusement quelques jours sur l'humanité , et qu'il emporte ensuite où vont plus ou moins vite toutes les choses mortelles. Elles auront été le soupir modulé de mon àme en traversant cette vallée dexil et de larmes, ma prière chantée au grand Être ; et aussi quelquefois l'hymne de mon enthousiasme , de mon amitié ou de mon amour pour ce que j'ai vu , connu , admiré ou aimé de bon et de beau parmi les hommes. Un souvenir à toutes les vies dont j'ai vécu et que j'ai perdues!
La pensée polilique et sociale qui travaille le monde intellectuel et qui m'a toujours fortement travaillé moimême, m'arrache pour deux ou trois ans tout au plus aux pensées poétiques et philosophiques, que j'estime à bien plus haut prix que la politique. La poésie , c'est l'idée; la politique, c'est le fait; autant l'idée est audessus du fait, autant la poésie est au-dessus de la polilique. Mais l'homme ne vit pas seulement d'idéal ; il faut que cet idéal s'incarne et se résume pour lui dans les institutions sociales ; il y a des époques où ces institutions, qui représentent la pensée de l'humanité, sont organisées et vi.antes; la société alors marche toute seule, et la pensée peut s'en séparer et de son côté vivre seule dans des régions de son choix ; il y en a d'autres où les institutions usées par les siècles tombent en ruines de toutes parts et où chacun doit apporter sa pierre et son ciment pour reconstruire un abri à l'humanité. Ma conviction est que nous sommes à une de ces grande^^
époques de reconstruction , de rénovation sociale ; il ne s'agit pas seulement de savoir si le pouvoir passera de telles mains royales dans telles mains populaires; si ce sera la noblesse, le sacerdoce ou la bourgeoisie qui prendront les rênes des gouvernements nouveaux , si nous nous appellerons empires ou républiques : il s'agit de plus; il s'agit de décider si l'idée de morale, de religion, de charité évangélique, sera substituée à l'idée d'égoïsme dans la politique ; si Dieu dans son acception la plus pratique descendra enfin dans nos lois ; si tous les hommes consentiront à voir enfin dans tous les autres hommes des frères , ou continueront à y voir des ennemis ou des esclaves. L'idée est mûre , les temps sont décisifs ; un petit nombre d'intelligences appartenant au hasard à toutes les diverses dénominations d'opinions politiques, portent l'idée féconde dans leurs tètes et dans leurs cœurs ; je suis du nombre de ceux qui veulent sans violence, mais avec hardiesse et avec foi, tenter enfin de réaliser cet idéal qui n'a pas en vain travaillé toutes les têtes au-dessus du niveau de l'humanité , depuis la tète incommensurable du Christ jusqu'à celle de Fénelon; les ignorances, les timidités des gouvernements, nous servent et nous font place ; elles dégoûtent successivement dans tous les partis les hommes qui ont de la portée dans le regard et de la générosité dans le cœur : ces hommes désenchantés tour à tour de ces symboles menteurs qui ne les représentent plus, vont se grouper autour de l'idée ^eule, et la force des hommes viendra ;i eux s'ils com-
prennent la force de Dieu et s'ils sont dignes (iii'elle repose sur eux par leur désintéressement et par leur foi dans l'avenir. C'est pour apporter une conviction, une parole de plus à ce groupe politique, que je renonce momentanément à la solitude, seul asile qui reste à ma pensée souffrante. Dès qu'il sera formé, dès qu'il aura une place dans la presse et dans les institutions, je rentrerai dans la vie poétique. Un monde de poésie roule dans ma tète, je ne désire rien, je n'attends rien de la vie que des peines et des perles de plus. Je me coucherais dès aujourd'hui avec plaisir dans le lit de mon sépulcre ; mais j'ai toujours demandé à Dieu de ne pas mourir sans avoir révélé à lui, au monde, à moi-même, une création de celte poésie qui a été ma seconde vie icibas ; de laisser après moi un monument quelconque de ma pensée ; ce monument c'est un poème , je l'ai construit et brisé cent fois dans ma tête , et les vers que j'ai publiés ne sont que des ébauches mutilées, des fragments brisés de ce poëme de mon àme. Serai-je plus heureux maintenant que je touche à la maturité de la vie? Ne laisserai-je ma pensée poétique que par fragments et par ébauches , ou lui donnerai-je enfin la forme, la masse et la vie dans un tout qui la coordonne et la résume , dans une œuvre qui se tienne debout et qui vive quelques années après moi? Dieu seul le sait, et qu'il me l'accorde ou non , je ne l'en bénirai pas moins. Lui seul sait à quelle destinée il appelle ses créatures, et pénible on douce, éclatante ou obscure, celte destinée
est toujours parfaite, si elle est acceptée avec résignation et en inclinant la tête!
Maintenant, il ne nie reste qu'à remercier toutes les âmes tendres et pieuses de mon temps , tous mes frères en poésie qui ont accueilli avec tant de fraternité et d'indulgence les faibles notes que j'ai chantées jusqu'ici pour eux. Je ne pense pas qu'aucun poëte romain ait reçu plus de marques de sympathie, plus de signes d'intelligence et d'amitié de la jeunesse de son temps que je n'en ai reçu moi-même; moi, si incomplet, si inégal, si peu digne de ce nom de poëte ; ce sont des espérances et non des réalités que l'on a saluées et caressées en moi. La Providence me force à tromper toutes ces espérances ; mais que ceux qui m'ont ainsi encouragé dans toutes les parties de la France et de l'Europe sachent combien mon cœur a été sensible à cette sympathie qui a été ma plus douce récompense, qui a noué entre nous les liens invisibles d'une amitié intellectuelle. Ils m'ont rendu bien au-delà de ce que je leur ai donné : je ne sais quel poëte disait, qu'une critique lui faisait cent fois plus de peine que tous les éloges ne pourraient lui faire de plaisir. Je le plains et je ne le comprends pas : quant à moi, je puis sans peine oublier toutes les critiques, fondées ou non, qui m'ont assailli sur ma route, et d'abord j'ai la conscience d'en avoir mérité beaucoup ; mais fussent-elles toutes injustes et amères , elles auraient été amplement compensées par cette foule innombrable de lettres que j'ai reçues de mes amis inconnus. Une
DE 1 A l'OÉSlK. Ht
douleur que vos vers ont pu endoiinir un moment, un enthousiasme que vous avez allumé le premier dans un cœur jeune et pur, une prière confuse de l'âme à laquelle vous avez donné une parole et un accent, un soupir qui a répondu à un de vos soupirs, une larme d'émotion qui est tombée à votre voix de la paupière d'une jeune femme , un nom chéri , symbole de vos affections les plus intimes , et que vous avez consacré dans une langue moins fragile que la langue vulgaire , une mémoire de mère , de femme , d'amie , d'enfant , que vous avez embaumée pour les siècles dans une strophe do sentiment et de poésie ! La moindre de ces choses saintes consolerait de toutes les critiques , et vaut cent fois . pour l'àme du poète, ce que ses faibles vers lui ont coûté de veilles ou d'amertume.
Paris, Il révrirr 1834.