‹ uvres completes de M. de LamartineChapitre 10 sur 48 · LE DÉSESPOIR · texte numérisé non relu

LE DÉSESPOIR

Lorsque du Créateur la parole féconde Dans une heure fatale eut enfanté le monde

Des germes du chaos, De son œuvre imparfaite il détourna sa face, Et d'un pied dédaigneux le lançant dans l'espace ,

Rentra dans son repos.

Va , dit-il , je te livre à ta propre misère ; Trop indigne à mes yeux d'amour ou de colère,

Tu n'es rien devant moi :

Roule au gré du hasard dans les déserts du vide ; Qu'à jamais loin de moi le destin soit ton guide,

Et le malheur ton roi.

11 dit : comme un vautour qui plonge sur sa proie , Le malheur, à ces mots, pousse, en signe de joie,

Un long gémissement; Et , pressant l'univers dans sa serre cruelle, Embrasse pour jamais de sa rage éternelle

L'éternel aliment.

Le mal dès lors régna dans son immense empire ; Dès lors tout ce qui pense et tout ce qui respire

Commença de souffrir ; Et la terre, et le ciel, et l'àme, et la matière, Tout gémit ; et la voix de la nature entière

Ne fut qu'un long soupir.

Levez donc vos regards vers les célestes plaines ; Cherchez Dieu dans son œuvre, invoquez dans vos peines

Ce grand consolateur :

Malheureux ! sa bonté de son œuvre est absente ; Vous cherchez votre appui? l'univers vous présente

Votre persécuteur.

De quel nom te nommer, ô fatale puissance 1 Qu'on t'appelle Destin, Nature, Providence,

Inconcevable loi , Qu'on tremble sous ta main , on bien qu'on la blasphème, Soumis ou révolté, qu'on te craigne ou qu'on t'aime;

Toujours, c'est toujours toi !

Hélas ! ainsi que vous j'invoquai l'espérance; Mon esprit abusé but avec complaisance

Son philtre empoisonneur :

C'est elle qui , poussant nos pas dans les abîmes . De festons et de fleurs couronne les victimes

Qu'elle livre au malheur.

Si du moins au hasard ii décimai! les hommes.

Ou si sa main tombait sur tous tant que nous sommes,

Avec d'égales lois !

.Mais les sièeles ont vu les âmes magnanimes, La beauté, le génie , ou les vertus sublimes, Victimes de son choix.

Tel , quand des dieux de sang voulaient en sacrifices Des troupeaux innocents les sanglantes prémices

Dans leurs temples cruels , De cent taureaux choisis on formait l'hécatombe, Et l'agneau sans souillure , ou la blanche colombe

Engraissait leurs autels.

Créateur tout-puissant, principe de tout être! Toi pour qui le possible existe avant de naître !

Roi de l'immensité, Tu pouvais cependant, au gré de ton envie, Puiser pour tes enfants le bonheur et la vit;

Dans Ion éternité!

Sans l'épuiser jamais , sur toute la nature Tu pouvais à longs flots répandre sans mesure

Un bonheur absolu.

L'espace , le pouvoir, le temps , rien ne te coule : Ah ! ma raison frémit ; tu le pouvais sans doute.

Tu ne l'as pas voulu.

(^uel crime avons-nous fait poui- mériter de naître? L insensil)le néant t'a-t-il demaudé rètie.

FOÉTIQUES. 131

Ou l'a-t-il accepté?

Sommes-nous, ô ha>aid ! lœuvre de tes caprices? Ou pliitôl, Dieu cruel, fallait-il nos supplices

Pour la félicité?

-Montez donc vers le ciel . montez . encens qu'il aime. Soupirs, gémissements, larmes, sanglots, blasphème,

Plaisirs, concerts divins !

Cris du sang . voix des morts . plaintes inextinguibles . Montez, allez frapper les \oùtes insensibles

Du palais des desfins.

Terre, élève la \oix; cieux, répondez: abimes. Noir séjour où la mort entasse ses victimes.

Ne formez qu'un soupir!

Qu'une plainte éternelle accuse la nature. Kt que la douleur donne à toute créature

Une voix pour gémir.

Du jour où la nature , au néant arrachée , S'échappa de tes mains comme une œuvre ébauchée,

Qu'as-tu vu cependant?

Aux désordres du mal la matière asservie , Toute chair gémissant, hélas! et toute vie

Jalouse du néant !

Des éléments rivaux les luttes intestines , Le Temps, qui flétrit tout, assis sur les ruines Qu'entassèrent ses mains.

Atleiidaiil sur le seuil tes œuvres éphémères , Et la mort étouffant , dès le sein de leurs mères, Les germes des humains !

La vertu succombant sous l'audace impunie , L'imposture en honneur, la vérité bannie ;

L'errante liberté Aux dieux vivants du monde offerte en sacrifice : Et la force partout Tondant de l'injustice

Le règne illimité !

La valeur sans les dieux décidant les batailles ! {]n Caton libre encor déchirant ses entrailles

Sur la foi de Platon !

Un Brutus qui, mourant pour la vertu qu'il aime, Doute, au dernier moment, de cette vertu même.

Kt dit : Tm n'es qu'un nom !

La fortune toujours du parti des grands crimes! Les forfaits couronnés devenus légitimes !

La gloire au prix du sang !

Le.s enfants héritant l'iniquité des pères ! El le siècle qui meurt racontant ses misères

Au siècle renaissant.

Hé quoi! tant de tourments, de forfaits, de supplices N'ont-ils pas fait fumer d'assez de sacrifices

Tes lugubres autels !

Ce soleil , vieux témoin des malheurs de la terre .

l'OÉTlQUES. !:<;<

Ne lera-t-il pas naître un seul jour qui iiéclaire L'angoisse des mortels?

Héritiers des douleurs , victimes de la vie , Non, non, n'espérez pas que sa rage assouvie

Endorme le malheur ; Jusqu'à ce que la mort, ouvrant son aile immense. Engloutisse à jamais dans l'éternel silence

L'éternelle douleur!

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