A UN POETE EXILE
Généreux favoris des filles de Mémoire, Deux sentiers différents devant vous vont s'ouvrir : L'un conduit au bonheur, l'autre mène à la gloire; Mortels, il faut choisir.
Ton sort , ô Manoël ! suivit la loi commune ; La muse t'enivra de précoces faveurs , Tes jours furent tissus de gloire et d'infortune , Et tu verses des pleurs !
Rougis plutôt, rougis d'envier au vulgaire Le stérile repos dont son cœur est jaloux : Les dieux ont fait pour lui tous les biens de la terre; Mais la lyre est à nous.
MEDITATIONS POÉTIQUES. IGl
Les siècles sont à toi , le monde est ta patrie. Quand noas ne sommes plus, notre ombre a des autels Où le juste avenir prépare à ton génie
Des hcnneuis immortels.
Ainsi l'aigle superbe au séjour du tonnerre S'élance , et , soutenant son vol audacieux , Semble dire aux mortels : Je suis né de la terre , Mais je vis dans les cieux.
Oui, la gloire t'attend; mais, arrête, et contemple A quel prix on pénètre en ces parvis sacrés; Vois : l'infortune, assise à la porte du temple, En garde les degrés.
Ici c'est un vieillard que 1 ingrate lonie A vu de mers en mers promener ses malheurs : Aveugle , il mendiait au prix de son génie Un pain mouillé de pleurs.
Là le Tasse , brûlé d'une flamme fatale , Expiant dans les fers sa gloire et son amour, Quand il va recueillir la palme triomphale. Descend au noir séjour.
Partout des malheureux , des proscrits , des victimes , Luttant contre le sort ou contre les bourreaux , On dirait que le ciel aux cœurs plus magnanimes Mesure plus de maux.
Impose donc sileiico iuix plaintes de ta lyre : Des cœurs nés sans vertu l'inloitune est l'écueil ; Mais toi , roi détrôné, que ton inallieur t'inspire Un généreux orgueil!
Que l'importe, après tout, que cet ordre baibare T'enchaîne loin des bords qui furent ton berceau? Que t'importe en quels lieux le destin te prépare Un glorieux tombeau ?
Ni l'exil , ni les lers de ces tyrans du Tage N'enchaîneront ta gloire aux bords où lu mourras : Lisbonne la réclame, el voilà l'héritage Que lu lui laisseras!
Ceux qui l'ont méconnu pleureront le grand homme : Athène à des proscrits ouvre son Panthéon : Coriolan expire, et les enfants de Rome Revendiquent son nom.
Aux rivages des morts avant que de descendre, Ovide lève au ciel ses suppliantes mains : Aux Sarmates grossiers il a légué sa cendre , Et sa gloire aux Romains.