‹ uvres completes de M. de LamartineChapitre 30 sur 48 · DIEL · texte numérisé non relu

DIEL

A M. L ABBE K. VK LAMKWAlh.

Oui, mon âme se plaît à secouer ses ehaiues : Déposant le fardeau des misères humaines . Laissant errer mes sens dans ce monde des coi"})s, Au monde des esprits je monte sans efforts. Là, foulant à mes pieds cet univers visible, Je plane en liljerté dans les cliamps du possible. Mon âme est à l'étroit dans sa vaste prison : Il me faut un séjour qui n'ait [las d'horizon.

(!omme une i^out;.^ deau dans l'Océan versée, L'infini dans son sein absorbe ma pensée; Là , reine de l'espace et de l'éternité , Elle ose mesurer le temps, l'immensité , Aborder le néant , parcourir l'existence , Et concevoir de Dieu l'inconcevable essence. Mais sitôt que je veux peindre ce que je sens, Toute i)arole expire en etîorts impuissants:

ilH MÉIJITATIOISS

Mon àiiit' (lut piiilei'; ma langue ejubanas-cc Frajjpt' l'air do vains sons, ombre de ma i)ensée.

Dieu (il pour les esprits deux langages divers :

En sons articulés l'un vole dans les airs;

Ce langage borné s'apprend parmi les hommes ;

Il suffit aux besoins de l'exil où nous sommes .

El , suivant des mortels les destins inconstants.

Change avec les climats ou passe avec les temps.

L'autre, éternel, sublime, universel, inuneuse.

Est le langage inné de toule intelligence :

Ce n'est point un son mort dans les airs répandu.

C'est un verbe vi\ant dans le cœur entendu :

On l'entend, on l'explique, on le parle a\ec l'âme ;

Ce langage senti, touche, illumine, ennanuiie :

De ce que l'àme éprouve mterpretes brûlants

Il n'a (jue des souiùrs, des ardeurs, des élan-:

C'est la langue du ciel que [tarie la prière.

Et que le fendre amour comprend seul sur la terre

Aux pures régions où j'aime à m'envoler, L'enthousiasme aussi vient me la révéler; et Lui seul est mon llambeau dans cette nuit profonde . Et mieux que la raison il m'explique le monde. Viens donc, il est mon guide , et je veux t'en ser\ ir. A ses ailes de feu, viens, laisse-loi ravir. Déjà l'ombre du monde à nos regards s'elface : Nous échappons au temps, nous franchissons l'espace. Et dans l'ordre éternel de la réalité.

Nous vdih'i face à face av<'c la \(''rité !

Poétiques. iii'j

Cet astre universel, sans déclin , sans aurore,

C'est Dieu , c'est ce grand tout , qui soi-même s'adore !

11 est; tout est en lui : l'immensité, les temps,

De son être infini sont les purs éléments;

L'espace est son séjour, l'éternité son âge ;

Le jour est son regard , le monde est son image :

Tout l'univers subsiste à l'ombre de sa main ;

L'être à flots éternels découlant de son sein,

Comme un fleuve nourri par cette source immense.

S'en échappe, et revient finir où tout commence.

Sans bornes, comme lui, ses ouvrages parfaits

Bénis.sent en naissant la main qui les a faits !

Il peuple l'infini chaque fois qu'il respire :

Pour lui , vouloir c'est faire, exister c'est produire!

Tirant tout de soi seul, rapportant tout à soi .

Sa volonté suprême es! sa suprême loi !

Mais cette volonté, sans ombre et sans faiblesse.

Est à la fois puissance, ordre, équité, sagesse.

Sur tout ce qui peut être il l'exerce à son gré:

Le néant jusqu'à lui s'élève par degré :

Intelligence, amour, force, beauté, jeunesse.

Sans épuiser jamais, il peut donner sans cesse;

Et, comblant le néant de ses dons précieux .

Des derniers rangs de l'être il i)eut tirer des dieux !

^lais ces dieux de sa main, ces fils de sa puissance ,

Mesurent d'eux à lui l'éternelle distance.

Tendant par la nature à l'être qui les fit;

Il est leur fin à tous, et lui seul se sufilt !

Voilà , voilà le Dieu que tout esprit adore ,

Qu'Abraham a servi, que rêvait Pythagore, Que SocraLe annonçait, qu'entrevoyait Platon, Ce Dieu que l'univers révèle à la raison , Que la justice attend, que l'infortune espère , Et que le Christ enfin vint montrer à la terre! Ce n'est plus là ce Dieu par l'homme fabriqué. Ce Dieu par l'imposture à l'erreur expliqué, Ce Dieu défiguré par la main des faux prêtres. Qu'adoraient en tremblant nos crédules ancêtres. Il est seul , il est un , il est juste, il est bon ; La terre voit son œuvre, et le ciel sait son nom!

Heureux qui le connaît! plus heureux qui l'adore! Qui , tandis que le monde ou l'outrage ou l'ignore , Seul , aux rayons pieux des lampes de la nuit . S'élève au sanctuaire où la foi l'introduit , Et, consumé d'amour et de reconnaissance, Brùle , comme l'encens, son àme en sa présence! Mais, pour monter à lui, notre esprit abattu Doit emprunter d'en haut sa force et sa vertu Il faut voler au ciel sur des ailes de flamme : Le désir et l'amour sont les ailes de l'àme. Ah! que ne suis-je né dans l'âge où les humains, Jeunes, à peine encore échappés de ses mains, Près de Dieu i)ar le temps , plus près par l'innocence Conversaient avec lui, marchaient en sa présence! Que n'ai-je vu le monde à son premier soleil ! Que n'ai-je entendu l'homme à son premier ré\eil 1 Tout lui parlait de loi , tu lui parlais toi-même; L'univers respirait ta majesté suprême ;

La natuic, sortant des mains du Créateur. Étalait en tous sens le nom de son auteur : Co nom, caché depuis sous la rouille des âges , En traits plus éclatants brillait sur tes ouvrages: L'homme dans le passé ne remontait qu'à toi ; Il invoquait son père, et tu disais : C'est moi.

Longtemps conune un enfant ta voix daigna 1 instruire. Et par la main longtemps tu voulus le conduire. Que de fois dans ta gloire à lui tu t'es montré. Aux vallons de Sennar, aux chênes de Membre , Dans le buisson d'Oreb, ou sur l'auguste cime Où Moïse aux Hébreux dictait sa loi sublime ! Ces enfants de .lacob , premiers nés des humains, Reçurent quarante ans la manne de les mains : Tu frappais leur esprit par tes vivants oracles; Tu parlais à leurs yeux par la voix des miracles; Et lorsqu'ils t'oubliaient, tes anges descendus Rappelaient ta mémoire à leurs cœurs éperdus. Mais enfin comme un fleuve éloigné de sa source , Ce sou\ enir si pur s'altéra dans sa course ; De cet astre vieilli la sombre nuit des temps Éclipsa par degrés les rayons éclatants. Tu cessas de parler : l'oubli , la main des âges. Usèrent ce grand nom empreint dans tes ouvrages ; Les siècles en passant firent pâlir la foi ; L'homme plaça le doute entre le monde et toi.

Oui , ce monde, Seigneur, est vieilli pour ta gloire; Il a perdu ton nom , ta race et ta mémoire . .

Ht poiii" le? rolrouvor il nous faut , dans son cours.

Remonter flots à flots le long fleuve des jours !

Nature 1 firmament 1 lœil en vain vous contemple :

Hélas! sans voir le Dieu, l'homme admire le temple;

Il voit , il suit en vain , dans les déserts des cieu\,

De leurs mille soleils le cours mystérieux;

11 ne reconnaît plus la main qui les dirige.

Un prodige éternel cesse d'être un prodige I

Comme ils Ijrillaient hier ils brilleront demain !

Qui sait où commença leur glorieux chemin?

Qui sait si ce flambeau , qui luit et qui féconde ,

Une première fois s'est levé sur le monde?

Nos pères n'ont point vu briller son premier tour.

Et les jours éternels n'ont point de premier jour.

Sur le monde moral en vain ta providence

Dans ces grands changements révèle ta présence.

C'est en vain qu'en tes jeux l'empire des humains

Passe d'un sceptre à l'autre, errant de mains en mains;

Nos yeux, accoutumés à sa vicissitude ,

Se sont fait de la gloire une froide habitude :

Les siècles ont tant vu de ces grands coups du sort !

Le spectacle est usé. l'homme engourdi s'endorl.

Réveille-nous, grand Dieu 1 pari? et change le monde ;

Fais entendre au néant la parole féconde :

Il est temps! lève-toi ! sors de ce long repos;

Tire un autre univers de cet autre chaos.

A nos yeux assoupis il faut d'autres spectacles!

A nos esprits flottants il faut d'autres miracles!

Changer l'ordre des cieux qui ne nous parle plus !

POÉTIQUES. i-2:\

I.aïu'P im nouveau soleil à nos yeux éperdus: Détruis ce \ieu\ palais, indigne de la gloii-e; Viens! montre-toi toi-même, et force-nous de croire! Mais peut-être , avant l'heure où dans les cieux déserts Le soleil cessera d'éclairer l'univers, De ce soleil moral la lumière éclipsée Cessera par degrés d'éclairer la pensée , Et le jour qui verra ce grand flambeau (h-lruil Plongera l'univers dans l'éternelle nuit. Alors tu briseras ton inutile ou\rage.

Ses débris foudroyés rediront d'âge en âge : Seul je suis! hors de moi rien ne peut subsister! L'homme cessa de croire , il cessa d'exister!

XXTX.

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