‹ uvres completes de M. de LamartineChapitre 33 sur 48 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

sépaiTi' ? |»oiir([uoi dessécher l'une el avilir Tautre .' riiomme a-t-il trop de ses dons célestes pour s'en dépouiller à plaisir; a-t-il peur de donner trop d'énergie à son âme en réunissant ces deux puissances? Hélas! il retombera toujours assez tôt dans les formes et dans les pensées vulgaires! La sublime philosophie, la poésie digne d'elle, ne sont que des révélations rapides qui viennent interrompre trop rarement la triste monotonie des siècles : ce qui est beau dans tous les genres n'est pas de tous les jours ici-bas, c'est un éclair de cet auti'e monde où l'âme s'élève quelquefois, mais où elle ne séjourne pas.

Ces réflexions nous semblent propres à excuser du moins l'auteur de co frar/ment . d'avoir tenté de fondre crjsemble la ]K)ésie et la métaphysique de ces belles doctrines du sage des sages ; quoi(iue ce morceau porte le nom de Socrate, on y sent cependant déjà une philosophie plus avancée , et comme un avant-goùt du christianisme près d'éclore : si un homme méritait sans doute qu'on lui en supposât d'avance les sublimes inspiralions, cet homme était Socrate.

Il avait combattu toute sa vie cet empire des sens que le Christ venait renverser; sa philosophie était toute religieuse; elle était humble, car il la sentait inspirée; elle était douce, elle était tolérante, elle était résignée : elle avait deviné l'imité de Dieu, l'innnorlalil('' de l'àme, plus encore, s'il faut en croire les commentaleiu's de l'Ialon el (|uel(|ues mots étranges écha|)pés de ces deux

AV liRTISSE.MKM. ill

bourbes sublimes. L'iiommo élait aile jus(|ir(tù rhomnie pouvait aller; il fallait une révélation pour lui faiic franchir encore un pas immense. Socrale, lui, en sentait le besoin; il lindiquait: il la préparait par ses discours, par sa vie et par sa mort. Il était digne de lentrevoir à ses derniers moments; on un mot . il était inspiré; il novis le dit. il nous le répète, et pourquoi refuserions-nous de croire siu' parole l'homme qui donnait sa vie pour l'amour de la vérité? V a-t-il beaucoup de témoignages qui \ aillent la jiarole de Socralc mourant'.' Oui, sans doute, il élait inspiré; il était im précurseur de cette révélation définitive que Dieu préparai! de temps en temps par des rcNoUitions partielles. Car la vérité et la sagesse ne sont point de nous, elles drscendent du ciel dans les cœurs choisis (|ui sont suscites fie Dieu selon les besoins des temps. Il les semait ca et là : il les répandait goutte à goutte pour en donner seulement la connaissance et le désir, jusqu'au moment où il devait nous en rassasier avec plénitude.

Indépendamment de la sublimité des doctrines (pi'il annonçait, la mort de Socrate élait un tableau digm> des regards (\('> liommes et du ciel : il mourait sans haine pour ses persécuteurs, victime de ses vertus, s'offrant en holocauste pour la vérité : il pouvait se di'»fendre, il pouvait se renier lui-même; il ne le voulut |jas : c'eût été mentir au Dieu {[iii parlait en lui. cl rien n'annonce qu'un sentiment d'orgueil soit venu alli'-rer la pureté, la beauti'' de ce sublime dévouement. Ses > 21

m AV KRTISSKMEN T.

paroles rappuilées par Platon sont aiis-i r;iiii|)l('s a la lin de son doinior jour qu'au milieu de sa vie; la solennité de ce grand moment de la mort ne donne à ses expressions ni tension ni faiblesse; obéissant avec amour à la volonté des dieux qu'il aime à reconnaître en tout, son dernier jour ne diffère en rien de ses autres jours, si ce n'est qu'il n'aura pas de lendemain! Il continue avec ses amis le sujet de conversation conirnencé la \eille; il lioit la cigué comme un breuvai;e ordinaire; il se couche pour mourir, comme il aurait l'ait ])0ur dormir, tant il est sûr que les dieux sont là, a\ant, après, pai'toiit . et <[u'il va se réveiller dans leur sein 1

Le poète n'a pas interrompu ?on cliant |>ai' lc> détails assez connus du jugement, et par les longues dissertations de Socrale et de ses amis; il na chante (jue les dernières heures et les dernières paroles du pliilosophe, ou du moins les |)aroles qu'il lui suppose. Nous l'imiterons ; nous nous contenterons de rappelci- l'axaiilscène aux lecteurs.

Socrate , condamné à mourir pour ses opinions icligieuses, attendait la mort di'puis plusieurs jours; mais il ne de\ait boire la ciguë qu'au moment où le vaisseau envoyé tous les ans à Délos en l'honneur de Thésée, serait de n^tour dans le port d'Athei\es. C'est ce vaisseau que l'on nommait Théorie, et (|u'on apercevait dans le lointain au moment où le poème commence.

l.e Serviti-nr des ^>h:-^ était un e^^claxe de ce tribu-

AVERTISSEMEXT. 2i:^

nal, destiné an S(M-\iro dos prisonniers en alfendant lexécution des sentences. Ce fragment est ini[)rimé comme il a été écrit par raiiteur, dans une forme inusitée, par couplets d"inégale longueur; après chaque couplet, nous avons placé un trait qui indique la suspension du sens, et l'auteur passe souvent, sans autre transition", d'une pensée à une autre.

Nous nous servirons pour les notes , toutes tirées de Platon, de l'admirable traduction de Platon par M. Cousin. Ce jeune philosophe, digne d'expliquer un pareil maître, pour faire rougir notre siècle de ses honteux et dégradants sophismes, après l'avoir rappelé lui-même aux plus nobles théories du s[)iritualisme, a eu l'heureuse pensée de lui révéler la sagesse antique dans toute sa grâce et toute sa beauté. Trouvant la philosophie de nos jours encore toute souillée des lambeaux du matérialisme, il lui montre Socrate , et semble lui dire : Voilà ce que tu es! et voilà ce que tu as été 1 Espérons qu'en achevant son bel ouvrage, il la dégagera aussi des nuages dont Kant et quelques-uns de ses disciples lOnt enveloppée, et nous la fera apparaître enfin toute i-esplendissante de la jnu-e lunuère du christianisu\e.

LA

MORT DE SOCKATK.

La vc^rito, t'est Dieu.

Le soleil se levant aux sommets de IHymète

Du temple de Thésée illuminait le faîte.

Et, frappant de ses feux les murs du Parthénon,

Comme un furtif adieu, glissait dans la prison;

On voyait sur les mers une poupe dorée ',

Au bruit des hymnes saints, voguer veps le Pyrée,

Et c'était ce vaisseau dont le fatal retour

Devait aux condamnés marquer leur dernier jour;

Mais la loi défendait qu"on leur otàt la vie

Tant que le doux soleil éclairait llonie,

De peur que ses rayons aux vivants destinés ,

Par des yeux sans regard ne fussent profanés ,

Ou que le malheureux, en fermant sa paupière ,

N'eût à pleurer deux fois la vie et la lumière!

Ainsi l'homme exilé du champ de ses aïeux

Part avant que l'aurore ait éclairé les cieux !

iU> I.A MORT DK SOC RATE.

Altendatit le réveil du fils de Sophronique , Quelques amis en deuil erraient sous le portique", Kt sa femme portant son fils sur ses genoux, Tendre enfant, dont la main joue avec les verrous. Accusant la lenteur des geôliers insensibles, Frappait du front Tairain des portes inflexib'esl La foule inaltentive au cri de ses douleiu's Demandait en passant le sujet de ses pleurs, Et reprenant bientôt sa course suspendue. Et dans les longs parvis par groupe répandue, Recueillait ces vains bruits dans le peuple semés , Parlait d'autels détruits et des dieux blasphémés, Et d"un culte nouveau corrompant la jeunesse. Et de ce Dieu sans nom, étranger dans la Grèce! C'était quelque insensé, quelque monsire odieux, Quelque nouvel Oreste aveuglé par les dieux , Qu'atteignait à la fin la tardive justice , Et que la terre au ciel devait en sacrifice ! Socrale! et c'était toi qui, dans les fers jeté. Moiu'ais pour la justice et pour la vérité ! ! !

Enfin de la prison les gonds bruyants roulèrent; A pas lents , Fœil baissé , les amis s'écoulèrent : Mais Socrate, jetant un regard sur les flots, El leur montrant du doigt la voile vers Délos : « Regardez sur les mers cette poupe fleurie; C'est le vaisseau sacré, l'heureuse Théorie*! Saluons-la , dit-il : cette voile est la mort !

LA MOKI [)K SOCRATE.

Mon àme, aussitôt (iu>lle, entrera dans le ])()rl ! Et cependant parlez ! et que ce jour suprême , Dans nos doux entretiens, s'écoule encor de même ' ! Ne jetons point aux vents les restes du festin , Des dons sacrés des dieux usons jusqu'à la fin : L'heureux vaisseau qui touche an terme du \ oya.^e Ne suspend pas sa course à l'aspect du ri\a2;e ; Mais, couronné de Heurs, et les voiles aux vents, Dans le port qui ra[)pelle il entre avec les chants!

« Les poètes ont dit qu'avant sa dernière heun^

En sons harmonieux le doux cvi^ne se pleure ;

Amis, n'en croyez rien! l'oiseau mélodieux

D'un plus sublime instinct fut doué par les dieux !

Du riant Eurotas près de quitter la rive ,

L'âme, de ce beau corps à demi fugitive,

S'avançant pas à pas vers un monde enchanté.

Voit poindre le jour pur de l'immortalité ,

Et , dans la douce extase où ce regard la noie .

Sur la terre en mourant elle exhale sa joie.

Vous qui près du tombeau venez pour m'écouter,

Je suis un cygne aussi; je meurs, je puis chanter ! »

Sous la voûte, à ces mots, des sanglots éclatèrent : D'un cercle plus étroit ses amis l'entourèrent : « Puisque tu vas mourir, ami trop tôt quitté,

2i8 LA MORT DE SOCRATE.

Parle-nous d'espérance et d'immortalité ! — Je le veux bien , dit-il : mais éloignons les femmes Leurs soupirs étouffés amolliraient nos âmes ; Or, il faut, dédaignant les terreurs du tombeau . Entrer d'un pas hardi dans un monde nouveau!

« Vous le savez , amis; souvent , dès ma jeunesse , Un génie inconnu m'inspira la sagesse, Et du monde futur me découvrit les lois. Était-ce quelque dieu caché dans une voix? Une ombre m'embrassant d'une amitié secrète? L'écho de l'avenir? la muse du poète?

Je ne sais ; mais l'esprit qui me parlait tout bas , Depuis que de ma fin je m'approche à grands pas . En sons plus élevés me parle , me console ; Je reconnais plus tôt sa divine parole, Soit qu'un cœur affranchi du tumulte des sens Avec plus de silence écoute ses accents; Soit que , comme l'oiseau , l'invisible génie Redouble vers le soir sa touchante harmonie ; Soit plutôt qu'oubliant le jour qui va finir Mon âme, suspendue aux bords de l'avenir. Distingue mieux le son qui part d'un autre monde, Comme le nautonier, le soir, errant sur l'onde, A mesure qu'il vogue et s'approche du bord , Distingue mieux la voix qui s'élève du port. Cet invisible ami jamais ne m'abandonne, Toujours de son accent mon oreille résonne.

LA MORT DE SOCÛAtE. 219

El sa voix dans ma voix parle seule aujourdliiii ; Amis, écoulez donc ! ce n'est plus moi ; c'est lui 1... »

Le front calme et serein , l'œil rayonnant d is|ioii . Socrate à ses amis fit signe de s'asseoir ; A ce signe muet soudain ils obéirent , Et sur les bords du lit en silence ils s'assirent : S\ inmias abaissait son manteau sur ses yeux ; (.ii((m d'un œil pensif interrogeait les cieux; C.ébes penchait à terre un front mélancolique; Anaxagore, armé d'un rire sardonique.

Semblait, du philosophe enviant l'heureux sort. Rire de la fortune et défier la mort ! Et le dos appuyé sur la porto de bronze , Les bras entrelacés, le serxiteur des Onze, De doute et de pitié tour à tour combattu, .Murmurait sourdement : « Que lui sert sa verlu? » Mais Phédon , regrettant l'ami plus que le stige , Sous ses cheveux épars voilant son beau visage . Plus près du lit funèbre aux pieds du maitre assis. Sur ses genoux plies se penchait comme un fils, Levait ses yeux voilés sur l'ami qu'il adore ; Rougissait de pleurer, et le pleurait encore!

Du sage cependant la terrestre douleur N'osait point altérer les traits ni la couletu-;

Son rogard élevé loin de nous semblait lire;

Sa bouche, où reposait son gracieux sourire,

Toute prèle à parler, s'entr'ouvrait à demi ;

Son oreille écoutait son invisible ami ;

Ses cheveux , effleurés du souffle de l'automne , •

Dessinaient sur sa (èle une pâle couronne.

Et, de l'air matinal par moments agités,

Répandaient sur son front des reflets argentés;;

Mais , à travers ce front où son âme est tracée ,

On voyait rayonner sa sublime pensée.

Comme, à travers l'albâtre ou l'airain transparents,

La lampe, sur l'autel jetant ses feux mourants.

Par son éclat voilé se trahissant encore ,

D'an reflet lumineux les frappe et les colore I

Comme l'œil sur les mers suit la voile qui part ,

Sur ce front solennel attachant leur regard,

A ses yeux suspendus, ne respirant qu'à peine,

Ses amis attentifs retenaient leur haleine ;

Leurs yeux le contemplaient pour la dernière fois 1

Ils allaient pour jamais emporter celte voix !

Comme la vague s'ouvre au souffle errant d'Éole,

Leur âme impatiente attendait sa parole.

Enfin du ciel sur eux son regard s'abaissa ,

Et lui , comme autrefois, sourit et commença :

« Quoi! vous pleurez, amis! vous pleurez quand mon âme. Semblable au pur encens que la prêtresse enflamme, Affranchie à jamais du vil poids de son corps ,

LA MOUT l)K SOCKATE. ;:

\a s'envoler aux dieux, et, dans de saints Iranspurls . Saluant ce jour pur, qu'elle entrevit peut-être. Chercher la vérité, la voir et la connaître! Pourquoi donc vivons-nous, si ce n'est pour mourir'.' Pourquoi pour la justice ai-je aimé de souffrir! Pourquoi dans celte mort qu'on appelle la vie". " Contre ses vils penchants luttant , (juoiiiue asser\ ie . Mon âme avec mes sens a-t-elle combattu? Sans la mort, mes amis, que serait la vertu?... (Test le prix du combat, la céleste couronne Qu'aux bornes de la course un saint juge nous donne : La voix de .Jupiter qui nous rappelle à lui ! Amis, bénissons-la! Je l'entends aujourd'luii : Je pouvais, de mes jours disputant ({uel([ue reste. Me faire répéter deux fois l'ordre céleste. Me |)réservenl les dieux d'en prolonger le cours! En esclave attentif, ils m'appellent , j'y cours! Et NOUS, si vous m aimez , conmie aux plus belles tète Amis , faites couler des parfums sur vos tètes? Suspendez une offrande aux murs de la prison ! Et. le front couronné d'un \erdoyant feston, .Ainsi qu'un jeune époux ([u'une foule empressée, Semant de ch'tstes tleurs le seuil du gynécée. Vers le lit nuptial conduit ajjres le bain. Dans les bras de la mort menez-moi par la mainl...

« Qu'est-ce donc que mourir? briser ce nœud infàinr Cet adultère hvmen de la terre a\ec l'àine .

D'un \il i»oid!? , à la lonihe, enfin se décharger! Mourir, n'est pas mourir; mes amis, c'est changt'r! Tant qu'il vit , accablé sous le corps qui l'enchaîne . L'homme vers le vrai bien languissamment se traîne. Et , par ses vils besoins dans sa course arrêté , Suit, d'un pas chancelant , ou perd la vérilé. Mais celui qui, touchant au ternie ([u'il implore. Voit du jour éternel étinceler l'aurore, Conmie un rayon du soir remontant dans les cieux , Exilé de leur sein, remonte au sein des dieux ; Et bu\an( à longs traits le nectar ([ui l'enivre , |)u jour de son trépas il commence de ^ ivre I »

u — MaisYnourir c'est souffrir; et souffrir est un mal. — Amis, (pi'en savons-nous? Et cjuand l'instant fatal Consacré par le sang comme un grand sacrifice Pour ce corps immolé serait un court supplice . N'est-ce pas par un mal que tout bien est pro(h)it? L'été sort de l'hiver, le jour sort de la nuit ". Dieu lui-même a noué cette éternelle chaîne ; Nous fûmes à la vie enfantés a\ec peine , Et cet heureux trépas, des faibles redouté , N'est qu'un iMifantement à rimmortalilé !

« Cependant de la mort qui peut sonder l'abîme? Les dieux ont mis leur doigt sur sa lèvre sublime : Qui sait si dans ses mains prêtes à la saisir L'âme, iuccrlaine . tombe iwov peine ou pliiisir?

l.A MUKT DE SU eu AXE. 253

Tour moi , qui vis encor, je ne sais, mais je pense

Qu'il est quelque mystère au fond de ce silence;

Que des dieux indulgents la sévère bonté

A jusque dans la mort caché la volupté,

Comme, en blessant nos cœurs de ses divines armes,

L'Amour cache souvent un plaisir sou* des larmes! »

L'incrédule Cébès à ce discours sourit;

— Je le saurai bientôt, dit Socrate. Il reprit :

« Oui : le premier salut de l'homme à la lumière, Quand le rayon doré vient baiser sa paupière , L'accent de ce qu'on aime à la lyre mêlé , Le parfum fugitif de la coupe 'exhalé, La saveur du baiser, quand de sa lèvre errante L'amant cherche, la nuit , les lèvres de l'amante , Sont moins doux à nos sens que le premier transport De l'homme vertueux affranchi par la mort ! Et pendant qu'ici-bas sa cendre est recueillie, Emporté par sa course, en fuyant il oublie De dire même au monde un éternel adieu' Ce monde évanoui disparaît devant Dieu !

« — Mais quoi! sufïit-il donc de mourir pour revivre? — Non : il faut que des sens notre âme se délivre , De ses penchants mortels triomphe avec effort ;

Que notre vie enfin soit une longue mort ! La vie est le combat, la mort est la \icloire . Et la terre est pour nous l'autel expiatoire Où l'homme , de ses sens sur le seuil dépouillé , Doit jeter dans les feux son vêtement souillé, Avant d'aller offrir sur un autel propice De sa vie, au Dieu pur, l'aussi pur sacritlce!

« Ils iront, d'un seul trait , du tombeau dans les cieux . Joindre, où la mort n'est plus, les héros et les dieux. Ceux qui, vainqueurs des sens pendant leur courte vie . Ont soumis à l'esprit la matière asservie , Ont marché sous le joug des rites et des lois , Du juge intérieur interrogé la voix.

Suivi les droits sentiers écartés de la foule , Prié , servi les dieux , d'où la vertu découle , Souffert pour la justice , aimé la vérité , Et des enfants du ciel conquis la liberté !

« Mais ceux qui , chérissant la chair autant que l'âme, De l'esprit et des sens ont resserré la trame , Et prostitué l'âme aux vils baisers du corps , Comme Léda livrée à de honteux transports, Ceux-là , si toutefois un Dieu ne les déli\ re , Même après leur trépas ne cessent pas de vivre , Et des coupables nœuds qu'eux-mème ils ont serrés Ces mânes imparfaits ne sont pas délivrés ! Connue à ses fils impurs Arachné suspen(hi('.

Leur àine , avec leur corps mêlée et confondue ,

Cherche en vain à briser ses liens flétrissants;

L'amour qu'elle eut pour eux vit encor dans ses sens ;

De leurs bras décharnés ils la pressent encore,

Lui rappellent cent fois cet hymen qu'elle abhorre ,

Et, comme un air pesant qui dort sur les marais,

Leur vil poids, loin des dieux, la retient à jamais!

Ces mânes gémissants, errant dans les ténèbres,

Avec l'oiseau de nuit jettent des cris funèbres;

Autour des monuments, des urnes, des tombeaux,

De leur corps importun traînant d'affreux lambp;!ux.

Honteux de \ ivre encore , et fu\ ant la lumière ,

A l'heure où l'innocence a fermé sa paupière ,

De leurs antres obscurs ils s'échappent sans bruit,

Comme des criminels s'emparent de la nuit .

Imitent sur les (lots le réveil de l'aurore,

Font courir sur les jnonts le pâle météore;

De songes effrayants assiégeant nos esprits.

Au fond des bois sacrés poussent d'horribles cris ,

Ou, tristement assis sur le bord d'une tombe.

Et dans leurs doigts sanglants cachant leur front ((iii tombe.

Jaloux de leur victime, ils pleurent leurs forfaits :

Mais les âmes des bons ni> revieiment jamais! »

Il se tut, et Cébès rompit seul le silence :

« Me préservent les dieux d'offenser l'Espérance !

Cette divinité qui , semblable à l'Amour,

Un bandeau siu' les veux, nous conduit au \rai joui-

25!i LA MORT DE SOCRATE.

.Mais puisque de ces bords comme elle lu t'envoles,

Hélas! et que voilà tes suprêmes paroles,

Pour m'instruire, ô mon maître! et non pour l'affliger,

Permets-moi de répondre et de l'interroger, w

Socrate, avec douceur, inclina son visage,

Et Cébès en ces mots interrogea le sage :

« L'àine , dis-tu , doit vivre au-delà du tombeau : IMais si l'àme est pour nous la lueur d'un llambeau , Quand la tlamme a des sens consumé la matière, Quand le flambeau s'éteint, que devient la lumière? La clarté, le flambeau, tout ensemble est détruit, El tout rentre à la fois dans une même nuit ! Ou si l'âme est aux sens ce qu'est à cette lyre L'harmonieux accord que notre main en lire, Quand le temps ou les vers en ont usé le bois, Quand la corde rompue a crié sous nos doigts. Et que les nerfs brisés de la lyre expirante Sont foulés sous les pieds de la jeune bacchante , Qu'est de\enu le bruit de ces divins accords? Meurt-il avec la lyre? et l'àme avec le corps?... » Les sages, à ces mots, pour sonder ce mystère , Baissant leurs fronts pensifs, et regardant la terre. Cherchaient une réponse et ne la trouvaienl |;as! Se parlant l'un à l'autre ils murmuraient tout bas : « Quand la lyre n'est plus, où donc est l'iiarmonie?... o Et Socrate semblait attendre son génie !

Sur l'une de ses mains appuyant son menton ,

L'autre se promenait sur le front de Phédon ,

Et , sur son cou d'ivoire errant à l'aventure,

Caressait, en passant, sa blonde chevelure;

Puis, détachant du doigt un de ses longs rameaux

Qui pendaient jusqu'à terre en flexibles anneaux ,

Faisait sur ses genoux flotter leurs molles ondes,

Ou dans ses doigts distraits roulait leurs tresses blondes,

Et parlait en jouant coimiie un vieillard divin

Qui mêle la sagesse aux coupes d'un festin !

« Amis, l'àme n'est pas l'incertaine lumière Dont le flambeau des sens ici-bas nous éclaire ; Elle est l'œil immortel qui voit ce faible jour Naître , grandir, baisser, renaître tour à tour. Et qui sent hors de soi , sans en être affaiblie , Pâlir et s'éclipser ce flambeau de la vie , Pareille à l'œil mortel qui dans l'obscurité Conserve le regard en perdant la clarté !

(' L'âme n'est pa- aux sens ce qu'est à cette lyre L'harmonieux accord que notre main en tire ; Elle est le doigt divin qui seul la fait frémir! L'oreille qui l'entend ou chanter ou gémir, L'auditeur attentif, l'invisible génie Qui juge, enchaîne, ordonne et règle l'harmonie. Et qui des sons discords que rendent chaque sens Forme au plaisii' des dieux des concerts ravissants!

258 LA iMORT DE SOCRATE.

En vain la lyre meurt et le son s'évapore. Sur ces débris muets l'oreille écoule encore ! Es-tu content, Cébès? — Oui, j'en crois tes adieu.v, Socrale est immortel! — Hé bien, parlons des dieux! »

Et déjà le soleil était sur les montagnes,

Et , rasant d'un rayon les flots et les campagnes ,

Semblait, faisant au monde un magnifique adieu,

Aller se rajeunir au sein brillant de Dieu!

Les troupeaux descendaient des sommets du Taygète :

L'ombre dormait déjà sur les flancs de l'Hymète;

Le Cythéron nageait dans un océan d'or ,

Le pêcheur matinal , sur l'onde errant encor,

Modérant près du l)ord sa course suspendue ,

Repliait, en chantant, sa voile détendue;

La flûte dans les bois, et ces chants sur les mers,

Arrivaient jusqu'à nous sur les soupirs des airs.

Et venaient se mêler à nos sanglots funèbres ,

Comme un rayon du soir se fond dans les ténèbres !

« Hâtons-nous, mes amis, voici l'heure du bain ' , Esclaves ! versez l'eau dans le vase d'airain ! Je veux offrir aux dieux une victime pure. » Il dit : et se plongeant dans l'urne qui murmure . Comme fait à l'autel le sacrificateur, Il ])uisa dans ses mains le Ilot libérateur,

El, le versant (ruis fui.s sur son front qu'il inonde, Trois fois sur sa poitrine en fit ruisseler Fonde; Puis, d'un voile de pourpre en essuyant les flots, Parfuma ses cheveux, et reprit en ces mots : « Nous oublions le Dieu pour adorer ses traces! Me préserve Apollon de blasphémer les Grâces! Hébé versant la vie aux célestes lambris , Le carquois de l'Amour", ni l'écharpe d'Iris, Ni surtout de "Vénus la brillante ceinture Qui d'un nœud sympathique enchaîne la nature. Ni l'éternel Saturne , ou le grand Jupiter, Ni tous ces dieux du ciel, de la terre et de l'air! Tons ces êtres peuplant TOlympe ou l'Élysée Sont l'image de Dieu par nous divinisée , Des lettres de son nom sur la nature écrit , Une ombre que ce Dieu jette sur notre esprit ! A ce titre divin ma raison les adore Comme nous saluons le soleil dans l'aurore; Et peut-être qu'enfin tous ces dieux inventés. Cet enfer et ce Cicl par la lyre chantés, Ne sont pas seulement des songes du génie , Mais les brillants degrés de l'échelle infinie Qui des êtres s^^més dans ce vaste univers Sépare et réunit tous les astres divers. Peut-être qu'en effet dans l'immense étendue , Dans tout ce qui se meut, une âme est répandue; Que ces astres brillants sur nos têtes semés Sont dos soleils vivants, et des feux animés: Que l'océan frappant sa rive épouvantée Avec ses Ilots grondants roule une nine irritée !

2(i0 1-A MOUT DE SOCRAïK.

(Jue notre air embaumé volant dans un ciel pur

Est un esprit flottant sur des ailes d'azur;

Que le jour est un œil qui répand la lumière ,

La nuit, une beauté qui voile sa paupière ;

Et qu'enfin dans le ciel, sur la terre , en tout lieu,

Tout est intelligent , tout vit, tout est un dieu.

« Mais , croyez-en, amis, ma voix prête à s'éteindre.

Par-delà tous ces dieux que notre œil peut atteindre,

1! est sous la nature, il est au fond des cieux

Quelque chose d'obscur et de mystérieux

Que la nécessité, que la raison proclame ,

Et que voit seulement la foi , cet œil de l'àme!

Contemporain des jours et de l'éternité !

Grand comme l'infini , seul comme l'unité !

Impossible à nommer ! à nos sens impalpable !

Son premier attribut c'est d'être inconcevable !

Dans les lieux , dans les temps , hier, demain , aujourd'iuii ,

Descendons, remontons, nous arrivons à lui!

Tout ce que vous voyez est sa toute-puissance !

Tout ce que nous pensons est sa sublime essence !

Force , amour, vérité , créateur de tout bien ,

C'est le dieu de vos dieux! C'est le seul! c'est le mien !...»

« — Mais le mal , dit Cébès, qui l'a créé? — Le crime : Des coupables mortels châtiment légitime ,

LA MORT DE SOCIiATE. 261

Sur ce globp déchu le mal el le trépas

Sont nés le même jour : Dieu ne les connaîl pas!

Soit fju'un aKrait fatal, une coupable llamme

Ait attiré jadis la matière vers l'àme ;

Soit plutôt (pie lu vie, en des nœuds trop puissants

Resserrant ici-bas l'esprit avec les sens ,

Les pénètre tous deux d'un amour adultère,

Ils ne sont réunis que par un grand mystère !

Cette horrible union , c'est le mal : et la mort ,

Remède et châtiment, la brise avec effort !

Mais à l'instant suprême où cet hymen expire ,

Sur les vils éléments l'àme reprend l'empire,

Et s'envole , aux rayons de l'immortalité ,

Au monde du bonheur et de la vérité! »

« — Connais-tu le chemin de ce monde invisible? Dit Cébès : à ton œil est-il donc accessible? — Mes amis , j'en approche , et pour le découvrir... ~ Que faut-il? dit Phédon. — Être pur et mourir !

« Dans un point de l'espace inaccessible aux hommes^.

Peut-être au ciel, peut-être aux lieux même où nous sommes,

Il est un autre monde , un Elysée , un ciel ,

Que ne parcourent pas de longs ruisseaux de miel ,

Où les âmes des bons, de Dieu seul altérées,

D'un nectar éternel ne sont pas enivrées ,

Mais où les mânes saints, les immortels esprits,

De leurs corps immolés vont recevoir le prix!

262 LA WOUT DE SOCRATK.

Ni le sombre Tempe , ni le riant Mena le, Qu'enivre de parfums l'haleine matinale, Ni les vallons d'Uénuis, ni ces riches coteaux Qu'enchante l'Eurotas du murmure des eaux , Ni cette terre entin des poêles chérie Qui fait aux voyageurs oublier leur patrie , N'approchent pas encor du fortuné séjour Où le regard de Dieu donne aux âmes le jour ; Où jamais dans la nuit ce jour divin n'expire; Où la vie et l'amour sont l'air qu'elle respire ; Où des corps immortels ou toujours renaissants Pour d'autres voluptés lui prêtent d'autres sens 1

— Quoi ! des corps dans le ciel? la mort avec la vie?

— Oui, des corps transformés que lame glorifie! L'àme, pour composer ces divins vôtemenis, Cueille en tout l'univers la fleur des éléments; Tout ce qu'ont de plus pur la vie et la matière , Les rayons transiiarents de la douce hiiuière, Les reflets nuancés des plus tendres coideurs , Les parfums (jue le soir enlève au sein des fleurs. Les bruits harmonieux que l'amoureux Zéphyre Tire au sein de la nuit de l'onde qui soupire,

La flamme cpii s'exhale en jets d'or et d'azur,

Le cristal des ruisseaux roulant dans un ciel pur,

La pourpre dont l'aurore aime à teindre ses voiles ,

Et les rayons dormants des tremblantes étoiles,

Réunis et formant d'harmonieux accords ,

Se mêlent sous ses doigts et composent son corps !

Et l'àme, qui jadis esclave sur la terre

A ses sens révoltés faisait on vain la guerre.

L\ MORT DE SOCRATt. 263

Triomphante aujourd'hui de leurs vœux impuissanls. Règne avec majesté sur le monde des sens , Pour des plaisirs sans fin , sans fin les multiplie , Et joue avec l'espace et les temps et la vie !

« Tantôt pour s'envoler où l'appelle un désir, Elle aime à parfimier les ailes du zéphyr, D'un rayon de l'iris en glissant les colore ; Et du ciel aux enfers, du couchant à l'aurore, Comme ime abeille errante, elle court en tout lieu Découvrir et baiser les ouvrages de Dieu ! Tantôt au char brillant que l'aurore lui prête Elle attelle un coursier qu'anime la tempête; Et dans ces beaux déserts de feux errants semés Cherchant ces grands esprits qu'elle a jadis aimés . De soleil en soleil , de sj stème en système , Elle vole et se perd avec l'àme qu'elle aime , De l'espace infini suit les vastes détours , Et dans le sein de Dieu se retrouve toujours !

« L'àme , pour soutenir sa céleste nature , N'emprunte pas des corps sa chaste nourriture; Ni le nectar coulant de la coupe d'Hébé , Ni le parfum des fleurs par le vent dérobé , Ni la libation en son honneur versée, Ne saïu'aient nourrir l'àme : elle vit de pensée,

iiCi LA MORT DE SOCKATE.

De désirs satisfaits , d'amour, de senlinu'iits. De son être immorlol immortels aliments! Grâce à ces fruits divins que le ciel multiplie. Elle soutient , prolonge , éternise sa vie , Et peut, par la vertu de l'éternel amour, Multiplier son être, et créer à son tour!

« Car, ainsi que les corps, la pensée est féconde.

Un seul désir suflit pour peupler tout un monde ;

Et de même qu'un son par l'écho répété,

Multiplié sans fin , court dans l'immensité ,

Ou comme en s'étendant l'éphémère étincelle

Allume sur l'autel une flamme immortelle;

Ainsi ces êtres purs l'un vers l'autre attirés,

De l'amour créateur constamment pénétrés,

A travers l'infini se cherchent, se confondent,

D'une éternelle étreinte, en s'aimant se fécondent;

Et , des astres déserts peuplant les régions ,

Prolongent dans le ciel leurs générations !

0 célestes amours ! saints transports! chaste flamme !

Baisers où sans retour l'àme se mêle à l'àme !

Où l'éternel désir, et la pure beauté,

Poussent en s'unissant un cri de volupté!

Si j'osais!... » Mais un bruit retentit sous la voùle !

Le sage interrompu tranquillement écoute,

Et nous vers l'occident nous tournons tous les yeux :

Hélas! c'était le joiir (jui s'enfuyait des cieux !

En détournant les yeux, le serviteur des Onze Lui tendait le poison dans la coupe de bronze; Socrate la reçut d'un front toujours serein, Et, comme un don sacré l'élevant dans sa main, Sans suspendre un moment sa phrase commencée , Avant de la vider acheva sa pensée!

Sur les flancs arrondis du vase au large bord ,

Qui jamais de son sein ne versait que la mort ,

L'artiste avait fondu sous un souffle de flamme,

L'histoire de Psyché, ce symbole de Tâme;

Et, symbole plus doux de l'immortalité.

Un léger papillon en ivoire sculpté.

Plongeant sa trompe avide en ces ondes mortelles.

Formait l'anse du vase en déployant ses ailes :

Psyché , .par ses parents dévouée à l'Amour.

Quittant avant l'aurore un superbe séjour,

D'une pompe funèbre allait environnée

Tenter comme la mort ce divin hyménée ;

Puis, seule, assise, en pleurs, le front sur ses genoux,

Dans un désert affreux attendait son époux ;

Mais, sensible à ses maux , le volage Zéphyre,

Comme un désir divin que le ciel nous inspire ,

Essuyant d'un soupir les larmes de ses yeux,

Dormante sur son sein l'enlevait dans les cieux !

On voyait son beau front penclié sur son épaule

266 l,A MORT DE SOCRATE.

Livrer ses longs cheveux aux doux baisers d'Éole , Et Zéphyr, succombant sous son charmant fardeau, Lui former de ses bras un amoureux Ijerceau , Effleurer ses longs cils de sa brûlante haleine , Et jaloux de l'Amour la lui rendre avec peine!

Ici, le tendre Amour sur des roses couché Pressait entre ses bras la tremblante Psyché, Qui d'un secret effroi ne pouvant se défendre Recevait ses baisers sans oser les lui rendre; Car le céleste époux trompant son tendre amour Toujours du lit sacré fuyait avec le jour.

Plus loin , par le désir en secret éveillée , Et du voile nocturne à dem.i dépouillée. Sa lampe d'une main et de l'autre un poignard , Psyché, risquant l'amour, hélas, contre un regard De son époux qui dort tremblant d'être entendue, Se penchait vers le lit, sur un pied suspendue, Reconnaissait l'Amour, jetait un cri soudain , Et l'on voyait trembler la lampe dans sa main!

Mais de l'huile brûlante une goutte épanchée, S'échappant par malheur de la lampe penchée , Tombait sur le sein nu de l'amant endormi ; L'Amour impatient , s'éveillant à demi , Contemplait tour à tour ce poignard, cette goutte. Et fuvait indiirné ^(M■s la céleste voûte!

Emblème menaçant des désirs indiscrets

Qui profanent les dieux, pour les voir de trop prés!

La Aierge cette fois errante sur la terre Pleurait son jeune amant , et non plus sa misère : Mais l'Amour, à la fin , de ses larmes touché , Pardonnait à sa faute , et l'heureuse Psyché Par son céleste époux dans l'Olympe ra\ie, Sur les lèvres du dieu buvant des flots de vie . S'avançait dans le ciel avec timidité ; Et l'on voyait Vénus sourire à sa beauté ! Ainsi par la vertu lame divinisée Revient ésale aux dieux régner dans l'Élvsée!

Mais Socrale élevant la coupe dans ses mains , « Offrons! offrons d'abord aux maîtres des humains De l'immortalité cette heureuse prémice! » Il dit : et vers la lerre inclinant le calice Comme pour épargner un nectar précieux , En versa seulement deux gouttes pour les dieux : Et de sa lèvre avide approchaul le breuvage , Le vida lentement sans changer de visage, (^omme un convive avant de sortir d'un festin Oui dans sa coupe d'or verse un reste de vin , Et pour mieux savourer le dernier jus qu'il goûte, L'incline lentement et le boit goutte à goutte ! Puis, sur son lit de mort doucement étendu.

i>«S LA MORT DE SOCRATK,

Il rcpril aiir;>ilùl son discours suspendu ;

« Espérons dans les dieux , et croyons-en noire âme ! De l'amour dans nos cœurs alimentons la flamme ! L'amour est le lien des dieux et des mortels; La crainte ou la douleur profanent leurs autels ! Quand vient l'heureux signal de notre délivrance , Amis, prenons vers eux le vol de l'espérance! Point de funèbre adieu ! point de cris ! point de pleurs ! On couronne ici-bas la victime de fleurs; Que de joie et d'amour notre âme couronnée S'avance au-devant d'eux , comme à son hyménée I Ce sont là les festons , les parfums précieux , Les voix, les instruments, les chants mélodieux , Dont l'àme, convoquée à ce banquet suprême, Avant d'aller aux dieux, doit s'enchanter soi-même!

« Relevez donc ces fronts que l'effroi fait pâlir!

Ne me demandez plus s'il faut m'ensevelir ;

Sur ce corps , qui fut moi , quelle huile on doit répandre ;

Dans quel lieu , dans quelle urne il faut garder ma cendre :

Qu'importe à vous , à moi , que ce vil vêtement

De la flamme, ou des vers, devienne l'aliment?

Qu'une froide poussière à moi jadi5 unie,

Soit balayée aux flots ou bien aux gémonies !

Ce corps, vil composé des éléments divers,

LA MORT DK SOC RATE. 2fi9

N(^ sera pa? plus moi qu'une vague des mers, Qu'une feuille des bois que l'aquilon promène, Qu'un argile pétri sous une forme humaine, Que le feu du bûcher dans les airs exhalé, Ou le sable mouvant de vos chemins foulé!

G Mais je laisse en partant à cette terre ingrate Un plus noble débris de ce que fut Socrate, Mon génie à Platon! à vous tous mes vertus! Mon âme aux justes dieux! ma vie à Mélitus, Comme au chien dévorant qui sur le seuil aboie En quittant le festin on jette aussi sa proie!... »

Tel qu'un triste soupir de la rame et des flots Se mêle sur les mers aux chants des matelots. Pendant cet entretien , une funèbre plainte Accompagnait sa voix sur le seuil de l'enceinte; Hélas ! c'était Myrto demandant son époux , Que l'heure des lidieux ramenait parmi nous! L'égarement troublait sa démarche incertaine, Et, suspendus aux plis de sa robe qui traîne, Deux enfants, les pieds nus, marchant à ses côtés, Suivaient en chancelant ses pas précipités ! Avec ses longs cheveux elle essuyait ses larmes ; Mais leur trace profonde avait flétri ses charmes; Et la mort sur ses traits répandait sa pâleur;

On eùl dit qu'on pasï^ant rinipiiissanlc douleur. Ne pouvant de Soeratt; atteindre la grande âme , Avait respecté l'homme et profané la femme ! De terreur et d'amour saisie à son aspect , Elle pleurait sur lui dans un tendre respect. Telle aux fêtes du dieu pleuré par Cythérée Sur le corps d'Adonis la bacchante éplorée , Partageant de Vénus les divines douleurs, Réchauffe tendrement le marbre de ses pleurs , De sa bouche muette avec respect l'eflleure , Et parait adorer le beau dieu qu'elle pleure ! Socrate, en recevant ses enfants dans ses bras, Baisa sa joue humide et lui parla tout bas : Nous vhiies une larme , et ce fut la dernière , Sous ses cils abaissés rouler dans sa paupière. Puis d'un bras défaillant offrant ses fils aux dieux : « Je fus leur père ici , vous l'êtes dans les cieux ! Je meurs! mais vous vivez ! veillez sur leur enfance ! Je les lègue, ô dieux bons, à votre providence!... »

Mais déjà le poison dans ses veines versé

Enchaînait dans son cours le flot du sang glacé ;

On voyait vers le cœur, comme une onde tarie ,

Remonter pas à pas la chaleur et la vie,

Et ses membres raidis, sans force et sans couleur.

Du marbre de Paros imitaient la pâleur;

En vain Phédon penché sur ses pieds ([u'il embrasse

Sous sa brûlante haleine en réchauffait la glace ,

Son fronl, ses mains, ses pieds se glaçaient sous nos doiiils ! II ne nous restait plus que son âme et sa voix ! Semblaljle au bloc divin d'où sortit Galathée Quand une àme immortelle à l'Olympe empruntée , Descendant dans le marbre à la voix d'un amant , Fait palpiter son cœur d'un premier sentiment , Et qu'ouvrant sa paupière au jour qui vient d'éclore Elle n'est plus un marbre , et n'est pas fenmie encore !

Était-ce de la mort la pâle majesté?

Ou le premier rayon de l'immortalité?

.Mais son front rayonnant d'une beauté sul)lime

Brillait comme l'aurore aux sommets de Didymo,

Et nos yeux , qui cherchaient à saisir son adieu ,

Se détournaient de crainte et croyaient voir un dieu !

Quelquefois l'œil au ciel il rêvait en silence,

Puis déroulant les flots de sa sainte éloquence,

Comme un homme enivré du doux jus du raisin

Brisant cent fois le fd de ses discours sans fin ,

Ou comme Orphée errant dans les demeures sombres ,

En mots entrecoupés il parlait à des ombres !

u Courbez-vous, disait-il, cyprès d'Académus ! Courbez-vous, et pleurez ; vous ne le verrez plus! Que la vague en frappant le marbre du Pirée Jette avec son écume ime voix éplorée!

Les dieux l'ont rappelé! ne le savez-vous pas?.,. Mais ses amis en deuil, où portent-ils leurs pas? Voilà Platon ! Cébès , ses enfants et sa femme ! Voilà son cher Phédon, cet enfant de son âme! Ils vont d'un pas furtif aux lueurs de Phœbé Pleurer sur un cercueil aux regards dérobé, Et , penchés sur mon urne , ils paraissent attendre Que la voix qu'ils aimaient sorte encor de ma cendre. Oui , je vais vous parler, amis , comme autrefois, Quand penchés sur mon lit vous aspiriez ma voix ! Mais que ce temps est loin ! et qu'une courte absence Entre eux et moi , grands dieux! a jeté de distance! Vous qui cherchez si loin la trace de mes pas , Levez les yeux; voyez!... ils ne m'entendent pas! Pourquoi ce deuil? pourquoi ces pleurs dont tu t'inondes? Épargne au moins, Myrto, tes longues tresses blondes *, Tourne vers moi tes yeux de larmes essuyés; Myrto, Platon, Cébès, amis!... si vous saviez!...

« Oracles, taisez-vous! tombez, voix du Portique! Fuyez, vaines lueurs de la sagesse antique! Nuages colorés d'une fausse clarté , Évanouissez-vous devant la vérité !

D'un hymen ineffable elle est prête d'éclore ; Attendez... un, deux, trois,... quatre siècles encore, Et ses rayons divins qui partent des déserts

* Socrafe eut deux feninies, Xantippe et >ljr(o.

D'un oclal immortel romplimnl l'universl

Et vous, ombres de Dieu (|iii nous voilez sa face!

Fantômes imposteurs qu'on adore à sa place!

Dieux de chair et de sang! dieux vivants ! dieux mmlels !

Vices déifiés sur d'immondes autels ,

Mercure aux ailes d'or, déesse de Cythère,

Qu'adorent impunis le vol et l'adultère;

Vous tous, grands et petits, race de Jupiter,

Qui peuplez, qui souillez les eaux, la terre et l'air!

Encore un peu de temps, et votre auguste foule,

Roulant avec l'erreur de l'Olympe qui croule ,

Fera place au Dieu saint . unique , universel ,

Le seul Dieu que j'adore et qui n'a point d'autel...

« Quels secrets dévoilés! quelle vaste harmonie '

« Mais qui donc étais-tu, mystérieux génie*? Toi qui , voilant toujours ton visage à mes yeux , M'as conduit par la voix jusqu'aux portes des cieux! Toi qui, m'accompagnant comme un oiseau fidèle. Caresse encor mon front du doux vent de ton aile. Es-tu quelque Apollon de ce divin séjour? Ou quelque beau Mercure envoyé par l'Amour? Tiens-tu l'arc , ou la lyre , ou l'heureux caducée? Ou n'es-fu, réponds-mni . qu'imo siinple pensée?

iTl LA MORT DE SOCRATE.

AU ! viens, qui que tu sois, esprit, mortel , ou dieu , Avant de recevoir mon éternel adieu , Laisse-moi découvrir, laisse-moi reconnaître Cet ami qui m'aima même avant que de naître ! Que je puisse , en touchant au terme du chemin , Rendre grâce à mon guide et pleurer sur sa main ! Sors du voile éclatant qui te dérobe encore ! Approche!... Mais que vois-je"? ô Verbe que j'adore. Rayon co-éternel, est-ce vous que je vois V... Voilez-vous, ou ie meurs une seconde fois'" !

« Heureux ceux (jui naîtront dans la sainte contrée Que baise a\ec respect la vague d'Erythrée! Us verront, les premiers, sur leur pur hori/on Se le\er au matin l'astre de la raison. Amis, vers l'orient tournez votre paupière, La vérité viendra d'où nous vient la lumière! Mais qui l'apportera?... C'est loi , Verbe conçu ! Toi , qu'à travers les temps mes yeux ont aperçu : Toi, dont par l'avenir la splendeur réfléchie ^'ient m'éclairer d'avance au sommet de la vie. Tu viens ! tu vis! tu meurs d'un trépas mérité ! Car la mort est le prix de toute vérité! -Mais ta voix expirante en ce monde entendue Comme la mienne, au moins , ne sera pas perdue. La voix qui vient du ciel n'y remontera pas;

L'univers assoupi t'écoute , et fait un pas , L'énigme du destin se révèle à la terre!

Quoi ! j'avais soupçonné ce sublime mystère 1

Nombre mystérieux! profonde trinité!

Triangle composé d'une triple unité!

Les formes, les couleurs, les sons, les nombres même,

Tout me cachait mon Dieu ! tout était son emblème !

Mais les voiles enfin pour moi sont révolus ;

Écoutez !... » 11 parlait : nous ne l'entendions plus 1

Cependant dans son sein son haleine oppressée", Trop faible pour prêter des sons à sa pensée . Sur sa lèvre entr'ou\erte, hélas! venait mourir; Puis semblait tout à coup palpiter et courir : Comme prêt à s'abattre aux rives paternelles D'un cygne qui se pose on voit battre les ailes ; Entre les bras d'un songe il semblait endormi. L'intrépide Cébès penché sur notre ami , Rappelant dans ses yeux l'âme qui s'évapore, Jusqu'au bord du trépas linteirogeait encore : « Dors-tuv lui disait-il; la mort, est-ce un sommeil? » Il recueillit sa force, et dit : « C'est un réveil 1

— Ton œil est-il voilé par des ombres funèbres?

— Non; je vois un jour pur poindre dans les ténèbres!

— N'entends-tu pas des cris, des gémissements ? — Non J'entends des astres d'or qui murmurent un nom !

— Que sens-tu? — Ce que sent la jeune chrysalide

Quand , livrant à la terre une dépouille aride , Aux rayons de l'aurore ouvrant ses faibles yeux , Le souffle du matin la roule dans les cieux !

— Ne nous trompais-tu pas? réponds : L'âme était-elle?...

— Croyez-en ce sourire, elle était immortelle!...

— De ce monde imparfait qu'attends-tu pour sortir?

— J'attends, comme la nef, un souffle pour partir!

— D'où viendra-t-il? — Du ciel! — Encore une parole.

— Non ; laisse en paix mon âme , afin qu'elle s'envole ! »

Il dit, ferma les yeux pour la dernière fois ,

Et resta quelque temps sans haleine et sans voix.

Un faux rayon de vie errant par intervalle'*

D'une pourpre mourante éclairait son front pâle.

Ainsi , dans un soir pur de Farrière-saison ,

Quand déjà le soleil a (juitté l'horizon ,

Un rayon oublié des ombres se dégage,

Et colore en passant les flancs d'or d'un nuage.

Enfin plus librement il semble respirer.

Et, laissant sur ses traits son doux souiirc errer,

« Aux dieux libérateurs, dit-il , qu'on sacrifie!

Ils m'ont guéri ! — De quoi? dit Cébès. — De la vie!....

Puis un léger soupir de ses lèvres coula

Aussi doux que le vol d'une abeille d'}I\ bla !

Était-ce?... Je ne sais ; mais pleins d'un saini dictame

Nous sentîmes en nous comme une seconde âme!...

Comme un lis sur les eaux et que la rame incline,

Sa tète mollement penchait sur sa poitrine;

Ses longs cils, que la mort n'a fermés qu'à demi,

Retombant en repos sur son œil endormi ,

Semblaient, comme autrefois, sous leur ombre abaissée,

Recueillir le silence, ou voiler la pensée!

La parole surprise en son dernier essor

Sur sa lèvre entr'ouverte, hélas! errait encor,

Et ses traits où la vie a perdu son empire

Étaient comme frappés d'un éternel sourire !...

Sa main, cpii conservait son geste habituel ,

De son doigt étendu montrait encor le ciel !

Et quand le doux regard de la naissante aurore ,

Dissipant par degrés les ombres qu'il colore ,

Comme un phare allumé sur un sommet lointain ,

Vint dorer son front mort des ombres du matin,

On eût dit que Vénus d'un deuil divin suivie

Venait pleurer encor sur son amant sans vie!

Que la triste Phœbé de son pAle rayon

Caressait, dans la nuit, le sein d'Endymion!

Ou que du haut du ciel l'àme heureuse du sage

Revenait contempler le terrestre rivage,

Et , visitant de loin le corps qu'elle a quitté ,

Réfléchissait sur lui l'éclat de sa beauté!

Comme un astre bercé dans un ciel sans nuage

Aime à voir dans les flots briller sa chaste imaae!

i78 LA MORT DE SOCRATK.

Oïl n'entendait autour ni plainte, ni soupir!. C'est ainsi qu'il mourut! si c'était là mourir!

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