LA POÉSIE SACRÉE
D î T H V It A M n K
A M. EUGENE DEGENOUDE'.
Son front o?t couronné de palmes et d'étoiles; Son reiiard immortel, que rien ne peut ternir, Tra\ersanl tous les temps, soulevant tous les Noiles, Réveille le passé, plonge dans l'avenir! Du monde sous ses yeux les fastes se dérotd'Mit , Les siècles à ses pieds connue un torrent s'écoulent : A son gré descendant ou remontant leur cours,
' M. (le Genoiide, à qui ce ilithyranibe est adi'essé, est le premier i|iii ait fait passer dans la laiif^ue française la suMinie poésie des ll('lireii\. .Misiin'à présent nous ne connaissions qnc le sens des li\n's de Joli, d'Isaie, de David; grâce A lui, l'expression, la couleur, le n)ou\eiuent, l'cnerRie, vi\ent aujourd'hui dans notre langue. Ce dilhyranilie est un témoignage de la reconnaissance de l'aulenr |ionr la manière nou\eMo dont M. de Genonde lui a fait envisager la poésie sacrée.
M É D II A r I O N S !• () É T I Q L K S.
l-lllt' sonne aux tombeaux riiourc. lluMire faliile ,
Ou sur sa lyre virginale llliaiile au monde vieilli ce jour, nere des jours.
Écoutez! — Jého\a s'élance Du sein de son éternité.
Le chaos endormi s'éveille en sa présence ; Sa vertu le féconde, et sa toute-puissance
Repose sur l'immensité, nieu dit , et le joiu' fut : Dieu dit , et les étoiles De la nuit éternelle éclaircirent les voiles: Tous les éléments dixers A sa voix se séparèrent :
Les eaux soudain s'écoulèrent Dans le lit creusé des mers ; Les montagnes s'élevèrent , Et les aquilons volèrent Dans l(>s libres clKmi])s des airs.
Sept l'ois de .Jéhova la parole féconth^ Se fit entendre au monde, El sepi fois le néant à sa voix répondit; Et Dieu dit : Faisons l'homme à ma vivante image. Il dit. l'homme naquit; à ce dernier ouvrage Le Verbe créateur s'arrête et s'applaudit.
Mais ce n'est plus tin Dieu ; — c'est ilionune ([iii soupire Éflen a fui... voilà le travail et la mort.
Dans les larmes sa voîm expire; l.a corde du bonheur se brise sur sa lyre, Kt Job en tire un son triste comme le sort. Ah 1 périsse à jamais le jour qui m'a vu naître! Ah ! périsse à jamais la nuit qui m'a conçu .
Et le sein qui m'a donné l'être ,
Et les i!;enoux qui m'ont reçu !
Oue du nombre des jours Dieu pour jamais l'efface ! Que, toujours obscurci des ombres du trépas, Ce jour parmi les jours ne trouve plus sa place'.
Qu'il soil comme s'il n'était pas!
Maintenant dans l'oubli je dormirais encore .
lil j'achèverais mon sommeil Dans cette longue nuit qui n'aura point d'aurore . Avec ces conquérants que la terre dévore, Avec le fruit conçu qui meurt avant d'éclore,
El (pii n'a pas vu le soleil.
!Mesj(»urs déclinent comme l'ombre:
.le voudrais les précipiter.
0 mon Dieu ! retranchez le nombre Des soleils que je dois compter.
L'aspect de ma longue infortune Éloigne, repousse, importune Mes frères lassés de mes maux ; En vain je m'adresse à leur foule , l.ciii- pili('' m'écliappe, et s'écoule
(■.(mime l'onde au flanc des coteaux.
Ainsi ([ii'iin nutiije ([ui passe, Mon printemps s'est évanoui :
Mes yeux ne verront plus la tiace De tous ces biens dont j'ai joui.
Par le souffle de la colère.
Hélas! arraché de la terre.
Je vais d'où l'on ne revient pas :
Mes vallons, ma propre demeure.
Et cet œil même qui me pleure .
Ne re\(>rront januiis mes pas!
L'houHiie vit un jour sur la terre Knire la mort et la dduleur:
Rassasié de sa misère .
Il tombe enfin comme la fleur.
11 tombe! Au moins par la rosée Des fleurs la racine arrosée Pe\il-elle un moment refleurir; Mais l'homme, hélas! après la vie, C'est un lac dont l'eau s'est enfuie : On le cherche, il \ient de tarii-.
Mes jours fondent comme la neii^e Au souffle du courroux divin ; Mon espérance, qu'il abrège.
S'enfuit comme l'eau de ma main :
Ouvrez moi mon dernier asile; [,à . jai dans l'ombre un lil traii(|uille. I. 20
Lit pri'paré |)Oiir mes douleurs.
0 tombeau! vous êtes mon père; Et je dis aux vers de ia terre :
Vous êtes ma mère et mes sœurs !
Mais les jours heureux de l'impie Ne s'éclipsent pas au malin ; Tranquille, il prolonge sa vie Avec le sang de l'orphelin.
11 étend au loin ses racines; Comme un troupeau sur les collines, .^a famille couvre Ségor:
Puis dans ini riche mausolée Il est couché dans la vallée .
Kt Ton dirait (|u'il vit encor.
(Test le secret de Dieu ; je me tais et j'adore, t'est sa main ([ui traça les sentiers de l'aurore, Qui pesa l'Océan , qui suspendit les cieux. Pour lui, l'abîme est nu, l'enfer même (>st <;ui-; voiles. Il a fondé la terre et semé les étoiles; Et qui suis-ie à .ses veuxV
Mais la harpe a frémi sous les doigts d'isaïe; De .son sein bouillonnant la menace à longs tlots S'échapj)e; \m Dieu l'appell;', il s'élance, il s'écrie: Cieux et terre, écoutez! silence au lils d'Aiiius! Osias n'était plus : Dieu m'a[ii)arut : je vis
POÉTLQl'ES. 231
Arloiiaï vètii Je ;iluire et dépotivanto : Les bords élilotiissants de sa robe flottante Remplissaient le sacré parvis.
Des séraphins, debout sur des marches d'ivoire, Se voilaient devant lui de si\ ailes de feux; Volant de l'un à l'autre, ils se disaient entre eux : Saint, saint, saint, le Seigneur, le Dieu, le roi des dieux!
Toute la terre est pleine de sa gloire ! Du temple à ces accents la voùle s'ébranla ; Adonaï s'enfuit sous la nue enflammée ; Le saint lieu fut rempli de torrents de fiuiiée; La terre sous mes pieds trembla.
Et moi , je resterais dans un lâche silence ! Moi qui l'ai vu . Seigneur, je n'oserais parler!
A ce peuple impur qui t'offense
Je craindrais de te révéler!
Qui marchera i)0ur nous? dit le Dieu des armées. (Jui parlera pour moi? dit Dieu. Qui? moi , Seigneur.
Touche mes lèvres enflammées :
Me voilà' je suis prêt! .. Malheur!
Malheur à vous qui des l'aurore Respirez les parfums du vin , Et que le soir retrouve encore (Chancelants aux bords du festin !
Malheur à vous qui par l'usure Éiendez sans tii\ ni mesure
•23i MEUIÏATIONS
La boino immense de vos champs!
Voulez-vous donc , mortels avides , Habiter dans vos champs arides Seuls sur la terre des vivants?
Malheur à vous , race insensée !
Enfants d'un siècle audacieux ,
Qui dites dans votre pensée :
Nous sommes sages à nos yeux ;
Vous changez la nuit en lumière ,
Et le jour en ombre grossière
Où se cachent vos voluptés!
Mais, comme un taureau dans la plaine.
Vous traniez après vous la chaîne
De vos longues iniquités !
Malheur à vous, fdles de l'onde!
lies de Sidon et de Tyr !
Tyrans , qui trafiquez du monde Avec la pourpre et l'or d'Ophir !
Malheur à vous! votre heure sonne ; En vain l'Océan vous couronne!
Malheur à toi , reine des eaux , A toi qui , sur des mers nouvelles , Fais retentir comme des ailes Les voiles de mille vaisseaux 1
Ils sont enfin venus les jours de ma justice: Ma colère, dit Dieu, se déborde sur vous! Plus d'encens, plus de sacrifice
POÉirQUES. 2:13
Qui puisse éU'iudre mon coiuioux !
.le livrerai ce peuple à la mort , au carnage : Le fer moissonnera comme l'herbe sauvage
Ses bataillons entiers!
— Seigneur, épargnez-nous ISeigneu;- ! — Non. point de ti^ve Et je ferai sur lui ruisseler de mon glaive
Le sang de ses guerrieis 1 Ses torrents sécheront sous ma brûlante haleine; Ma main nivellera, com.me une vaste plaine,
• Ses murs et ses palais; Le feu les brûlera comme il brûle le chaume. Là, plus de nation, de ville, de royaume;
Le silence à jamais!
Ses murs se couvriront de ronces et d'épines; L'hyène et le serpent peupleront ses ruines;
Les hiboux , les vautours, Lun l'autre s'appelant durant la nuit obscure . Viendront à leurs petits porter la nourriture
Au sommet de ses tours!
Mais Dieu ferme à ces mots les lèvres d'Isa'i'e.
Le sombre Ézéchiel Sur le tronc desséché de l'ingrat Israël Fait descendre à son tour la parole de vie !
I.' éternel emporta mon esprit au désert : D'ossements tiesséchés le sol était eouveit ; J'approche en frissonnant; mais Jéhova me crie : Si je parle à ces os , reprendront- ils la vie? — Éternel, tu le sais. — Eh bien! dit le Sei^nciu'. Écoute mes accents; retiens-les. et dis-leur : Ossements desséchés, insensible poussière. Levez-vous! recevez l'esprit et la lumière I Que vos membres épars s'assemblent à ma voix ! Que l'esprit vous anime une seconde fois 1 Qu'entre vos os flétris vos muscles se replacent ! Que votre san^; circule et vos nerfs s'entrelacent 1 Levez-vous et vivez , et voyez qui je suis ! .l'écoutai le Seigneur, j'obéis, et je dis : Esprit, sotifllez sur eux, du couchant, de l'aurore; Soufflez de l'aquilon, soufflez!... Pressés d'éclore , Len restes du tombeau , réveillés par mes cris , Entrechoquent soudain leurs ossements flétris; Aux clartés du soleil leur paupière se rouvre, Leurs os sont rassemblés et la chair les recouvre ! Et ce champ de la mort tout entier se leva . Redevint un grand peuple, et connut Jéh(»va I
Mais Dieu de ses enfants a perdu la mémoire; La fille de Sion, méditant ses malheurs. S'assied en soupirant, et, veuve de sa gloire, Écoute Jérémie, et retrouve des pleurs.
roETl(,)lKS i
1.0 S('ii<ntMii\ m'accablant du poids di' sa dAvir , H''lire tour à tour et ramène sa main ; Vous qui passez par le chemin , Ksi-ii une misère éfrale à ma misère?
En vain ma voix s'élève, il n'entend plus ma voix. Il m'a choisi pour but de ses flèches de flamme.
Et tout le jour contre mon âme ."^a fureur a lancé les fils de son canjuois.
Sur mes os consumés ma peau s'est desséchée: Les enfants m'ont chanté dans leurs dérisions ;
Seul, au milieu des nations.
Le Seijineur m'a jeté comme une hcrlic arraclifc.
Il s'est enveloppé de son divin courroux! 1! a fermé ma route , il a troublé ma xoie :
Mon sein n'a plus connu la joie.
Et j'ai dit au Seigneur : Seigneur. souveiiez-\i)ii>,
Souvenez-vous, Seigneur, de ces jours de colère; Souvenez-vous du fiel dont vous m'avez nourri :
Non, Votre amour n'est point tari :
Vous me frappez, Seigneur, et c'est pourquoi j'espère.
Je repasse en pleurant ces misérables jours;
J'ai connu le Seigneur dès ma plus tendre aurore .
Quand il punit, il aime encore; Il ne s'est pas, mon âme, éloigné pour loujours.
Heureux qui le connaît! heureux qui, dès l'enfance, Porta le joug d'un Dieu clément dans sa rigueur!
Il croit au salut du Seigneur, S'assied au bord du fleuve, et l'attend en silence!
il sent peser sur vous ce joug de votre amour; 1! répand dans la nuit ses pleurs et sa prière,
Et , la bouche dans la poussière , 11 invoque, il espère, il attend votre jour.
Silence , ô lyre ! et vous , silence , Prophètes, voix de l'avenir!
Tout l'univers se lait d'avance Devant celui qui doit venir.
Fermez-vous, lèvres inspirées; Reposez-vous, harpes sacrées , Jusqu'au jour où, sur les hauts lieu\ . Une voix au monde inconnue Fera retentir dans la nue :
Paix à la terre et gloire aux cieux !
LA
MORT DE SOGRATE.
AVKHTISSEMKM.
Si lii poésie iiOl |»;ts un \9in assemblai:!' de .-(Uis . elle est sans doute la forme la plus sublime (juc | uisse re\èlir la pensée humaine : elle empnmie à la musifpie celte (pialilé indéfinissable de l'iiai inonie (|u"on a appelée céleste, faute de pouvoir lui trouver un autre nom : parlant aux sens par la cadence des sons, et à lame par l'éléxation et lénergie du sens , elle saisit à la fois tout riiomme; elle le charme, le ravit, l'enivre, elle exalte tMi lui le principe di\in ; elle lui fait sentir pour un moment ce quelque chose de plus qu'humain (|ui la fait n(jmmer la langue des dieux.
(Vest du moins la lanirue des philosophes, si la philoso[)hie est ce qu'elle doit être, le plus haut dei,'ré d'éh'- \ation donné à la pensée humaine, la raison di^inisée : la métaphysique et la poésie sont donc sœurs, ou plulôl ne sont(|u'une : l'une étant le beau idéal dans la pensée, l'aiilre le beau idéal dans l'expression; pourquoi les