‹ Œuvres complètes de M. Eugène ScribeChapitre 135 sur 756 · FRÉDÉRIC, JOSEPH, PHILIPPE · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC, JOSEPH, PHILIPPE

PBÊDÉBIC , I Josepb dans le fond.

Oui, va , que personne ne te voie ! ce billet sur son panier à ouvrage , ou dans son carton ; tiens , voilà ma dernière pièce d'or. (Joseph entra dans

rappartenent de Mathilde. )

PHILIPPE

CestIuL

FBÉDÉBIG , posent ion chapeau et m ertfacheanr ]• ta' ;: à droite.

EOe saura tout, mais quand je serai loin, (ii

traverse le tbéitre, et va se jeter dans un fauteuil près do foéndon.)

PHILIPPE , qui est au fond à droite, Tobservant etse rap* procbant.

Gomme le voilà défait , abattu ! on dirait qu'il vient de faire cent lieues de marche forcée; pauvre enfant!

FBÉDÊBIC

Elle me plamdra peut-être. ( Apereerant Pbibppe. ) Ah! Philippe!...

PHILIPPE, changeant de ton.

Vous voilà donc enfin ! morbleu ! n'avez-vous pas de honte ?...

FBÊDÉBIC.

Ah ! je t'en prie, fais-moi grâce de tes remon* trances; je ne suis pas en humeur de les entendre.

PHILIPPE

Et vous les entendrez pourtant Qu'est-ce que ça signifie , une vie comme celle-là ? Nous donner de l'inquiétude à tous I à mol surtout, et à mademoiselle.

FBÉDÊBIC , se levant vivement.

Mademoiselle ! dis-tu ? Eh ! quoi , Philippe , elle saurait?...

PHILIPPE

Elle sait tout; j'ai eu beau mentir pour vous excuser , ce qui ne me serait pas arrivé pour moimême , elle n'a rien voulu entendre ; elle est furieuse contre vous.

FBÉDÊBIC.

Allons, il ne manquait plus que cela ! j'aurais tout bravé , je prenais mon parti ; mais sa colère. . . Ah ! jamais... moi qui donnerais ma vie pour lui épargner un regret , un chagrin...

A la bonne heure ; mais est-ce que vous ne craignez pas aussi de me faire de la peine , à moi , votre soutien , qui, absent ou présent , suis toujours là pour vous surveiller, pour vous défendre? Vous n'avez donc pas d'amitié pour moi ?

FBÉDÊBIC.

Si fait , Philippe ; pardonne-moi , je suis un fou , un ingrat ; mais non , tiens , je suis malheureux « voilà tout.

PHILIPPE

Vous ^teS malheureux ! ( S'arrètanl plus froidement.)

Je comprends, vous avez fait quelques sottises?

FBÉDÊBIC.

Une seule d'abord, qui m'en a fait commettre vingt autres.

PHILIPPE

C'est beaucoup pour commencer, mais allons par ordre.

FBÉDÊBIC.

Je suis amoureux.

PHILIPPE

Amoureux! Eh bien, il n'y a pas de mal; il

fantrétre qaelqaefbis, pourvu qae chaqae fois ça ne dure pas longtemps.

FBÊDÉBIC.

Mais c'est d\me personne si fort au-dessus de moi!...

PHILIPPE

Bab ! qnand on est Jeune , et assez bien , fl n'y a plus de distance ; et cette personne ?•••

FRÉDÉRIC

Ab ! si tu savais... mais non , je vendrais me le cacher à moi-même. Ah ! Philippe , qu'il est cmel de senUr au fond du cœur qu'on pourrait se distinguer, qu'on serait capable d'arriver...

Air : YaudeTille du Baiêer au porteur.

Et voir sans cesse un obsUcle invincible ; Un mur d'airain, qu'on ne peot surmonter. Être sans nom/ smns nom , ce mot terrible. Je crois toujours l'entendre répéter.

PHILIPPE

Cela doit-il vous arrêter?

L'honneur est tout, il suffit qu'on le suite. C'est là le but; et le monde aujourd'hui

Demande comment on arrive ,

Et non pas d'où l'on est parti.

On demande comme on arrive ,

El non pas d'où l'on est parti.

Tu as beau dire , c'est une humiliation qui me pèse. Tous oes jeunes gens qui viennent id semblent ne me voir qu'avec dédain. Aussi , je n'y puis plus rester; cette maison m'est devenue insupportable, le découragement m'a pris, je ne sais quelles eitravagances m'ont passé par la tcte, une rage de fortune; il me semblait que ce serait une compensation, une espèce de mérite, j'en vois tant qui n'ont que celui-là I et j'ai joué de désespoir,

PHILIPPE

Vous avez joué!

FRÉDÉRIC

Gomme un fou, comme un furieux.

PHILIPPE , lui serrant la maio.

Vous! Ab! Frédéric, c'est mal, c'est très-mal; je n'ai pas besoin de vous demander si vous avez perdu.

FRÉDÉRIC

Plus que je ne puis payer.

PHILIPPE

Je devrais vous gronder ; mais ça viendra plus tard, et vous n'y perdrez rien. Allons au plus

pressé. ( II tire de sa poche la boune que lui a remise mademoiselle d'Harville , et la pri^sente à Frédcric. ) Voîlà

le trimestre : il arrive à propos.

FRÉDÉRIC, sans le regarder et à lui-même.

Le trimestre , ah ! ça ne suffit pas.

Voyez , je crois qu'il y a plus qu'à l'ordinaire...

( Il lui met U boune dans U main. ) G'est mademoiselle

qui me l'a remis pour tous , avec une mercuriale que vous avez trop méritée. ( a. part. ) Tai bien Ciit de penser au supplément

FRÉDÉRIC

Allons j c'est toujours un à-compte.

PHILIPPE

Gomment un à-compte !

FRÉDÉRIC

Ah ! oui, apprends donc que j'ai joué on parié toute la nuit contre M. de Beauvoisis, que je ne peux pas souffrir; j'aurais été bien aise de l'emporter sur lui , mais pas du tout, il a eu un bonheur aussi insolent que sa figure. J'ai perdu <Miie mille francs.

PHILIPPE

Onze mille francs ! miséricorde !

FRÉDÉRIC

Oui, onze mille francs, que j'ai empruntés à mes voisins , à mes amis ! au maître de la maison. Il faut que je les rende aujoiu'd'hui même, et tu vois bien que je n'ai plus qu'à me brûler la cer^ velle.

PHILIPPE

Hein!

Air des Âmazontt. y pensez-Tous? Quel est donc c€ langage? J'eu suis encor tout tremblant.

FRÉDÉRIC

Mail aosai Quand le malheur me poursuit..

PHILIPPE

Du courage, Et n'allez pas Tuir devant Tcnnemi ; ^on, n'allez pas fuir devant l'ennemi.

Restez , morbleu !

FRÉDÉRIC

Moi ! que je vive encore!

Ah ! dans le monde, aux >eux d'un créancier, Quand on rougit, quand on se déshonore, U faut mourir.

PHILIPPE

Eh non, il Tant payer.

FRÉDÉRIC Quand on rougit , quand on se déshonore, 11 faut mourir.

PHILIPPE

Du tout, il Tau! payar; Avant tout. Monsieur, il faut payer.

FRÉDÉRIC

Et comment payer onze mille francs?

PHILIPPE

Je n'en sais rien , c'est embarrassant ; il n'y a pas d'économies qui pdssent y suiOre.

FRÉDÉRIC

j!ai ooum diei tous mes amis.

Bah! les amis, quand il faut prêter, ils aont loin. Il n'y a qu'une personne qui puisse Toostver delà.

PHIUPPE.

FAtDÉRIG*

Madaioiselle d'BarfilIe , na protectrice^

PHiLinos.

U (kut tout lui avouer.

9BÊDÉRIC.

Je n^oserai jamais; je Taime beaucoup, mais j'en ai si peu*...

PHaipPï.

Cest égal* morbleo ! Du courage, il faut en passer par là ; ce sera votre punition. Justement lavoid.

SCÈRE VU.

Les Pbécédents ; MiDBiioiœLLE D'HARVILLE.

Frédérie et Philippe reinooteni le tliéâtf* «t le tienneot •a fond k gaoebe.

FBÉDÉRIC

Ta ne nous quitteras pas , n*est-il pas vrai ?

PHILIPPE

Soyez donc tranquille. Je solslày en corps de

réserve pour vous SOntenk*. (Mademoiselle d*Har» «3lt «Aire, elle auvch» letttenentv ei daKcnd le tiiéâtre Mw voir Frédéneai PUlippc. )

FRiDÉBIC , à Phflippe.

Elle ne nous voit pas, elle est in^copée, et elle a un air si sévère**.

PHILIPPE

Je connais cet air-là ; avancez , et ne trempez pas.

FBÉDÉRIC , fait «joelques pas et recule.

Non , je n'oserai jamais , c'est phis fort que

moi, et plutôt mourir, (u s'eofait dans ta chambre dont il Senne U porte. )

PHILIPPE

AUonS donc. (Regardant autour de lui, et le voyant

parUr.) Eh bien 1 il s'enfuit» et ne laisse seul exposé au danger.

« MADEMOISELLE D*HABVILLB, feraût let yeux.

Ah! c'est vous, Philippe! Frédéric a-t-il enfin reparo?

PBIUPPB*

Ovit Ifadenoisdie.

MADEMOISELLE D*HiBVILLE.

J*espère que vous lui avez parlé. (Voyant que

Philippe regarde de tous o6tés.) Quoi dOUC? qUC regardez-VOUS ?

PHILIPPE

Si penonne ne vient, (il se rapproche) parce qne je suis bien aise de ne pas être interrompu.

MADEMOWELUI D^HIRVILLE.

Qa*y a-t-il donc?

PHILIPPE

n y a. Mademoiselle , m petit Mdbemr, peu de diose. Dame 1 la jeunesse, c'est un moment de fièvre qui dorepk» ou BoiDs; ei quand Faccès

estpassés cequiBalbenrenseiBent arrive to^iouv trop t6t...

MADEMOISELLE D'HABVILLB.

OÙ voulez-vous en veuir ?

PHILIPPE

Voici, Mademoiselle. (Bai«antia toIx.) L'enfant a joué.

MADEMOISELLE D'HARVILLE

Frédéric !

PHILIPPE

Oui, Mademoiselle, il a joué, il a perdu, il doh de Targent. (a pan.) Làl coup sur coup, c'est plus vite passé.

MADEMOISELLE D'BARVILLE

Que me dite»^ons là? cette maiscm oà mon neveu Ta rencontré...

PHILIPPE

C'était une maison de jeu, mais dans le grand genre, bonne société; aussi l'enfant a beaucoup perdu, et nudmenant. Mademoiselle» il iant payer.

MADEMOISELLE D'HARVILLE

Payer ! et vouscroyez que j'y consentirai , moi ? que J'encouragerai un pareil ^sordre ? que j'acquitterai une dette de jeu?

PHILIPPE

Oui, Mademoiselle, onte mille francs.

MADEMOISELLE D'HARVILLB.

Eh 1 qu'importe la somme? ai-je coutume de compter pour du bien à faire , un service à rendre ? j'y mets quelque noblesse, je crois; nais «près une pareille conduite, non, Philippe, non, mon parti est pris, je ne payerai rien.

PHILIPPE, «^animant.

Vous ne payerez rien ?

MADEMOISELLE D'HARVILLB.

Non, sans doute; eh! que dirait ma famille, que dirait le monde, si la fortune des d'Uarvîlle ne servait qu'à réparer les sottises d'un étourdi ? philippb.

Votre famille ! le monde ! vous les craignez trop. Mademoiselle ; vous leur avez déjà sacrifié tant de choses!

PHILIPPE

Ke craignez rien, ce que je vous ai promis, je ne l'oublierai pas; mais il faut que chacun fasse son devoir; songez donc que ce pauvre jeune homme n'a qne vous au inonde , et si vous l'abandonnez, si vous wuttreL qu'il soit déshonoré, 11 a du cœur, cet enfant, il se tuera.

MADEMOISELLE D^HARVILLE

Odell

PHILIPPE

n y est déddé» Que voulei*vons, il ne tient pas

àla ?ie; comme il me disait tout à Theiire : «Je » suis seul, sans parents, sans espérance ; Je dois » tout à la pitié. »

MADEMOISELLE D*H1ETILLB«

n disait cela?

PHILU»PE.

Oui, et bien d'autres choses qui m'ont fait Tenir les larmes aux yeux. Pauvre garçon ! je le regardais et je me disais à part moi... (Hoarement de mademoiselle d'HarriUe.) Rien, Mademoiselle, rien du tout; mais j'avais le cœur serré. Oh ! vous ne sentez pas cela, vous; vous êtes tranquille, heureuse.

UADEHOISBLLE D'HAEVILLE.

Heureusel moi I non, Philippe, non. Je ne le suis pas.

PHILIPPE

Laissez donc, Mademoiselle! Dans vos salons, entourée de ce monde qui vous honore, de votre femille que vous dirigez selon votre plaisir...

MADEMOISELLE D'HAEVILLE.

Au fond du cœur, croyez-vous donc que je ne sente rien de plus? mais je dois à tous ceux qui m'entourent des leçons, des exemples.

PHILIPPE

Comment , Mademoiselle !

MADEMOISELLE d'HAEVILLE.

Je payerai tout , je m'y engage ; mais n'en parlez à personne , ne le dites pas à lui-même.

PHILIPPE

Pourquoi donc! vous avez peur qu'il ne vous aime trop?

MADEMOISELLE D'hABVILLE.

Ah! pouvez-vons le penser? mais mon neveu pourrait s'étonner, se plaindre ; vous savez qu'il doit être mon héritier.

PHILIPPE

Raison de plus pour bien traiter ce pauvre Frédéric pendant que vous y êtes. Et d'abord , il ne doit plus être exposé à retomber dans une pareille faute. Pour cela , il faut qu'il soit content Sa pension n'est pas assez forte.

MADEMOISELLE D'HARVILLE

Vous croyez ? £h bien , Philippe , on peut l'augmenter. '

PHILIPPE

Oui , du double. Après ça, tous ses camarades

ont des chevaux , des équipages. ( Mouvement de mademoiselle d'Harriiie.) Je uc suis pas exigeant, mais il me semble que quand vous lui donneriez un joli cheval de selle , avec un domestique pour l'accompagner...

MADEMOISELLE D'HABVILLB.

En vérité , Philippe , vous êtes d'une exigence.. .

PHILIPPE

Dame! écoutez donc» Mademoiselle...

MADEMOISELLE D'HABVILLE.

C'est bien , achetez ce cheval , tout ce qu'il faudra , mais soyez économe.

PHILIPPE

Suffit; Je prendrai ce qu'il y a de plus cher ; et quand il sera dessus, vous p'en direz des nouvelles. Le gaillard! savez-vous qu'il est très^ien, au moins? Vonsn'y faites pas attention; mais Pautre jour, aux Tufleries , il y avait des daines , mais de belles dames , qui le regardaient passer, et qui disaient entre elles : a Tournure distinguée ! jofi » cavalier! »

MADEMOISELLE D'HABVILLE , avec joie.

Vraiment!

PHILIPPE

Oui, MademoiseUe , oui, elles l'ont dit; il ne l'a pas entendu , lui ; mais moi qui l'accompagmds, je n'en ai pas perdu un mot; et ça me fiusaît

plaiâr.

MADEMOISELLE D'HAEVILLE.

En effet, U a une physionomie...

PHILIPPE

Fort agréable, j'ose le dire; et s'il était un peu encouragé , si vous lui adressiez de tempsen temps unpetitmotd'amitié... Tenez, Mademoiselle , vous êtes trop sévère avec lui.

MADEMOISELLE D'HABVILLB.

Mol!

PHILIPPE

Il est là , tout tremblant

MADEMOISELLE D'HARVILLE

Là! Frédéric!

PHILIPPE

Aie : Dis-moi, t'en touviens-tu ?

Si voas-méme daigniei lui dire Que vous pardonnez celte Tois...

Allons, voire cœur le désire Autant que le mien, Je le vois.

Mais étes-vous sûr que personne?... Non, non , personne ici n' porte ses pas. Et vous pouvez éire indulgente et bonne; Ne craignez rien , on ne vous verra pas. ( Hademoicelle d'Harrille i^aasied aoprè* d« U table; PUlippe va à la porte de U chambre de Frédéric, et loi fait signe d*approcher. )

Page 1