‹ Œuvres complètes de M. Eugène ScribeChapitre 183 sur 756 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

ROSE, Madame BEAUMÉNIL.

MADAME BEAUMÉNIL , regardant sortir Angélique.

Encore une bonne lêle, qui donnera de la satisfaction à sa mère.

ROSE , câlinant.

Vous êtes toujours fâchée , maman?

MADAME BEAUMÉNIL, avftc humeur.

rai tort! Sacrifier un si bel avenir, un homme si aimable !

ROSE

Oh! si aimable...

MADAME BEAUMÉNIL.

Oui , Mademoiselle , vous ne jugez que la figure ; mais M. Guichard avait tout plein de qualités : et une femme en aurait fait tout ce qu'elle aurait voulu.

Je ne veux rien en faire.

MADAME BEAUMÉNIL.

C'est ça , on trouve une occasion de s'assurer un sort, de sortir de la gène où on est; Mademoiselle ne veut pas, et il faut recommencer à gagner sa vie à la pointe de son aiguille. Si vous croyez que c'est agréable de se perdre les yeux sur du feston, et de prendre de la chicorée pour du café!

ROSE

Ah ! mon Dieu ! ne semble-t-il pas que ce soit on parti si brillant?

MADAME BEAUMÉNIL.

Gomment donc ? Six mille livres de rentes!

ROSE

Et quelqu'un que Ton n'aime pas.

MADAME BEAUMÉML.

Bah! une fille bien née finit toujours par aimer six mille livres de rentes.

ROSE

Encore de l'argent!

MADAME BEAUMÉNIL.

C'est qu'il n'y a que cela de réel; et quand tu auras mon âge...

Am : Contenlont-noui d'une simple bouteille. On r'grelle, hôlas! au déclin de la vie Les bons hasards né{j;liges ou perdus ; Tu ne s'ras pas toujours jeune et jolie , Et les maris alors ne viendront plus.

Il s'ra trop tard quand tu voudras le plaindre ; Pour s'enrichir il n'est que le printemps... (:ar la fortune est léger*... pour l'atteindre Il faut avoir set jambes de quinze ans.

ROSE

A quinze ans comme à soixante , je penserai

toujours de même. Vous croyez donc qnele caractère peut changer, et que , sur mes vieux jours , je deviendrai avide, intéressée?

MADAME BEAUMÉNIL.

Peut-être bien; je l'espère.

ROSE

Fi donc ! chez les hommes , c'est possible ; mais nous autres femmes , nous ne tenons pas à la fortune; et, pour moi, je n'y tiendrai jamais. De l'eau, du pain sec, et la liberté de disposer de mon cœur, voilà tout ce que je demande.

MADAME BEAUMÉNIL.

Oui , de l'eau ! crois ça , et bois-en , ça fait un joli ordinaire. Mais, malheureuse enfant, Ui aimes donc quelqu'un, alors?

ROSE , avec effort.

Eh bien !... oui , maman... j'aime...

MADAME BEAUMÉNIL.

Voilà le grand mot lâché. Et qui donc? Je suis sûre que c'est quelque pelit oflBcier de l'année d'Italie, car c'est la mode aujourd'hui : toutes les jeunes filles ne rêvent qu'ofificiers, depuis les victoires du premier consul. Un beau service qu'il nous a rendu là! Si tu t'avises jamais de donner dans le militaire... je sais ce que c'est, ton père était fourrier à la trente-deuxième demi-brigade.

Rassurez-vous, ce n'est point un militaire , c'est mieux que ça : un artiste plein d'ardeur et de Ulent, qui est parti pour s'enrichir, et qui reviendra avec des millions dans ses poches.

MADAME BEAUMÉNIL.

Oui, comme ce monsieur Emile, dont les croisées donnent en face des nôtres ; un artiste , à ce qu'on dit; il est parti depuis six mois, pour courir après la fortune.

ROSE , 4 part.

Si elle savait que c'est le mien !

MADAME BEAUMÉNIL.

Tiens, voilà ses fenêtres ouvertes. C'est donc vrai, comme m'a dit la voisine, qull est revena d'hier soir.

ROSE , à part et regardant à U fenêtre.

Lui, de retour! quel bonheur!... Il a donc réussi! (Hauuy Tenez, maman, j'ai fait un rêve cette nuit Nous avions un bel hôtel , de beaux meubles, une bonne voiture; vous verrez que tout ça nous arrivera.

MADAME BEAUMÉNIL, qui a mis ses loneltes et • pré sou feston.

Oui, compte là-dessus; en attendant, fais ta broderie , et porte-la chez la lingère.

( Elle s assied. ) ROSE.

Aujourd'hui?

JEUNE ET VIEILLE

MADAME BEAVMÉNIL.

n le faut bien, c'est demain le loyer, et notre bourse est à sec.

ROSE , fâÎMDt la moue , et étant ton petit tablier.

C'est que c'est joliment loin , à pied.

MADAME BEAUMÈNIL.

Dame ! comme tu n*as pas encore ta voiture. •• Et ta songeras aussi à faire notre petit ménage.

ROSE

Ah! quel ennui!... Heureusement que nous allons ce soir au spectacle.

MADAME BEAUMÉNIL.

Au spectacle?

ROSE

Mais oui , cette loge à la Montansier.

MADAME BEADMÉNIL.

Impossible ! c'est monsieur Guichard qui l'avait retenue ; et maintenant nous ne pouvons accepter ni son bras , ni sa loge.

ROSE

Toujours monsieur Guichard!.... Ah! quand

elle verra Emile. ( Od entend en dehors un violon qui joue Tair : « Vitre loin de êeê amourê • Boae prêtant Toreille du côté de la fenêtre , k part.) Ah ! mOU DiCu! jC

ne me trompe pas : c'est son violon que j'entends, à la fenêtre en face , et notre air convenu.

Madame BEAUMÉNIL , écoutant de l'autre côté.

Eh ! mais. Rose, il me semble que l'on sonne à la porte.

ROSE

Oui , oui , maman ; allez donc voir ce que c'est.

MADAME BEAUMÉML , w levant.

La réponse de monsieur Guichard. ( On aoune encore. ) Un moment, on y va.

(Elle sort.)

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