‹ Œuvres complètes de M. Eugène ScribeChapitre 208 sur 756 · SCENE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIÈRE

ÉLISE, aoprèsde la table; RIQUEBOURG, debout, donnant des billets de banque à un domestique.

RIQUEBOURG.

Cent, et deux cents, en bons sur le trésor... (A Lapierre.) Pofte CCS deu\ ccnt mille francs-là à Dampicrre , mon caissier : ce sont les premiers fonds pour son voyage.

(Lapierre sort.) ÉLISE.

Il part donc toujours? un jeune marié !

RIQUEBOURG.

Oui, mam'selle ma nièce, avec votre permission, aujourd'hui même, à quatre heures, en route pour Nantes ; et de là à La Havane : roule , cocher. Eh ! eh ! c'te diligence-là ne le plairait guère , à ce que je vois ?

ÉLISE

Non, vraiment.

RIQUEBOURG.

Qu'est-ce que tu fais là ?

ÉLISE

J'étudie, mon oncle, ma leçon d'histoire et d 'italien.

D' ritalien, quelle bêtise ! du français, je ne dis pas ; ça peut servir en France , et encore , moi qui te parle, la moitié du temps , je m'en

passe. ( Élise quitte la table et vient auprès de son oncle.)

Ça ne m'a pas empêché de faire fortune ; au contraire.

Air du vaudeville de l'Intérieur d'une Étude,

On dit qu'autrerois d' la noblesse

C'était l'usage, et de ma main,

Comm' négociant, j'écris sans cesse :

Quartier d'Antin , ou Saint-Germain.

Dans les deux faubourgs on m'estime,

El chacun d'eux m'y voit en beau :

Mon style est de l'ancien régime,

Et ma fortune est du nouveau.

ÉLISE

Une fortune si extraordinaire I et dure qu'autrefois vous n'aviez rien !

RIQUEBOURG.

C'était là le bon temps! je me vois enrore quand j'étais garçon de magasin à Marseille, sous ce beau ciel du Midi : il y faisait chaud , je m'en vante , et tellement chaud , que dans ce temps-là il ne fallait pas grand'chose pour m'échauffer les oreilles.

ÉLISE

Oh! vous avez toiûours été mauvaise tête.

LA FAMILLE RIQUEBOURG.

BIQUEBOURG.

C'est yrai, bon enfant, mais lâchant le coup de poing avec facilité. C'est tout ce qui m'est resté de mes anciennes habitudes : et encore, faute d'occasions , je finirai par me rouiller entièrement; car maintenant tout me cède, tout m'obéit « M. Riquebourg par-ci, M. Riquebourg par-là. » C'est tout natureL A force de Tendre des marchandises pour les autres, j'en ai Tendu pour mon compte; et je me suis tellement lancé dans les vins et les eaux-de-vie, que j'ai fini, comme on dit, par faire ma pelotte. Roule ta bosse, mon garçon, et j'ai si bien fait rouler la mienne, que du port de Marseille je me suis trouvé dans un bel hôtel de la rue Caumartio.

Air du vaudeville de Turenne, Avec quelques millions dans mes poches ; Et je m' suis dit, les voyant s'amasser : y les ai gagnés, grâce au ciel, sans reproches; Tâchons d' même d' les dépenser.

ÉLISE

Qui, mieux que vous, sut jamais les placer? Tous ces trésors, fruits de vos soins prospères , Vous les donne2 à tous ceux qui n'ont rien. BIQUEBOURG.

C'est assez juste , et Ton doit bien Quelqu' chose à ses anciens confrères.

ÉLISE

Et toute votre famille que tous aTez prise avec vous!

BIQUEBOUBG.

Par malheur il n'en reste guère , les braves gens ne vivent pas longtemps ; je n'avais plus d'autres parents que toi et ton cousin George, nous ne pouvions pas manger ça à nous trois ; et tout le monde me disait : « Marie-toi , Riquebourg , tu n'as encore que quarante -cinq ans : n'écoule pas tes années dans l'indlirérence et le célibat. » Et ces idées me trottaient dans la tête, quand un jour j'aperçois une jeune personne ; ah ! dame , celle-là , je me dis sur-le-champ : « Voilà ! c'est là le numéro qu'il me faut ; je n'en veux pas d'autre. » Mais, par malheur, c'était une comtesse I une fiunille qui n'en finissait plus; ce qu'il y avait de plus huppé et de plus fier dans le grand Êubourg.

ÉLISE

Cétait désolant.

BIQUEBOURG.

Je crois bien ; mais bientôt d'autres informations m'arrivèrent ; j'appris qu'ils avaient été minés à la révolution ! à la première... et ca ■e rendit courage ; je me dis : Les millions en avant, (soanaot.) ils ne furent point re poussés parla famille; an contraire, car, quoi qu*ou en dise, les millions et les titres, ça va bien

ensemble , et dès ce jour seulement je commençai à être fier de la fortune que j'avais gagnée. Je rentrai chez moi, j'ouvris ma caisse, et regardant avec orgueil mon or et mes billeis de banque , je me dis : « U y a donc du mérite là dedans, puisque je leur dois mon bonheur, puisqu'ils me donnent pour femme la plus jolie et la plus aimable fille de Paris.

ÉLISE

C'est bien vrai.

BIQUEBOURG.

N'est-ce pas ? que de vertus ! que d'esprit ! et elle a la bonté de m'aimer, moi qui ne suis qu'une béte auprès d'elle , moi qui , comme je le disais tout à l'heure, n^ai d'autre mérite que ma fortune. Aussi , je m'en console en mettant tout mon mérite à sa disposition. Par exemple, il n'y a qu'une chose qui m'ait coûté pour lui plaire, c'est de ne plus faire ce qu'ils appellent des cuirs. A-t-il fallu du temps et de l'habitude! c'est la seule tyrannie que ma femme ait exercée sur moi. M'empécher de placer des t et des s à ma volonté, c'était si absurde! car enfin, c'est moi qui parle : je les mets où je veux , je suis chez moi d'ailleurs; et cependant, même dans mon salon, je voyais tous ces beaux messieurs qui riaient aussi , sarpebleu !...

ÉLISE

Mon onde !

BIQUEBOUBG.

N'aie donc pas peur, ma femme n'est pas là ! et quand je jurerais un peu le matin, à moi tout seul, je n'ai que ce moment-là. Aussi, j'ai pris en haine tous ces gens comme il faut , barons, ducs et marquis.

ÉLISE

Il y en a cependant qui sont si bien , et si aimables !

BIQUEBOUBG.

Tu en connais ?

ÉLISE

Oui , mon oncle.

BIQUEBOURG.

C'est possible: tu as , comme je le disais tout à l'heure, des connaissances que je n'ai pas; mais sois tranquille, si je te marie jamais, ce ne sera pas de ce côté-là.

ÉLISE

Que dites-vous?

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