‹ Œuvres complètes de M. Eugène ScribeChapitre 232 sur 756 · SCÈNE VL · texte numérisé non relu

SCÈNE VL

HENRIETTE; RODOLPHE, enveloppé d un

manteau qn*il jette en entrant.

RODOLPHE , la serrant dans ses braa.

Ma chère Henriette!

HENRIETTE

Vous voilà donc !... que je vous regarde... est-ce bien vous?

Oui ; c'est celui qui t'aime plus que jamais, et qui avait bien besoin de te voir.

nENRIETTE.

Et moi donc, ah! que cVst long un mois à attendre !... et pas une seule letti'e.

RODOLPHE

Je ne le pouvais pas.

HENRIETTE

Vous étiez donc bien occupé?

RODOLPHE

Uais... oui.

HENRIETTE

Qu'importe? D'écrire à ce qu'on aime, cela ne prend pas de temps , c'est comme d'y penser. Et vos mathématiques ? étes-vous bien savant ? cela me fait peur.

RODOLPHE

Je crains qu'en apprenant tant de choses , vous ne unissiez par m'oublier,.. j'en mourrais , d'abord.

RODOLPHE

Ma chère Henriette !

HENRIETTE

Moi , je n*en sais qu'une , que vous m'avez apprise ; mais je la sais bien , c'est de vous aimer, Rodolphe.

RODOLPHE

Âh! que tu es bonne! Vois-tu, Henriette , quand je t'entends parler ainsi , je ne désire plus rien au monde, ton amour me sufiit.

HENRIETTE, gaiement.

C'est heureux, car nous n'avons rien; mais quand on est jeune , et qu'on s'aime , l'avenir n'est jamais effrayant. Je travaillerai , vous donnerez des leçons, et quand nous serons assez riches , nous nous épouserons. Ah ! dame ! ce sera peut-être dans bien longtemps ; mais nous nous aimerons en attendant, pour prendre patience.

RODOLPHE

Ah ! si ce n'était que cela.

HENRIETTE

Et qu'y a-t-il donc?

RODOLPHE

U y a, Henriette, que je crains bien...

Et quoi donc? pourquoi ce trouble où je vous vois? cet air mystérieux? et puis les précautions que vous avez prises pour entrer par cet escalier dérobé?

RODOLPHE

Écoute , tu n'auras pas peur ? je vais te dire la vérité , je suis poursuivi.

nENRIKTTE.

Vous ! mon bon Dieu !

RODOLPHE

^'as-tn pas entendu parler, il y a un mois, de quelques troubles assez sérieux qid avaient éclaté dans cette résidence , à l'école des Porte- Enseignes ?

HENRIETTE

C'est vrai.

RODOLPHE

C'était nous autres 80U9' officiers , qui réclamions pour le peuple ses privilèges fit ses franchises.

HENRIETTE

Et en quoi cela vous regardait-il?

RODOLPHE

Tu auras peut-être de la peine à me coni' prendre ; mais , vois-tu , Henriette , la liberté , cela regarde tout le monde ; on nous en avait promis , il y a quelques années , quand Napoléon avait envahi notre Allemagne, et qu'on voulait nous soulever en masse contre lui. Mais dès qu'on eut repoussé le tyran , nos petits princes et nos petits grands-ducs , qui étaient tous comme lui , à la hauteur près , ont bien vite oublié lears serments. Quand quelques-uns de leurs sujets se ploignent de ce manque de mémoire, on les appelle séditieux.. . et on les poursuit... et on les condamne... et ils ont tort , jusqu'au jour où ils deviennent les plus forts... et alors ils ont raison.

HENRIETTE

Ah ! Monsietu*, qu'est-ce que j'entends là?

RODOLPHE

n n'y a pas de quoi s'effrayer, il ne s'agit que d'attendre.

Am du vaudeville de ia Rohe et let Bottei,

Le torrent grossit et nous gagne.

Chaque pays a sa force et son droit;

Bientôt viendra pour TAllemagne

La liberté que Ton nous doit.

Ces rois dont nous craignons le glaive.

Combien sont-ils?... Peuples, combien?

On se regarde, on se compte, on se lève,

Et chacun rentre dans son bien.

HENRIETTE

Et pourquoi vous mêlez-vous de ça?

RODOLPHE

Parce que moi, surtout, il le faut!

Et pourquoi le faut-il ?

RODOLPHE

Ce serait trop long à t'expUqner, je te dirai seulement qu'il y a un mois , je reçois un avis mystérieux qui me disait : « Vous êtes dénoncé , et d'ici à une heure on doit vous arrêter ; fuyez. •

HENRIETTE

Ce que vous avez fait sur-le-champ?

RODOLPHE

Non , je suis venu d'abord ici te rassurer sur

I,ES TRÛI^ MAITRESSES.

moo absence , faononcer que je partaia poor Leipsick,.. On a tant (Je chose» à se dire quand on se quitte , qu*nne heure s'est bien vite écoulée , et je n'avais pas fait dijj pas dans la rue , qu^ je suis arrêté, jeté dans une voilure; et j'appris ep route que l'on me conduisait à six lieues d'ici , à la forteresse; mais à moitié chemin , nous entendons qn bruit de chevaux : on nops entoure , on désarme mes gardes, on me fait descendre.

HENBIBTTE.

C'étaient vos amis?

BODOLPRE. '

Je le crus comme toi , mais je n'en connaissais pas un. Leur chef, qui était un n^e , espèce de ■ttjordome ou de valet de chambre, me dit: « Monsieur, vous êtes libre.— A qui dojs-je un » pareil service P — Je ne puis vous le dfa-e ; mais » ne rentrei pas dans la ville, et ne restez pas » dans les environs. — Où donc aller ? — Si vous » voule? nous suivre, mon maître m'a chargé de » vous mettre ea sûreté. »

HENRIETTE

U Malt accepter.

RODOLPHE

C'est ce que je fis. On me présente un fort beau chef al; nous marchons longtemps, et, h la nuit dose, nous arrivons dans un endroit que Je ne Mnaispas. ^

HEIIRIITTE.

Un endroit saavagel

RODOLPHE

Di tout; une habitation délklense, on séjour '•ytl. où les soins, les plaisbs me ftirent prodl- Ns. On s'empressait de prévenir tous mes vowx, tous, excefMé un seul : c'était de me dire jw me recevait si généreusement. Quelquefois «wleiwnt Yago, c'était le nègre, venait de la Pmdeson maître savoir de mes nouveUes, et aje recoBunander la retraite la plus absolue. ^ bloi aiié à dire; mais je ne pouvais pas «neuBiti voIf, et hier , je me suis échappé.

HBNBIBTTE.

OaaUelapradfliicel

RODOLPHE

Je le croîs , car tom à rheurc, au moment où je y^ de Iraiiehir les portes de la ville, j'ai enttodi un cri partir d'un landau él^aat dont on ^mx de baisser les stores; et, quelques instants w», f ai cru voir qu'un homme à cheval me wutde loin. Quelques détours que je prisse, J€ rapercevais toujours sur mes pas ; et j'ai idée m m'a vu frapper à cette porte.

HENBIETTE.

C'est (ait de vous : c'est un ennemi.

Non; U m'eût faU arrêter Mir«|«<haiip; rieu

ne 1 empêchait, et je croirais plutôt que c'est quelque émissaire de ce protecteur inconnu dont les bienfaits me poursuivent.

HENRIETTE

Que faire alors ?

RODOLPHE

Attendre de ses nouvelles , car , ai c'est lui , il ne tardera pas à m'en donner; et d'ici là, me tenir tranquille et caché.

HENRIETTE

Id?

Sans doute, asile?

RODOLPHE

Ne veux -tu pas me douner

H*:NniBTTE.

Oh ! je ne demande pas mieux... Mais seule, avec toi I •

RODOLPHE

Qu'importe ? Tu sais si je t'aime.

HENRIETTE

C'est à cause de cela... Si vous croyez que c'est rassurant...

RODOf^PUfi.

N'as-tu pas confiance en moi ? Et me crois-tu capable d'abuser de rhospiialité ?

HBNRIRITE,

Non, Monsieur, cen'estpas vous que je crains; ce sont les autres. Si jamais l'on découvre que vous êtes resté ici , et le jour et la nuit

RODOLPHE

Qui le saura ? Personne ne m'a vu entrer

(Panini à la droite d^fleoriette. et désignant la porte du

cabinet à droite. ) Je HO Sortirai poipt de ce cabinet où est ton piano , et qui est séparé du reste de ton appartement. Toi seule scraa ma garde, mon geôlier?

PPNRIETTE.

Ah ! oui; ce serait bien gentil , mais ca ne ae peut pas.

RODOLPHE

Aimes-tq mieux me livrer, me perdre ?»•.

Plutôt me perdre moi-même*

AUGUSTAyeadeliqn.

Ne vous dérangei pas ; je vais monter à son salon.

HENRIETTE, troal>l<fe«

On vient. Cachei^vous vite.

RODOLPHE

Où donc ?

HENRIETTE, montrant le tabinelàdrcile.

Eh bien lia... chez vous.

RODOLPHE

Ah ! que tu es bonne , et que je te remercie !

( U Mlredauf 1« têbtmH, )

OEUVRES COBfPLÈTES DE SCRIBE.

HENniETTE.

Enfermez-vous en dedans. ( Rodolphe , qui ot cDirc, met i« Terrou. ) A la bonne heure.

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