‹ Œuvres complètes de M. Eugène ScribeChapitre 242 sur 756 · RODOLPHE , AUGUSTA · texte numérisé non relu

RODOLPHE , AUGUSTA

AUGUSTA

Vous ici , dans le palais du grand-duc ! Songezvous aux dangers que vous courez ?

RODOLPHE

Peu mMmporte.

AUGUSTA

Et si, comme votre oncle vous Ta promis, il vous faisait arrêter ?

RODOLPHE

Peu m'impoite, vous dis-je; Je Tattends ici pour la voir, pour lui parler...

AUGUSTA

Ah 1 perfide ! jamais vous ne m'avez aimée ainsi !

RODOLPHE

C'est que jamais on n'a été plus malheureux.

AUGUSTA

Et en quoi donc? Une perspective superbe 1 on n'arrive ici que par les femmes , par les favorites, et vous êtes aimé de l'ancienne et de la nouvelle. Vous avez pour vous le passé et le présent, et vous êtes inquiet de l'avenir ?

RODOLPHE

Oui, je ne vis plus , je ne puis rester en place; je viens, grâce à la comtesse, de délivrer mes amis ; et si je ne rougissais d'employer leurs secours dans une cause qui m'est personnelle, je crois que je viendrais ici avec eux...

AUGUSTA

Exciter une révolte, une sédition... avec ça que le peuple ne demande pas mieux. Y pensezvous?

RODOLPHE

Ah ! vous avez raison ! mais , cependant , Henriette!... Conseillez-moi, quel parti prendre?

AUGUSTA

Je n'en connais qu'un immanquable , et pas très-diffidle, que j'ai souvent employé.

RODOLPHE

Et lequel?

AUGUSTA

C'est de l'oublier.

RODOLPHE

Jamais!

AUGUSTA

J'ai bien oublié votre oncle, un surintendant! une belle place dont je suis déjà toute consolée... il y a tant d'aspirants, non que j'y tienne , car je ne me déciderai pour personne, à moins que ce ne soit pour lord Cobum, l'ambassadeur d'Angleterre ; son crédit peut vous être utile , et dans cette occasion il peut nous seconder.

RODOLPHE

Lui! l'ambassadeur?

Vous n'êtes donc pas au fait? l'Angleterre, qoi est bien avec la comtesse d'Arezzo , veut que les choses restent comme elles sont C'est la Russie et la Prusse qui désirent un changement.

RODOLPHE

Un changement de maltresse?

AUGUSTA

Oui , sans doute.

RODOLPHE

Et le corps diplomatique se mëe de cela?

AUGUSTA

Certainement... Dans un gouvernement absolu, c'est ce qu'il y a de plus important : la maîtresse et le confesseur. Dès qu'on les a, on a tout. Ce n'est pas comme dans les pays où il y a des chambres , des parlements , il n'y a pas moyen... cela fait trop de monde à gagner.

RODOLPHE

Et qui vous a rendue si forte en politique?

AUGUSTA

Lord Ceburn, qui venait souvent chez moi, sous le règne même de votre oncle. Fiez-vous à nous. Delà cabale, de l'intrigue... je me croirai au théâtre ! U ne s'agit que de s'opposer...

RODOLPHE

A ce qu'Henriette devienne favorite.

C'est une débutante qu'il faut empêcher de paraître... Eh bien, pour cela. Monsieur, il faut

LES TROIS MAITRESSES

s'adresser au chef d'emploi, homme ou femme, ce sont toujours eux qui ont intérêt à empêcher les débuts. C'est donc avec la comtesse d'Arezzo que vous devez vous entendre. Croyez-vous qu'elle se laisse enlever un poste aussi brillant, et que, depuis cinq ans, elle occupe avec... honneur?

RODOLPHE

Mais, comment parvenir jusqu*à la comtesse?

AUGVSTA , le menant près de la taUe.

Demandez-lui un instant d'entretien, deux lignes qu'il me sera facile de lui remettre. (Rodolphe

^rit; Âugusta, debout auprès de lui , continue.) Car je

suis au palais pour toute la journée. Je chante ce matin à la chapelle, et ce soir au concert; et, pour tout cela, je n'ai que vingt miUe écus; c'est une horreur ! Aussi je comptais bien être augmentée, sans la perte que j'ai faite du surintendant. (A Rodolphe.) Est-ce flni?

RODOLPHE , lui donnant le papier»

Voyez vous-même si c'est bien.

AUGUSTA, le lisant.

Pas mal. Peut-être un peu trop de respect; car elle vous adore aussi, ceue femme-là; et je suis

bien sûre que, si vous vouliez... (Rodolphe se lère.)

Du tout, du tout... Me préserve le ciel de vous

donner de tels conseils! (ils viennent sur le devant

du théâtre. ) Car il y aurait peut-être un moyen de tout simpUOer.

RODOLPHE

Et lequel?

AUGUSTA

Ce serait de laisser là vos deux inclinations, la grisette et la grande dame, et de partu* sur-lechamp avec moL

RODOLPHE

Que dites-vous?

AUGUSTA

Acceptez , et j'abandonne tout ; je sacriOe tout, ma position , mes avantages , et tous mes engagements... même ceux du théâtre.

RODOLPHE

Moi ! vouloir vous ruiner !

AUGUSTA

Ingrat!... vous ne m'aimez pas assez pour cela... (Pleurant.) Moi, je n'aurais pas hésité un instant! le ciel m'en est témoin ! Mais voilà que je m'attendris... et c'est si bête!...

Air : Faut Voublier, Plus de chagrin , plus de tristesse, Pour vous je m'immole aojoard'hoi ; Quoi qu'il arrive, mon ami.

Vous me retrouverez sans cesse.

Goûtez ailleurs un sort plus doux.

Par mon crédit, par ma puissance.

D'une autre devenez l'époux...

Moi, je vous jure une constance | ^ Que je n'exige pas de tous. )

Partez , car voici le prince et votre oncle. Je me charge de votre lettre, et dans une demiheure, ici... revenez... vous aurez la réponse.

( Rodolphe sort par le fond. Augusta reste an fond à droite, pendant que le grand-duo et le sorintendant font leur entrée par la gauche. )

Page 1