‹ Œuvres complètes de M. Eugène ScribeChapitre 262 sur 756 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

LUDOVIC, puk STÉPHANIE, en robe de voie. LUDOVIC.

Voilà on pauvre diable de mOliomiaire qni est bien à plaindre. (Stéphanie entre.) Ah! c'est toi, mon amie ! est-ce que nous ne déjeunons pas?

Si, vraiment; mais voici une lettre qui arrive pour toi, une lettre importante, car il y a un grand cachet rouge; elle a été apportée par un garde municipal à cheval.

LUDOVIC

Donne donc vite. (Begardant le cachet.) Cabinet du ministre , je respire ; c*est ma place qui arrive.

STÉPHANIE

Une place!

LUDOVIC

Oui , et bien à propos ; car je ne te Tavais pas dit, mais notre budget me donnait de graves inquiétudes.

STÉPHANIE , aooriant.

Vraiment!

LUDOVIC , qui a décacheté tt qui lit.

Heureusement que maintenant (Lisaot tout haut.) « Mon cher camarade. » Un ministre qui vous écrit ainsi ; c*est très-bien , ce ne peut être qu*un homme de mérite... « Personne n'apprécie mieux a que moi ton caractère et tes talents. » Il y a si longtemps que nous nous connaissons ! « La place » que tu demandes était sollicitée par de nom- » breux concurrents. » Voyez-vous, les gaillards! « Entre autres par notre ancien camarade Der- » vière , dont tu connais aussi la capacité , et qui , » père d'une nombreuse famille , n*a pas, comme » toi , vingt mille livres de rente. A mérite égal , » Je lui devais donc la préférence , et tu ne m'en » voudras pas , je l'espère , etc., etc. » Quelle injustice!

Quelle indignité!

LUDOVIC

Me préférer Dervière I

STÉPHANIE

Am : J'ûwHt mii mtm petit chapennê (de L'AuBiici ni Bagnérbs).

Du courage ! fais comme mol , Console-toi de U disgrâce^

Qn'avons-nous besoin d'un emploi?

Nous pouvons nous passer de place.

(Lui prenant la main et la mettant sur ion ctenr.) N'en avez-vous pas une là.

Comme aucun ministre n'en donne.' Et je te réponds que personne Jamais ne f y remplacera.

LUDOVIC

Bien vrai?

STÉPHANIE

Et, comme dit le ministre, puisque nous avons vingt mille livres de rente...

LUDOVIC

Oui, le ministre le dit; ce n'est pas une raison: nous les avions l'année dernière, en nous mariant.. Mais peut-être que maintenant..

STÉPHANIE

Est-ce que par hasard ?...

LUDOVIC

Je n'en sais rien, je n'ai jamais compté.

Ni moi non plus, je ne pensais à rien qvHk t'aimer.

LUDOVIC

Et moi donc! c'était ma seule occupatioB. Aussi, tout ce que je sais de notre budget, c'est que l'exercice de 1831 y a passé , et que, devançant l'avenu*, nous mardions en plein sur 1632.

STÉPHANIE

Deux années de revenu mangées d'avance!

LUDOVIC

Que veux-tu? je comptais sur cette place poor tout réparer, et, en attendant, il me semblait si doux de prévenir tous tes désirs, chevaux, voiture , maison de campagne...

STÉPHANIE

C'est vrai , c'est joliment cher !...

LUDOVIC

Et puis, à Paris, les bals, les toOettes, les spectacles , un riche appartement auquel ce matio encore je viens d'ajouter un boudoûr.

STÉPHANIE

Et pourquoi donc?

(Annette entre et apprête le déjeuner aor le gaéridoa.) LUDOVIC

Tu en avais besoin , tu le désirais, et quand os a une femme jeune et jolie, une femme qu'os ahne, il serait si pénible de lui dire : «Celanese • peut pas!»

Eh bien ! Monsieur, il fallait le dire , je m'y serais habituée. Vous me croyez donc bien déraisonnable ; vous croyez donc que je vous aime bieo peu!

LUDOVIC

Oh ! je sais que tu es la bonté même.

STÉPHANIE

Eh bien ! tout peut se réparer ; il ne s^agit qoe

LE BUDGET D'UN JEUNE MÉNAGE

de se tracer on plan de conduite , de diminuer ses dépenses* et avec de l*ordre et de Téconomie...

LUDOVIC , gaiement^

Tu as raison » faisons des économies.

STÉPHAlflK.

ITest-ce pas? ce sera charmant

LUDOVIC

Ce sera du nouveau.

Gela nous amusera* et nous allons nous en occuper en déjeunant

(Ik Tont t^aMeoir auprès du guéridon.) LUDOVIC.

A merveQle, car jamais nous ne parlons d'affaires. Voyons un peu ce que nous allons retrancher.

STÉPHANIE

Tontes les dépenses inutiles.

LUDOVIC

C'est très-bien, plus de superflu, et d'abord, la toilette , les tailleurs , les marchandes de modes.

STÉPHANIE

Oh! non , non * il ne faut pas toucher aux objets de première nécessité.

LUDOVIC

C'est juste ; je ne vois pas alors ce qu'on pourrait supprimer.

STÉPHANIE

Les dépenses de ménage, de table, les grands dîners.

LUDOVIC

Les dîners, tu as raison... Ah! j'oubliais de te dire que nous avons aujourd'hui une douzaine de personnes à dîner, ton frère, notre propriétaire, etc.. il faudra que ce soit bien.

STÉPHANIE

Certamementy sois tranquille.

Les dîners, c'est de rigueur. On reçoit, il but bien rendre , c'est de la délicatesse.

STÉPHANIE

Tu as raison, ce n'est pas là-dessus qu'on pourrait retrancher.

LUDOVIC

Mais J'y pense , mon domestique.

STÉPHANIE

Non , tu ne peux pas t'en passer , mais plutôt ma femme de chambre.

LUDOVIC

Oh ! une fenune de chambre , pour toi c'est indispensable. Qui est-ce qui t'habillerait ? ce ne peut pas toujours être mot

STÉPHANIE

Tiens, un objet de luxe, notre voiture.

LUDOVIC

Air de M. Amédée de Beaaplan.

Ce coupé ti fort à la mode!

STÉPHANIE

Cest inutile et c'est coûteux.

LUDOVIC

Pour les bail c'était bien commode.

STÉPHANIE

Quand nous en revenions tous deux.

Et puis lliiver est rigoureux. Eiposer au froid , à la pluie, Ces Jolis bras , ce Joli cou...

Pour t*enrbumer !...

STÉPHANIE

Oh! pas du tout!

(Parlé.)

Pour autre chose je ne dis pas; mais...

BNSBIfBLB.

Là-dessus, point d'économie.

Car la santé doit passer avant tout.

LUDOVIC

Notre maison de campagne.

STÉPHANIE

Ah I Ludovic !••• c'est là que nous nous sommes mariés.

LUDOVIC

Même air.

Je l'aime par reconnaissance.

STÉPHANIE

Py reçus tes premiers soupirs.

LUDOVIC

O Jours d'amour et d'innocence!

STÉPHANIE

Cest la terre des souvenirs.

LUDOVIC

A chaque pas, nouveaux plaisirs.

STÉPHANIE

Un si bon air... et pois. J'oublie La chasse, qui te platt beaucoup.

LUDOVIC

Ton bonheur, ton bonheur, surtout.

STÉPHANIE, parlant.

Pour autre chose je ne dis pas; mais...

BNSBMBLB.

Là-dessus, point d'économie, Car le bonheur doit passer avant tout

LUDOVIC

Od , 01Û ; j'oubliais toutes ces bonnes raisonslà... et bien décidément je ne la vendrai pas.

STÉPHANIE

Ah ! que je te remercie ! que je suis contente !...

( lU M lèrent. ) LUDOVIC.

Ainsi , nous gardons la campagne.

STÉPHANIE

La voiture.

LUDOVIC

La femme de chambre

STÉPHANIE

Le domestique.

Nous donnerons des dtners.

STÉPHANIE

Noos ne chang^erons rien à la toilette.

LUDOVIC

Mais sur tout le reste , ma chère amie , la plus grande économie ; ce n'est que comme ça qu'on peut s'en retirer à deux.

STÉPHANIE, louriaot*

Et surtout à trois.

LUDOVIC

Hein ! qu'est-ce que tu veux dire ?

STÉPHANIE

Tu ne comprends pas ? ce que nous espérions : ton camarade Dervière, qui a obtenu une place à cause de sa famille , te voilà bientôt comme lui , tu auras des titres.

LUDOVIC

Il serait possible! quel bonheur! Ma chère Stéphanie, ce sera un fils, n'est-ce pas ?

STÉPHANIE

Je l'espère bien; un fils qui sera si Joli... de bonnes grosses joues, des cheveux blonds, et des yeux noirs, longs comme ça... c'est moi qui le soignerai, qui le porterai dans mes bras, mon fils ! Je lui ferai de petits bonnets, de petites pèlerines; ça l'enveloppera comme ça, vois'tu ?

Ah! qu'il est joli!

STÉPHANIE

U est charmant ! Il lui faudra une nourrice.

LUDOVIC

Id, près de nous.

STÉPHANIE

Et puis, j'y songe maintenant; ce boudoir que tu as loué ce matin , et qui me .serait inutile, nous en ferons la chambre de mon fils.

LUDOVIC

A merveille.

STÉPHANIE

Voilà une économie.

LUDOVIC

En voilà une, enfin.

STÉPHANIE

Air de Thémireiée Catel).

En suivant le plan de conduite Qu'ici nous venons d'approuver...

( Anoctte rentre, et range la taUe. )

LUDOVIC

Nous devons , sans peine et bien vite.

Finir par nous y retrouver.

Oui, de réparer nos Tolies

C'est, je crois, le meilleur moyen.

STÉPHANIE

Ah ! qu'il est doux , ah ! qu'il Mt bien De faire des économies , Quand on ne se prire de rien !

AN NETTE, enlevant U déjeuner, et à demi-voix.

Madame, votre marchande de modes est là qui vous attend.

STÉPHANIE , avec embarras. .

Ma marchande de modes... ah I oui , je sais; tantôt, qu'elle revienne, je la payerai.

( Annelte tort. ) LUDOVIC

Pourquoi pas tout de suite ?

STÉPHANIE, hèaiUnU

Ah ! c'est qu*il s'agit d'une somme assez...

Lqoovic.

Mais encore...

STÉPHANIE

Eh bien... mille écus.

LUDOVIC

Hein !... qu'est-ce que tu dis?

STÉPHANIE

Ne me fais pas répéter, je l'en prie; je ne t'en parle que parce que je lui ai signé un bon qui échoit ce matin , et U faut que je fiisse honneor à ma signature.

Y penses-tu? un billet!

STÉPHANIE

Que veux-tu ? ma marchande de modes m'ft dit que toutes les jeunes dames faisaient de petili billets, payables par leur mari... en général... et si j'ai eu tort, cela ne m'arrivera phis.

LUDOVIC

Il est bien temps!

STÉPHANIE

Tu me grondes? tu m'en veux ?

LUDOVIC

Je t'en veux... je t'en veux... parce que moi aussi, de mon côté, je dois une vingtaine de mille francs.

STÉPHANIE, avee reproche.

Gomment 1 Monsieur, des dettes I

LUDOVIC

Tu vois bien , toi qui réclamais mon indulgence.

STÉPHANIE

C'est qu'O y a une fameuse dUTércoce ; vingt mille francs 1

LUDOVIC

Écoute donc ; moi je suis le mari, H fout de la proportion. Le mois de janvier est le mois des mé» moires , et j'ai reçu ce matin , pour étrennes , ton ceux de l'année dernière. Il faut payer; avec quoi? ce ne peut être avec nos économies.

LE BUDGET DUN JEUNE MÉNAGE

STÉPHANIE

Deoi années de revena dépensées d*avance , et vingt mille francs de dettes !

LUDOVIC » U fegardast.

Yingt-trois.

STÉPHAlflB.

Cest Juste ; et à des ouvriers , des foarnissears, qoi en ont besoin.

LUDOVIC

Qd peuvent rexiger dès demain.

STÉPHANIE

Dèsaijoiird^bui; témoin cette marchande de modes qui reviendra tantôt Quel parti prendre ?

LUDOVIC

n n*y ena qu'un, il est terrible, il peut amener une révolution.

Ah I m me lais peur.

LUDOVIC

(Test d'avoir recours aux états généraux , à nos grands parents, de nous adresser à eni pour un emprunt.

STÉPHAIIIE,

Toas raison.

LUDOVIC

La comtesse d'Obernay , ma tante , est si riche, cl n'a pas d'enfants; elle doit justement venir ce matin, pour me parler d'affaires; si nous lui diaioDS la vérité?

STÉPHANIE

A madame d'Obemay I oh non 1 J'aime mieux m^ passer; elle est si fière 1 elle ne te pardonnera jamais ton alliance avec une lamille de commerçants* n vaudrait bien mieux nous adresser à moQfrère, à Victor.

LUDOVIC

Tu croîs?

STÉPHANIE

nest ai bon; et puis, c'est le ciel qui nousl'envoie, on dirait qu'il arrive de Aouen tout exprès pour venir à notre aide.

LUDOVIC

Oui ; mais je t'avouerai qu'avec lui , qui me prêchait toujours l'économie , il sera bien pénible de hii (aire un pareil aveu; car, pour éviter ses sermons, je lui écrivais tous les mois que cela allait bien , que nous étions en avance, que nous meitioiis de côté.

StÉPflANIE.

Gomment, Monsieur...

LUDOVIC

Cétait possible, je n'en savais rien , et dorénavant ce sera ainsL

( La domesUqao entre. ) STÉPHANIE.

Oh! certainement, c'est bien convenu.

LUDOVIC

Mais, en attendant.»

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