SCÈNE V
IlORTON, LE DOMESTIQUE.
IfOBTON.
Préviens ce jeune homme qui m'attend qu'il peot entrer.
LE DOMESTIQUE
Oui, Votre Honneur.
MOBTON.
Attends, attends: tu m'as rendu service, tiens» prends.
LE DOMESTIQUE
Deux gumées t... pour un quaker...
IIOBTON*
Va vite.
LE DOMESTIQUE
Tout ce que voudra Votre Honneur , Je lui suis tout dévoué.
MOBTON.
Cest bon , mais écoute , ami , ne dis plus Fotre Honneur: car Thonneur du monde n'est qu'un rêîedlosensé ; et autant vaudrait m'appeler votre folie, ce qui ne serait pas honnête* Hais voilà cckd que j'attends , laisse-nous.
LE DOMESTIQUE
Oui, Votre Honn... je veux dire.*. Monsieur je quaker.
(Iliort.)
SCÈNB VI.
MOUTON ; TOBY, entrant par la porte I gauche de Facteur.
TOBY
Ah ! monsieur Morton , quel é?énement !
MOBTON.
Est-ce que Patrick va plus mal ?
TOBY
Non vrahnent , je viens de le voir, de l'embrasser. Il n'a rien eu, grâce au ciel, que quelques contusions ; mais vous sentez bien que , pour un vieillard, la peur , le saisissement... Aussi le médecin qui vient de le saigner n'a rien ordonné, que de le laisser tranquille.
MOBTON.
Alors tu peux aller prévenir sa fille, cette pauvre Betty qui t'aime tant*
TOBY
Ah 1 oui, c'est vous qui vous en êtes aperçu; moi , je ne m'en serais jamais douté , et jugex de ma surprise , quand hier le père Patrick, qui est si riche et un peu avare, quoique brave homme au fond, me dit: « Toby , tu n'es que mon pre- »mier garçon, tu n'a$ pas un schelliog de re- » Yenu, ni de capital; de plus tu n'es pas très- » beau. »
NORTON, froidement.
Tout cela est vrai...
TOBY
«D'un autre côté, Toilà ma Betty, la plus » jolie fille de la Cité, et que tous les riches » marchands de Londres me demandent en ma- » riage... eh bien I je te la donne, parce que le » quaker Morton t'aime, t'estime, et répond de » toi. »
MOBTON*
C'est vrai : j'en réponds ; pauvre et misérable, tu as toujours été honnête homme. Obligé par mol, j'ai cru que, comme les autres, tu serais ingrat.
TOBY
Ah! pour ça, jamais.
MORTON
Tu l'aurais été, ami, que ça ne m'aurait ni surpris ni empêché de te rendre service.
TOBY
Et pourquoi donc ?
MOBTON.
AïK d*ÀHitippe.
Si Ton comptait sur la reconnaissanoe , Trop rarement on serait généreux.
Il vaut mieux faire, je le pense ,
Des ingrats que des malheureux.
Et de peur qu'on ne s'en afflige , Du bien qu'on fait sans se glorifier, 11 faut agir comme ceux qu'on oblige,
El se bâter de l'oublier.
TOBT.
Ah! monsieur Morton!... ah! mon bienHadteur!
IfORTON.
Dis : « Mon ami , » et pense-le , ce mot-là renferme tout. A quand la noce?
TOBY
C'est Justement là-dessus que je voulais vous consulter. C'était après-demain le jour fixé.
MOBTON.
Après-demain !
TOBY
Voilà , et cela me met dans un embarras dont je n'ai osé parler à personne , parce qu'après ce que vous avez fait pour mon bonheur, je vous demande bien pardon d'être malheureux, je me le reproche, c'est d'un mauvais cœur! Mais si je ne vous disais pas la vérité , je ne serais plus digne de vous ni de M. Patrick, ni surtout de cette pauvre Betty , pour qui je donnerais ma vie; car elle m'aime bien , et je l'aime de tout mon cœur.
NORTON
Eh bien I alors, qui t'afflige?
TOBY
C'est qu'il y en a, je crois, une antre que j'aime encore plus qu'elle.
IfORTON»
Qu'est-ce que cela signifie ?••• et quelle est cette autre?
TOBY
Je l'ignore.
NORTON
Où est-elle ?
TOBY
Je n'en sais rien.
NORTON
Ami Toby, tu es fou.
TOBY
J'en ai peur. C'est une sorcière, une lutine, mon mauvais génie , en un mot ; car, chaque fois qu'elle m'apparait, il m'arrive un malheur.
NORTON
Et quels rapports peuvent exister entre vous ? OÙ l'as-tu connue ?
TOBY
n y a trois ans , dans le village où j'avais un petit emploi de collecteur des accises. J'ai tout quitté pour venir ici, à Londres, avec elle, avec Catherine ; c'est Catherine qu'on l'appelait. Et elle était jolie!... jolie, voyez-vous !... il n'est
pas permis de l'être comme ça ; parce que ça fait qu'on en perd la tête , qu'on rougit de n'être rien ; qu'on veut faire fortune, qu'on s'embarque, et puis qu'on revient pauvre , souffrant, mîsàablel prêt à mourir de faim ou de désespoir. Voilà comme vous m'avez trouvé sur le pavé de Londres, vous savez...
NORTON
Poursuis, ami: je t'ai dit de ne jamais me parler deçà.
TOBY
Enfin , monsieur Morton , vous avez tout fait pour moi ; rappelé à la vie , à la santé , placé par vous chez un brave négociant , j'oubliais presque mon chagrin, je m'efforçais d'être henreui,De fût-ce que par reconnaissance ; et puis B^y était si bonne ! nous aurions fait un si bon ménage 1... oh! oui, j'en suis sûr, j'aurais été un honnête homme, un bon mari, je l'aurais juré; lorsqall y a trois jours , au détour d'une rue , dans on équipage magnÎGque, j'aperçois une femme couverte de plumes et de diamants : c'était Catherine ! Catherine , qui avait disparu , que je n'avais plu revue ; je veux crier , et je reste muet !.., je vcm courir, mes jambes fléchissent; je tombe sans connaissance, on me rapporte au magasin; et quand je revins à moi , c'était Betty qui ne soignait. Pauvre chère enfant! elle me frottait les tempes avec de l'eau de Cologne: et le lendemain, me voyant encore tout triste, elle me dit: « Moi- » sieur Toby, il faut vous distraire, aUer au8pe^ » tade. » J'allai au plus beau , au plus cher; et je ne sais pas comment ça se fit, je m'endormis... Voilà qu'un bruit d'applaudissements me réveiDe, je regarde, des nuages descendaient de tous les côtés, il y en a un qui s'ouvre, une fenune en sort, c'était Catherine.
NORTON
Catherine!
TOBY
Oui, monsieur Morton ; et elle s^est mise à danser devant tout le monde : elle qui était si timide, elle qui auurefois n'osait danser avec personne , de peur des mauvaises langues.
NORTON
Pauvre garçon! une tête dérangée... lIQosion seule...
TOBY
Oui , n'est-ce pas ?... c'est ce que je me suis dit pour me consoler. Ma tête est dérangée, mats c'est ^, je ne peux pas, quand mademoiselle Betty me donne tout son amour , ne lui donner que la moitié du mien : ce ne serait pas juste, ce ne serait pas honnête ; et au lieu de l'épouser, je veuxm'enrôler.
LE QUAKER ET LA DANSEUSE
UORTON.
Y peoses-ta ?
TOBY
Depuis longtemps, toat ce que je regrettais, c'était de me faire tuer sans avoir pu vous en faire mes excuses ; mais je vous ai vu , je vous ai tout avoué, je n'ai plus rien sur la conscience, TOUS me pardonnez de souffrir, pas vrai ?... il n'y a pas de ma faute. Adieu, monsieur Morton, consolez Betty ; je vais me faire soldat.
BIOBTON.
Toi, soldat!
TOBY
Oui : j'irai me battre contre les Français.
HOBTON , lui preDant la main , après un inslant de silence.
Contre les Français ! Tu leur en veux donc ?
TOBY
Moi? du tout ; à la guerre on est là : on se tire on coup de fusil , on ne s'en veut pas pour ça ; au contraire.
MORTON
Mais ce Français que tu auras en face de toi , contre qui tu tireras, peut-être a-t-il une amie qui le regrettera, comme tu regrettes la tienne.
TOBY, ému.
Vous croyez qu'il a une ande , ce Français?
IfORTON.
Et pourquoi n'aimerait-il pas comme toi ? ou par quelle fatalité faut-il qu'il meure, parce que tu as perdu ta maltresse ?
TOBY
C'est pourtant vrai ; je n'avais pas réfléchi à ça. C'est égal, laissez-moi aller à la guerre; je vous promets de ne tuer personne ; je ferai seulement mon posâble pour être tué.
HOATON.
Ami , tu n'as pas de courage. Tu ne sais donc pas que l'homme doit subir toutes les peines , toutes les épreuves , sans cesser d'être calme ? Sois mon exemple; les passions ne peuvent plus rien sur moi , parce que je suis quaker.
TOBY
Cela empêche donc d'être amoureux ?
IfOBTON.
Toujours... C'est par là que j'ai appris à me vaincre , à modérer ce caractère impétueux qui m'aurait porté à tous les excès. Je me rappellerai sans cesse ce pauvre Seymour, un ami d'enfance... et une dispute, un défi, ce qu'ils appelaient l'honneur offensé !.., enfin je l'ai vu tomber sous mes coups; et depuis ce jour, le monde et ses lois , et ses préjugés , j'ai tout pris en horreur , je n'ai plus admiré et professé d'autres principes que ceux de Ben-Johnson, qui nous enseignent à triompher de nons-oiémes et de nos passions.
Si je l'avais su plus tôt..* Mais il n'est plus temps : le mal est fait.
MOBTON.
Il est toujours temps de revenir à la raison... Va chercher Betty , et amène-la près de son père ; c'est moi qui leur parlerai à tous les deux. Nous retarderons le mariage de quelques mois , et d'ici là , je me charge de te guérir. Je te lirai tous les jours Ben-Johnson et ses principes.
TOBY , baissant la tète.
Comme vous voudrez ; je me résigne à tout.
HOBTON.
C'est bien.... Mais tu me promets de vivre , je le veux.
TOBY
Je n'ai rien à vous refuser; mais c'est bien pour vous foire plaisu*.
MOBTON.
Je t'en remercie.
TOBY
Il n'y a pas de quoi. (En s'en aUant.) Adieu, monsieur Morton. Ah ! le digne homme!
(II sort.)