‹ Œuvres complètes de M. Eugène ScribeChapitre 281 sur 756 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

MORTON, puis GEORGINA.

MOBTON.

L'insensé I abandonner son cœur à un tel dé- Ure!... Il faut le plaindre; ce n'est pas sa faute. 0 Ben-Johnson, il ne te connaissait pas!

( Il s^asiied près de la table , ouvre le livre et Ut. ) GEOBGINA, sortant de son appartement, et voyant Morton assis.

Encore ici ! Ah ! il est seul , et tellement occupé de sa lecture, qu'il ne fait pas seulement

attention à moi. (S'asseyant sur le canapé et regardant

Morton.) Belle tète d'étude !... tête de philosophe ! et dire que, si on voulait, celle-là ne serait pas plus difficile à bouleverser qu'une autre! (souriant. ) Au fait, ce serait amusant de le faire fléchir, lui et ses principes. Si j'essayais. (Elle tousse légèrement, puis fait un petit bruit avec le tabouret qui est sous ses pieds ; enfin , voyant qu*il ne fait pas attention I elle, elle lui adresse la parole. ) MonsieUT... MOBTON.

C'est toi ! je ne te voyais pas.

GEOBGINA.

C'est ce dont je me plains. (D'un air de bonté.)

Comment va notre malade, le respectable monsieur Patrick?

MOBTON.

Il va mieux; on vient de le saigner, et il repose , et je te dois , en son nom et en celui de sa famille...

ïb»

GEOnClNA.

Ah ! je n'entends pas de si loin , surtout quand il faut toujours lever la tête; si tu veux que je t'écoute , avance on fauteuil , et mets-toi là , près de moi.

MOBTON 9 avtnçant le ikateuil près du canapé , et s^aaseyant.

lie voilà, fy suis.

GCORGINA.

Pardon ! avec toi, qui es la franchise même, on ne doit pas se gêner. J\d les nerfs si cruellement agités ! une migraine affreuse ! tu permets ,

n^est-ce pas?.«. (Slle appuie sa tèle sur un coussin du

canapé. ) Eh bien ! tu disais...

MOBTON.

Je te disais...

(il regarde le boudoir.) GEORGINA.

Ah! tu regardes mon boudoir? comment le trouves-tu ?

MOBTON , après avoir regardé avec flegme;

Très-bien , pomr ce que tu en fais.

(«EOBGINA. , relerant la tète arec TÎvacité.

Gomment? que voulez-vous dire ?... et qu'est-ce que j*en fais donc?

Tu veux le savonr ? mais je suis quaker , et mes principes m'ordonnent d'être sincère.

GEOBGINA.

Eh bien?

MOBTON.

Eh bien ! to fais de ce boudoir un séjour de vanité, un lieu où tu viens t'admirer toi-même; où tu as rassemblé les plus belles choses, afin de l'écrier dans l'orgueil de ton cœur : ^ Je suis encore plus belle. »

GEOBGINA, remettant sa tôte sur roreiller. Aia : Ainn qu9 90U9,Je veits, Uaé9m9\$tik^ Oui , j'en oonviens , oui , telle est ma faiblesse. MOBTON.

Et quaad je tois en ce moment Tant de beauté, d'esprit et de jeunesse...

GEOBGINA.

Eh quoi! vraiment, un compliment!

MOBTON.

Oui, tous ces dons que ton orgueil admire, Et que sur toi le ciel a répandus, Me font, hélas! soupirer...

GEOBGINA, Ipart.

U soupire!

MOBTON.

Et je me dis : « Que de trésors perdus! » Oui , je me dis : « Que de trésors perdus : »

GEOBGINA.

Si c^est une leçon de morale , continue , tu me feras plaisir ; je n'en entends pas souvent.

MOi\To:e.

Voloniicrs ; la es noble , lu es riche ; et une femme de ton rang cl de ta naissance...

GEOBGINA.

Et pour qui me prends-tu ?

MOBTON.

Pour quelque grande dame , quelque dudiesse, quesais-je...?

GEOBGINA.

Du tout., entendons-nous bien... il feut de la loyauté; car si un jour tu te trouvais là, à mes pieds...

MOBTON , reculant son fauteuil.

f Moi 1 ô Ben-Johttson !

GEOBGINA.

Ben-Johnson foi-méme, c*est possiMe 1 tout peut arriver, et je ne veux pas que ce soit par surprise... Dès demain peut-être, il ne tient qu'à moi d'être duchesse , ou pairesse d'Angleterre ; mais je ne veux pas déroger, et je suis mieixqae cela.

MOBTON, froidement.

Princesse, peut-être?

GEOBGINA.

Un degré de plus; déesse... à l'Opéra.

MOBTON, se levant.

OÙ suis-je ?... et qu'est-ce que j'apprends là ?

GEOBGINA.

Prends garde , ou je vais croire que hi philosophie n'est chez toi qu'un vain mot , que tu n'es pas d'accord avec toi-même, et que tu es im prétendu sage, esclave, coaune tant d'autres, des préjugés.

MOBTON.

Je n'en ai aucun , je n'en ai pkis.

GEOBGINA.

Pourquoi alors l'éloigner de moi ? imedochesse à tes yeux est-elle plus qu'une danseuse?... respecteras-tu en elle le hasard qui lui a domé le rang ou la naissance?

MOBTON.

Non, sans doute.

GEOBGINA.

Eh bien, alors... approche... pomr l'honneur de tes principes, ou je n'y croirai plus.

MOBTON , se rapprochant.

Elle a raison.

(llseraiiSed.) GEOBGINA.

Plus près encore, etécoute-moî. Malgré tesidécs, il se peut qu'une danseuse soit insensible: je le suis , je te le jure... sinon , je le dirais de même; et si, entourée d'hommages, d'éloges, de séductions de toute espèce , elle résiste et reste honnête femme, crois-tu qu'elle n'a pas phis de mé-

rite qne cdles qui n'ont pas même eu Toccasion de se défendre?

IfOBTON.

Siyraiinent

GEORGINA

Crois-ta que sa sagesse ne soit pas plus difficile et plus glorieuse que la tienne? toi chez qui Fin* dilTérence tient lieu de vextu; toi qui, renfermé dans les hautes régions de la philosophie, n'as jamais laissé pénétrer jusqu'à toi des passions que ta ignores !... soldat, qui te proclames vainqueur sans avoir eu d'ennemis à combattre ! Ah ! si ton cœur avait connu les charmes ou les tourments de ranour; si, aux prises avec une passion délirante, tu avais su en triompher et te vaincre toimême... alors tu pourrais parler de ton courage ou de ta sagesse ; mais jusque-là , reconnais notre supériorité. Étudie , renferme-toi dans tes livres , et ne te vante de rien.

IIOBTCH.

Femme, ta as une fausse idée de la sagesse; foir les dangers, ou s'en abstenir, est déjà un menie.

GIOBGINA.

Oui, cdoi d'une statue ; et lorsque , ahisi que toi , on ne sent rien , on n'éprouve rien. ..

MOATON.

Tu te trompes ! et nous aussi , nous avons on cœur» nous avons des yeux.

Vraùnent! je ne m'en serais pas doutée. Eh bien! que te disent les tiens ?••• comment me trooves^a?

IIORTON, te lerant.

Femme ! ta es coquette,

GEOAGUfA.

Je ne dis pas non; c'est notre sauvegarde à

LE QUAKER ET LA DANSEUSE

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