SCÈNE X
GEORGINA, DARSIE, MORTON.
MORTON , entr*ouvrant la porte avec pr^aution, et s'tvtn* çant en parlant I demi-voix.
Taisez-vous donc , taisez-vous donc !
GEORGINA et DARSIB, étonnés.
Comment!
MORTON
Vous faites là un bruit qui va réveiller ce paavre Patrick, car il dort , et je viens vous dire définir.
GEORGINA , avec ironie et dépit.
Quoi ! c'est pour cela que monsieur a pris la peine de venir?
NORTON
Sans doute , cela mimpatientait.
DARSIE , à part.
Si jamais celui-là fait un dilettante !
NORTON, k Georgina.
Te voilà prévenue , adieu.
GEORGINA, bas àDanie.
Trouvez moyen de le retenir, ouil nous échappe encore.
DARSIE.
Soyez tranquille. ( Arrêtant Norton au moment où il va rentrer dans la chambre. ) MOUSieur MortOn,.» NORTON.
Comment, tu sais mon nom?
DARSIE.
Qui ne le connaît pas?... Chacun sait que vous êtes rhomme d'Angteterre le plus obligeant , et nous avons un service à vous demander.
NORTON
Un service ! Me voilà , frère , dispose de moi ; je ne f aimais pas , tu me déplaisais ; mais tu as besoin de moi , nous sommes amis. Que veui-tu ?
DARSIE.
Je vais épouser miss Georgina*
NORTON
Est-il possible !
GEORGINA
Oui , vraiment. Oh ! ce n'est pas un quaker» il n*a pas de préjugés. Est-ce que cela te Àche ?
NORTON, firoidement, àDanie.
Je t'en fais compliment.
GEORGINA , Tobservant avec curiosité.
Du fond du cœur?
NORTON , regardant Georgina avec regret.
Oui... à lui.
GEORGINA , gaiement.
Et à moi aussi I je te plairai... je ne serai plus danseuse , je serai une grande dame ; tu aimes les grandes dames.
NORTON
Moi!...
GEORGINA
Oh ! tu les aimes ; et comme je vais être mar« quise, j'ai de l'espoir.
NORTON
Marquise ou non , tu seras toujours...
Hein!...
NORTON
Toujours la même.
GEORGINA , d*un air dooceretn.
EtquesuiHedonc?
UOBTON.
Je ne veux pas le dire , car j'ignore pourquoi , mais il y a dans le son de ta voix, dans tes regards, quelque chose qui m'irrite, qui me mettrait en colère , ce qui ne m'arrive jamais. ( A Darsie. ) Parle , toi , que me veux-tu ?
DABSIE.
J*ai mes témoins pour le contrat et la cérémonie , mais miss Georgina n'en a pas.
GEORGINA
Et si tu voulais m'en servir...
BIOaTON.
Moi , ton témoin !
Pourquoi pas?
MORTON
Tu me connais d'aujourd'hui seulement.
GEORGINA
C'est assez pour t'cslimer, t'apprécier, et te demander un service.
MORTON
D'ordmaire , cela regarde les parents.
GEORGINA
Si je n'en ai pas... si je suis orpheline...
DARSIE.
Vraiment !
GEORGINA
Je n'ai jamais eu d'auu-e famille que mistriss Mowbray, une maltresse de pension, chez qui j'ai été élevée.
MORTON , eherchant I se rappeler.
Mistriss Mowbray... J'en ai connu une à Cantorbéry.
GEORGINA
C'est celle-là; un célèbre pensionnat, trèsdistingué , très-cher, où je m'ennuyais à périr.
MORTON , rêvant.
Cela se trouve à merveille; service pour service, j'en ai aussi un à te demander. Puisque tu as été élevée dans cette maison, y as-tu connu, il y a sept ou huit ans, une jeune fllle que l'on nommait miss Barlowe ?
GEORGINA, troublée, et avec émotion.
Miss Barlowe î... Je l'ai connue beaucoup... Quel intérêt y prends-tu? dis-le-moi... Je le veux... je t'en prie... Mais voyons donc.
MORTON, froidement.
Un défaut de plus, tu es curieuse !... Malheureusement pour ta curiosité, l'histoire que j'ai à te dire n'a rien d'extraordinaire ni d'intéressant. Il y a huit ans , à peu près , et c'était lors de mon premier voyage sur le continent, j'arrivai au milieu du jour à Cantorbéry ; et, selon l'usage, pendant qu'on changeait nos chevaux , une foule de mendiants entouraient ma voiture... Je leur jetai une poignée de monnaie, sur laquelle ils se
précipitèrent tous ardemment , excepté un enram , une petite fille de neuf ou dix ans , qui , coav^rte de haillons , se tenait à l'écart en pleurant ; je descendis , j'allai à elle , et lui offris une pièce d'or... « Gardez-la, me dit-elle en me montrant » les autres pauvres; ils me la prendraient. — Et » pourquoi ? — Je suis seule au monde ; j'ai faim , » j'ai froid, et je n'ai plus de père. — Tu en as un, » lui dis-je , viens I » Et je l'emmenai.
DARSIE.
Sans autre information, sans auu*e titre?
MORTON, froidement.
Elle avait froid , et elle avait faim.
GEORGINA, avec attendriaiement.
Ah I... continue, je t'en prie.
Ma première idée fut de la faire monter dans ma voiture ; mais que faire d'un enfant, pendant un voyage de long cours ?... Comment la soigner, l'élever?..,, moi, garçon, qui marche toujours seul !... J'étais donc au milieu de la rue, la tenant par la main , et foit embarrassé d'elle et de moi , lorsqu'en levant les yeux, je vois écrit au-dessus d'une grande porte cochère : Pensionnat de jeunes ladies ; Misiress Mowbray, insiitU" triée, etc., etc. J'entre, je demande la nuitresse de la maison ; je lui confie ma jeune protégée , que je la prie d'élever comme une princesse , sous le nom de miss Barlowe , one parente que j'avais perdue ; je paye quatre années d'avance, le temps pendant lequel je devais être absent; et, enchanté de ma rencontre, je remonte en voiture ; et le soir j'étais à Douvres, de là en France, en Prusse, en Allemagne, et cœtera,.. mon tour d'Europe.
DABSIE.
Et vous n'avez pas eu de ses nouvelles ?
MORTON
Une fois, au bout de quatre ans, lors de mon retour ; je voulais voir par moi4Dénie«.»
DARSIE.
Si elle avait fait des progrès...
MORTON , froidement.
De très-grands ; elle avait disparu depuis on an , avec son maître de danse qui l'avait enlevée.
DARSIE.
Admirable. (Payant à la droite de Georgina*) Je ttC
m'attendais pas au dénoûment.
Ni moi non plus.
GEORGINA
Et vous cherchez à savour ce qu'elle est devenue pour vous venger ?
DARSIE.
Pour la punir?
LE QUAKER ET LÀ DANSEUSE
NORTON
Non, ami, pour lui offrir mes secours et mes conseils... car maintenant, plus que jamais, elle doit en avoir besoin.
GEORGINA
Ah ! quel excès de bonté !
dârsie.
Ou'avez-vousdonc?
GEORGINA, k demi-voix.
Moi! rien... Laissez-nous, de grâce.
DARSIE.
Vous Toilà tout émue.
GEORGINA , t'efforçant de sourire.
Pouves-Tous le penser?
DABSIS, vifeoMni, I demi-foiz.
G^est donc exprès?... C'est bien, très-bien... Une émotion de commande. Puisque cela va commencer, je vous laisse. Je reviendrai dans rinstant savoir où nous en sommes.
( 11 entre dans rappartement de Georgina.)