GEORGINA, MORTON
GEORGINA , regardant sortir Darsie.
Grâce au ciel, il s^éloigne. (s*approchant de Morion.) Ah! Mousieur, comment vous dire ce que m*a fait éprouver votre récit? Il m'intéressait plus que vous ne pouviez le penser; car cette infortunée , cette orpheline qui doit tout à votre généreuse protection , elle est près de vous , c'est moi.
NORTON , TÎTement et avec émotion.
Comment !... (U s'arrête et reprend froidement.) Ah !
c'est toi?
GEORGINA
Vous n'en êtes pas plus étonné?
NORTON
Non ; à la manière dont tu as commencé , tu devais finir amsi, et tu n'as plus besoin de moi.
Plus que jamais. Daignez m'écouter ; je dois à vous et à moi-même quelques explications qui , peut-être, vous prouveront que vous me jugei trop sévèrement
NORTON
Je le désire, parle.
GEORGINA
Si yoos vous rappelez comment je fus présentée par vous à mistress Mowbray, les vêtements que je portais lorsque j'entrai chez elle , vous concevrez aisément les mauvais traitements et les dédains auxquels je fus en butte de la part de mes compagnes, jeunes personnes presque toutes riches
et de haute naissance, qui auraient rougi de s'exposer à mon amitié ou à ma reconnaissance. Aussi, on me fuyait, on m'évitait, on ne m'appelait que l'enfant trouvé, la mendiante!... Que d'humiliations ! que de honte !... J'y étais d'autant plus sensible, que l'éducation même que, grâce à vous, je recevais , élevait mon ûme , développait ma pensée , et me donnait déjà , pour les gens du grand monde , ce mépris qu'ils appellent maintenant de l'indifférence, de la fierté !... Ah I c'est de la vengeance... Enfin , que vous diraî-je ? je fus n malheureuse pendant trois ans, que je regrettai la position dont vous m'aviez tirée ; la liberté , même avec la misère , me semblait le premier des biens. Mais, ne sachant où vous écrire, à vous, mon seul protecteur sur la terre, ne pouvant me plaindre à vous de ma honte et de mon esclavage, je ne cherchais que les moyens de m'y soustraire ; un seul se présenta. J'avais alors treize ans, et j'annonçais quelques talents pour la danse ; sir Hugh , qui était mon maître , et qui seul semblait me porter quelque intérêt, me proposa de m'emmener avec lui, de me faire débuter, de me donner un état libre, indépendant Je n'entendis que ce dernier mot, j'acceptai, je partis; mais non comme on vous l'a dit , avec un séducteur : celui-là avait soixante ans, et de plus, il avait des vues plus étendues , que je ne tardai pas à connaître.
NORTON
Gomment cela?
GEORGINA
Dans une campagne , à quinze lieues de Londres , où il me conduisit , et où je restai deux ans à me perfectionner dans ce qu'il appelait son art, venait souvent un des premiers lords d'Angleterre , un duc , qui seul était admis chez nous ; il était vieux et immensément riche.
NORTON
Quelle horreur !
GEORGINA
Vous comprenez maintenant le sort qui m'était réservé , et je ne pouvais m'y méprendre , car mon digne professeur, laissant de côté toute dissimulation, m'avait déjà félicitée sur ma fortune future, dont il se vantait, se recommandant d'avance à ma reconnaissance et à ma protection; et c'était le lendemain qu'on attendait le duc. Je ne pris conseil que de moi-même , je partis dans la nuit
NORTON
Pauvre enfant! Et comment?
GEORGINA
Un jeune homme, notre voisin , à qui je m'étais confiée, m'avait aidée et protégée dans ma fuite ; et , s'il faut vous l'avouer, je m'étais adressée à lui , parce que , depuis longtemps , ses yeux
m'avaient dh qu'il m'aimait , qu'il m'adorait ; du moins , il tremblait devant moi ; cela m'avait donné du courage. C'était la première fois que j'essayais le pouvoir de mes charmes , et jamais esclave ne fut plus respectueux et plus soumis. U m'aimait tant!
HOBTON.
Et toi?
GEORGINA
Moi I... pas du tout
HOBTON.
Une pareille conduite!... c'est maL
GBORGINA.
Je n'ai pas dit que tout fût bien; mais il s'agissmt de mon honneur, et la coquetterie était alors de la vertu.
MOBTON.
Après; continue.
GBORGINA.
Arrivée à Londres, je débutai; et je ne puis vous dire avec quel succès , quel enthousiasme !.. . Dès ce jour, je n'eus plus besoin de protection ; humble et pauvre le matin , le soir j'étais une puissance que les lords et les directeurs du théâtre adoraient à genoui. Ah ! que je leur ai fait expier cher les humiliations de ma jeunesse !... que mes caprices m'ont vengée de ceux du sort!... Mon bonheur était d'édipser mes anciennes compagnes , de voir à mes pieds leurs amants , leurs époux, que mes dédains leur renvoyaient!... Nobles conquêtes pour elles , et pas assez pour moi. Indifférente sur le présent, qui ne disait rien à mon cœur, je ne songeais qu'au passé , au seul être qui se Mt jamais intéressé à mon sort ; j'aurais donné tout au monde pour le retrouver, pour lui faire hommage de mes triomphes , pour lui prouver ma reconnaissance.
IlORTON.
Est-il possible !
GBORGINA.
Pouvez-vous en douter? Regardez autour de moi , et voyez quelle est ma vie.
Air de Joseph, Tout pour l'éclat, tout pour le monde.
Rien pour moi , rien pour le bonheur.
Ces vœux qu'on m'adresse à la ronde N'arrivent point jusqu'à mon cœur.
Et , pour moi , chaque jour s'écoule Dans les plaisirs et dans Tennui.
J'ai des adorateurs en foule.
Et je n'ai pas un seul ami.
NORTON
Tu te trompes ; il en est un qui ne t'abandonnera pas.
GBORGINA , «vec joie.
Vous!...
Je suis le plus ancien , du moins , et je le serai toujours. Oui , depuis que tu as parlé , je crois en toi ; tu as de la fierté dans l'âme , de la franchise dans le cœur, et, malgré tes torts et tes défauts, ou peut-être même à cause d'eux, je t'estime.
GEORGINA, timidement.
Des défauts !... vous trouvez donc que j'en ai beaucoup?
MORTON
Mais oui , beaucoup !... c'est le mot
GEORGINA
Heureusement vous voità , et mamtenant qoe nous sommes amis , vous me les direz tous.
IfORTON.
Tu peux y compter.
GEORGINA
C'est bien , à charge de revanche.
MORTON
Ah! j'en ai donc aussi?
GEORGINA , baiitaot les yeux.
Mais...
MORTON
Beaucoup?
Non , quelques-uns. Il est vrai que je ne vous connais que d'aujourd'hui.
MORTON
Lesquels?... Dis-les, pour que je me corrige.
GEORGINA
Vous êtes l'honneur, la probité même, vous avez toutes les vertus...
MORTON
Femme !... je te croyais mon amie , et ta me flattes.
GBORGINA.
Attendez; mais ces vertus, vous ne les pratiquez pas pour vous seul , ou pour la vertu ellemême ; vous êtes un peu comme moi , quand je suis sur le théâtre ; vous pensez aux spectateurs, à la galerie , et vous re^irdez... si on vous regarde.
MORTON , étonné.
Gomment ! ce serait vrai ?
GEORGINA
Oui, l'originalité de vos manières, de votre costume, attire sur vous raiteiuion, et il œe semble qu'un sage tel que vous devrait plutôt la fuir.
MOBTON , réOcxhiisant.
Personne encore ne m'avait dit cela, et tu as peut-éu-e raison. ( Réflécbi»aDt. ) C'est étonuant.
GEORGINA, souriant.
Étonnant que j'aie raison!... qu'une femme puisse avoir quelque idée juste!... Voilà encore
LE QUAKER ET LA DANSEUSE
on défaut qui prend naissance dans la bonne opinion que vous avez de vous. Cela , mon cher maître , c*est de la vanité , de TorgueU.
NORTON
Oui, tu dis vrai, tuas va ce que je nem*expllquais pas à moi-même !... Georgina, je t'avais mal jogée , tu n'es pas une femme ordinaire.
GEORGINA
Moi!... Mais jusqu'ici je n'étais entourée que de gens futiles, de fats , d'étourdis , et Fétourderie et la futilité, cela se gagne. D'aujourd'hui seulement, j'ai vu un homme de mérite, et je commence... (D*aoton caresMnt.) Pour que cela continue , pour que je devienne tout à fait digne de vous, il faut, mon cher bienfaiteur, que vous me promettiez de me voir.
If ORTON , après Tavoir regardée.
Je viendrai.
GEORGINA , de même.
Souvent?
MORTON , de même.
Tous les jours, quand tu seras visible , quand ta seras seule.
GEORGINA , vivemeot.
Je renverrai tout le monde, et pour commencer, cette invitation pour ce soir, que ce matin TOUS avez refusée...
MORTON
Je l'accepte mamtenant.
GEORGINA
Vous me le jurez?
NORTON
A quoi bon ? Je n'ai pas deux paroles , quand il n'7 a qu'une vérité.
GEORGINA
Ah ! que je suis heureuse !
Air de Madame Ducbambge.
QooP ?ou8 Tiendrez? Je vous Terrai sans cesse?
MORTON
Cest mon bonheur, et mon plus cher espoir. Je te rai dit.
GEORGINA
Âh ! pour moi quelle ivresse!
Vous qui lant<>t redoutiez de me voir!
De sa frayeur TOtre âme revient-elle ?
NORTON
Peot-on rien craindre auprès de l'amitié !
GEORGINA
Tantôt pourtant vos yeux me trouvaient belle.
En l'écoutant je l'avais oublie.
GEORGINA
Vraiment!
NORTON
Et si tu savais , Georgina...
GEORGINA
Quoi donc?
(En ce moment eit entré Darsie , up journal à )a main ; il
s'est arrêté I la porte de Tappartement de Georgtoa, et part d'un éclat de rire en voyant Norton auprès d'eUe.) DARSIE.
Pardon , cet article du journal...
NORTON
On vient ; plus tard nous achëyerons cet entretien.
GEORGINA
Pourquoi pas sur-lechamp ?
NORTON
Plus tard. Adieu, amie, adieu.
(11 lui «erre la maio, et entre dans rappartement I gauche. )