SCÈNE VIII
DE PRESLE, Madame de TRENEUU., DELPHINE.
DELPHINE
Ce pauvre Anténor ! il me fait de la peine , mais ce n'est pas un mal qu'il ait quelque inquiétude : sans cela, il serait trop tranquiUe et trop sûr de son fait
MADAME DE TBENEUIL.
Maintenant, Monsieur, vous êtes satisfait; j*cspëre qu'au moins vous ne me retiendrez pas plus longtemps.
DE PBESLE.
Je tâcherai. Madame, sans toutefois en répondre ; car vous sentez que l'exposé d'une passion , ça demande toujours quelques développements. Je sais bien que ces sortes de choses ne sont guère amusantes, quand on ne les écoute pas pour son compte ; mais lorsque c'est par état, et qu'il y a nécessité...
MADAME DE TRENEUIL.
Oh ! peu m'importe , je n'ai pas besoin d'entendre, et j'ai là mon ouvrage.
( Elle va »*aaseoir auprès de la table. ) DE PBESLE.
Votre ouvrage ! à merveille. Madame, je n'y pensais pas; mais cela me mettra tout à fait à mon aise.
DELPHINE y à part, pendant que madame de Treaeutl •'«Mied.
Je suis curieuse de voir comment il va me faire la cour; un militaire dont on vante l'esprit, ça doit être amusant
( Elle »*aMied I côté de fa loeur , et le» jeux bainës. ) DE PRESLB t'aiaied auprès de Delphine, et après quelques instants de siUnce.
Mademoiselle . ce que J'ai à vous dire est bien
simple : je désire être admis an nombre de vos prétendants.
DELPHINE , après on silence.
( A part. )
Gomment! voilà tout., les autres qui me iaisairat de si jolies phrases. (Haut.) Monsiear, est-ce là le seul motif?
DE PBBSLE.
Une telle question prouve la candeur et IMngénuité de votre âme ; car de la manière dont je me présente, ma réponse ne peut pas être don* teuse. Je suis amoureux, Blademoiselle : rfan» ma position, c'est de rigueur.
DELPHINE
AmoureiixP
DE PBESLE , avec eipresaion;
Ah I oui , Ton peut m'en croire ; et je ne serais pas ici, je le jure, si je n'y avais été entraîné par un penchant irrésistible.
DELPHINE, 4 part.
Allons, c'est un peu mieux. (Haut.) Mais ce penchant a été bien prompt, car vous me connaissez à peine; et si j'étais sûre que vous lussiez sincère...
Je m*y engage.
DELPHINE
Je vous demanderais à quelle circonstance je dois attribuer votre amour pour moi.
MADAME DE TBENEUIL, bas.
Delphine...
DELPHINE, bas.
Mais dame , ma sœur , il faut bien prendre des informations: c'est un soin qui vous regardait. Je fais là votre ouvrage.
DE PBESLE.
Un autre. Mademoiselle, vous parlerait de ces coups soudains de la sympathie, si familiers dans les romans et au théâtre; mais ce sont là des moyens tellement prodigués, qu'on n'y croit plus guère aujourd'hui Moi, c'est différent: cet amour que je vous témoigne. Mademoiselle, l'idée m'en est venue en pensant à madame votre sœur.
DELPHINE
A ma sœur...
MADAME DE TBENEUIL , se levant.
Monsieur, que voulez -vous dire? oubliezvous?...
DE PBESLE , se levant.
Pardon, Madame. N'oubliez pas vous-même, de grâce , que vous n'êtes id qu'un témoin impartial et désintéressé. Gomme chaperon , vous regardez, vous écoutez; mais voilà tout Je suis seul juge des moyens que j'emploie pour faire la
cour à mademoiselle ; et celai-là n'est peut-être pas le moini natttrel et le moins persuasif, (ii se raaûed.) Oui, Mademoiselle , je me suis dit: Une jeune personne élevée sous Tinfluence d'un pareil exemple , formée à Técole de tant de vertus et de qualités , reeevant à chaque Instant du jour ce^ impressions dont il est impossible de se défendre... mais ce doit être un modèle de raison, d*amabilité, de grâce; ce doit être la perfection même I Je ne me suis pas trompé. Mademoiselle ; et vous coneevei maintenant que j'ai d'excellentes raisons pour me dire amoureux de vous.
DELPHINB , bat à madame de Treneuil.
Ma sœur, remerciez-le donc, il me semble que ça vous regarde plus que moi*
DE PBESLB , regardant avec passion madam* dt Treneuil qui baifie Jes yeui.
Qui, Mademoiselle, car jamais je n'ai aipé comme aujourd'hui.
DELPHINE
Comment! Monsieur, vous avez aimé déjà?
DE PBESLE.
Oui» tfademoiselle.
Par exemple.
MADAME DE TBENPUIL, se lerant.
Monsieur, une telle confidence, à ma soeur?
DE PBESLP*
Et pourquoi non, Madame? Oui, Mademoiselle , c'est par ma franchise que je veux vous intéresser à moi, et en ce moment surtout, j'en ai besoin plus que vous ne pouvez le croire; écoutez-moi d'abord, vous jugerez après. Une jeuqe personne : je ne vous dirai rien de ses qualités, de ses grâces, vous l'auriez trop vite nommée...
DELPHINE
Je la connais donc?
DE PBESLB.
Vous devez la connaître.
DELPHINE, à part.
Ah 1 voyons si je devinerai.
DE PBESLB*
Depuis longtemps je l'adorais, et c'était ppur la mériter que j'étais parti pour l'armée; nous étions à la veille d'un combat décisif, et je me disais : « Demain , je serai mort , ou digne d'elle. » Comprenez mon désespoir : une lettre fatale m'informe de son prochain mariage! Éperdu, hors de moi, je voulais partir, déserter mon poste. Ce sang que je devais à mes frères d'armes , c'est pour elle , c'est pour la disputer à un rival , que j'aurais voulu le verser; mais l'honneur, le devoir ! hélas !... Quelques jours après, j'avais revu mon pays» Je volais auprès d'elle; il était trop tard.
DELPHINE
Trop tard ! elle était mariée... et vous rabniex?
DE PBESLE.
Oui, Mademoiselle , autant que possible; je le croyais du moins. Eh bien ! je vous dirai avec la même franchise , et vous devez me croire , que l'amour que j'éprouvais alors n^était rien... (re-
gardant madame de Treneuil) auprèS dO Celui qUC
j'éprouve aujQur4*bni,
DELPHINE
Est-il possible!
DE PBESLE.
Quelle différence! il fallait rougir autrefois de ma passion, il fallait la cacher à tous les yeux; mais maintenant celle que j'aime est libre; je puis avouer un amour dont je suis fier; et quels que soient les moyens que j'emploie pour l'obtenir, ils ont un but trop pur et trop légitime pour qu'elle puisse m'en vouloir.
DELPHINE
Non certainement. Monsieur, je ne vous en veux point de chercher à me faire la cour... (on se lève) et tout cc quc vous me dites là... est tout à fait biei), pour les paroles, (a part.) Il n'y a que les gestes et les regards. C'est singulier, 0 n'a pas l'air de tourner les yeux vers moi.
DE PBESLE.
Eh bien! Mademoiselle?
Tenez, Monsieur, Il y a dans vos discours quelque chose qui a l'air d'être vrai , et qui intéresse; qui fait qu'on voudrait vous savoir heureux, qu'on se reprocherait de vous laisser dai» l'incertitude, et voilh pourquoi, quoique cela me fasse de la peine, je vous avouerai tout de suite... que quant à moi...
DE PBESLE.
Ah ! Mademoiselle, si c'est un refhs que vous me réservez, daignez le suspendre encore. Je sais bien qu'on ne peut pas aimer en un jour, et à la première vue. Ainsi , je ne vous presse pas, prenez du temps , tout le temps qu'il faudra.
Air : Traitant l'amour tant pitié.
Je ne veux que soupirer.
Et longtemps, amant sensible...
Oh! le plus loD)(iamp8 possible, Pernie|tes-moi d'esnérer.
C'est par le temps , la constance , Les épreuves , la souffrance, Qu'on pool, du moins je le ^enso.
Mériter le nom d'époux!...
L«is8e«-Qf 01 donc , je vous prie , « Vous aimer toute la vie , Pour être digne de vous.
DELPHINE
Toute la vie... c'est un peu long.
DE PBESLE.
ÇamVstég^l... la seule faveur que je réclame.
lE CHAPERON.
c'est la liberté de revenir, de tous voir quelquefois, tous les Jours, le matins le soir, à ?oCre coDTeDance, et de ne yoqs parler que devant votre sœor , tonjouTB devant elle.
MAPAMS DE TBEIVEUIL.
Monsieur...
DE PRESLE , à geooiu , à Delphine.
Accordez-moi cette permission ; et en revanche, je m'engage à ne rien vous demander de pins.
DELPHINE
Mais relevez-vous, Monsieur , relevez-vous.
DE PBESLE.
Vous consentez ?... Ah ! que Je suis heureux !