SCÈNE VI
REYNOLDS , qui est entré en lisant, SCHULTZ* BEYNOLDS, lisant Cicéron.
« Solem é mundo toUere videntur qui amicitiam é vitâ tollunt, » Retrancher Tamitié de la vie , c'est enlever le soleil au monde. Quelle bdle latinité ! quelle pureté ! que c*est beau !
(Schults, tans lui rien dire, prend la main droite dont il tient le livre; Rejnolds, sans le regarder, prend le livre de la main gauche, et continue à lire pendant que Schultz lui tâte le pouls.)
SCHULTZ, avec humeur et à voii haute, en lui làuat le pools.
Mauvais, très-mauvais.
REYNOLDS, se retournant avec indigoaiion.
Mauvais! Cicéron?...
SCHULTZ
Eh! non, votre pouls.
BEYNOLDS.
Ah ! c'est vous , docteur ?
SCHULTZ
Oui, moi, et la flèvre.
BEYNOLDS.
Que vous m'apportez.
SCHULTZ
Ce n'est pas la peine ; car elle ne vous quitte
LE SAVANT
pas; et si vous croyez entrer ainsi en convalescence*. • vous mourrez, et cela me fera du tort,
BEYIfOLDS.
A vous?
SCHULTZ
Oui , on croira que c'est moi qni vous ai tué, et ce sera Tétude , ce sera votre obstination à ne pas snlvre mes ordonnances. Mais aujourd'hui, que vous le vouliez ou non, il faudra bien m'obéir ; d'abord il vous fout de Tair, du mouvement , de la dissipation... Vous quitterez cet appartement... j*ai fait mettre écriteau.
aSYNOLDS.
Docteur!
SCHULTZ
Et pois, si vous le voulez bien, nous allons, une fois pour tontes, parler raison ; car je suis un vieil ami à vous , et à tous les vôtres , je les ai tous vus naître , je les ai tous élevés , soignés et enterrés ; car de la famille , vous êtes le seul à présent
REYNOLDS
C'est vrai.
SCHULTZ
Et c'est à ce sujet qu'il faut s'entendre : quand vous étiez le cadet d'une noble et illustre maison, qoand les honneurs, la fortune, la tendresse paternelle étaient exclusivement réservés à vos aînés, et qu'on ne vous ofn*ait pour tout avenir qu'une place obscure dans le fond d'un cloître , je conçois que, froissé d'une injuste préférence, vous ayez abandonné patrie et parents pour vous livrer à l'étude, pour vous réfugier ici, à un quatrième étage , et ne rien devoir qu'à vous-même et à votre travail : c'était bien , c'était noble ; je voos ai toujours approuvé et défendu. Mais maintenant que la mort de votre dernier frère vous laisse un beau titre et un immense héritage, votre nouvelle fortune vous impose de nouveaux devoirs, et le comte de Frankeinsten ne peut plus vivre comme le faisait le professeur Reynolds.
REYNOLDS
Cest-à-dh^ , docteur, que pour vous faire plaisir, il faut que je renonce à mes goûts, à mes babîtodes, à mon bonheur.
Non pas y renoncer; mais l'arranger autrement.. Vous ne voudrez point passer pour un avare.
REYNOLDS
Non, sans doute... J'achèterai des livres, de beDes éditions, des manuscrits... Je fonderai des prix dans les universités, des chaires pour les savants , des pensions pour les vieux professeurs, et je dirai à chacun d'eux en lui tendant la main :
Air : Le choix que fait tout le village. Sans rien avoir, comme vous , cher confrère. Je voyageais, leste et gai pèlerin , Lorsque voilà, pauvre millionnaire, Un lourd fardeau qui m'accable en chemin ! O vous que rien n'arrête en votre route , Venex m^aider; un peu d'aide fait tout... Seul... BOUS le poids Je fléchirais sans doute. Mais à nous tous, nous en viendrons à bout.
SCHULTZ
A la bonne heure! c'est bien, cela commence.
REYNOLDS
Et puisque nous en sommes sur ce chapitre, avez-vous envoyé au vieux Daniel Stop ?...
SCHULTZ
Ces vingt mille florins ?
REYNOLDS
Oui , ce pauvre vieux Stop , c'est mon premier maître de latin , celui qui m'a appris à décliner musa , la muse; il a dû être bien surpris...
Il était mort, laissant un fils sans fortune.
REYNOLDS
C'est à lui qu'il fallait envoyer...
SCHULTZ
C'est ce que J'ai lait.
REYNOLDS
C'est bien.
( 11 va à la table , prend quelques papiers tor lasqneb il jette les y eu». ) SCHULTZ.
Oui, c'est bien pour votre cœur, pour votre satisfaction personnelle. Mais pour votre santé , cela ne suffit pas ; ces études assidues , cette vie sédentaire, claustrale , que vous vous obstinez à mener; cet emprisonnement volontaire auquel vous vous condaumez , ne conviennent nullement à votre âme naturellement ardente. Vous devez sentir vous-même que vous abrégez vos jours.
REYNOLDS , toujoim occupé de tes papiers.
Je ne dis pas non ; mais qu'y faire ?
SCHULTZ
Tout le contraire de ce que vous faites. Recherchez les amusements, les distractions qu'autorise votre nouvelle position dans le monde. Achetez un bel hôtel, recevez de la société, allez à la chasse , dans vos bois , livrez-vous au plaisir de la table , donnez des bals.
REYNOLDS
Moi , des bals !
Pourquoi pas? Vous dansiez amrefois.
REYNOLDS, avec indignation.
Danser, danser!... J'espère bien. Monsieur, que voos n'avez pas voulu m'offenser ?
SCnULTZ.
Ëh ! non morbleu ! et II me sembleqoe mon or-
donnance n'est pas si difficile à suivre, el que bien des gens s'en accommoderaient*
BEYIVOLDS , rerenaiit toprb de Scholts.
Ooi, bien des gens; mais non pas moi» car toat ce que vous me proposez là, docteur, futilités, temps perdu... (MouTement de Schnite.) Temps perdu , vous dis-je , et il fout être avare du temps ; il faut le ménager ; car la vie en est faite, et songez donc que , pendant tous ces amusements-là , mon grand ouvrage n'avancerait pas... je n'en ai encore écrit que deux volumes.
SGHULTZ, froidement.
Combien vous en reste-t-il à écrire?
Quatre, grand in-octavo.
SCHtLTZ.
Et quel temps estimez-vous qu'il vous faille pour tout achever?
RETNOLDS.
Au tnoins huit ans. Deux années par volume.
scnuLTz.
Alors, ne vous inquiétez pas, il ne sera Jamais fini.
RETNOLDS, irec eSrot.
Jamais fini ! ,
SCHtLTZ.
L'ouvrage en restera au troisième volume.
REYNOLDS
Est-il possible !
SCHULTZ
Car, en continuant ainsi , vous n'avez pas deux ans à vivre.
REYNOLDS
Et mes souscripteurs , que diront-ils ?
SCHULTZ
Vous leur manquerez de parole.
REYNOLDS
Et ma réputation d'honnête homme ! et ma gloire de professeur, et toutes mes espérances détruites! Docteur, docteur, je veux achever mon grand ouvrage... donnez-m'en les moyens ; et quoi qu'il doive m'en coûter...
SCHULTZ
Vous me promettez de suivre mon ordonnance ?
REYNOLDS
Je le jure.
SCHULTZ
Quelle qu'elle soit ?
REYNOLDS
Quelle qu'elle soit.
SCHULTZ
Eh bien 1 Je vous l'atteste par Galien et par Hippocrate, il n'est pour vous , dans ce moment , qu'un seul moyen de salut... un seul... c'est de vous marier.
REYNOLDS, itec effroi.
Me marier I... docteur , vous ne me parlez pas sérieusement.
SCHULTZ
Si vraiment
REYNOLDS
Me marier!... Mon état est donc bien désespéré?...
SCHULTZ
Oui 5 croyez-en votre ami, votre second père. Pour secouer cette préoccupation du cerveau, ce marasme qui vous obsède, il faut d*antres soins qui , chaque jour, viennent vous distraire; il faut une agitation continuelle, une sorte de tracasserie de tous les moments... en un mot, il vous ftiut malgré vous du tourment et du bonheur,. • et pour cela , il n'y a qu'une femme.
REYNOLDS, rêvant.
Une femme 1
8QHULTB.
Air : Ses yeux disaient Umt le contraire. Oui, J'en suis sûr, contre vos maux , Celle recette est souveraine; Une femme , et puis des marmots.
REYNOLDS, effrayé.
Qddl! desetifaou!...
SCHULTZ
Une domaine.
On nous accuse en vingt endroits De vouloir dépeupler la terre; Mon ordonnance, celle fois.
Aura do moins fait le contraire.
REYNOLDS
Une femme 1
SCHULTZ
Oui, sans cela, j'en réponds, vous devenez fou , et votre mort aux Petites-Maisons discrédite à jamais les lettres et l'étude.
REYNOLDS
fous croyez ?
iCHULTIft
Les mères de famille empéchenderit leurs enfants d'apprendre à lh*e.
REYNOLDS
Est 'il possible 1 il serait très-flchenx , en effet, que la science reçût un pareil échec pour un mari de plus ou de moins. Mais c'est que , voyez-vous, j'ai , depuis si longtemps, contre le mariage...
SCHULTl.
Tant de préventions...
REYNOLDS
Non , non , d'excellents arguments que je ne me rappelle plus maintenant , mais que jq retrouverai peut-être... (Cherchantsor la taUe.) J'avals écrit
sur une feuille de papier volante, toutes les raisons en faveur du mariage. Sur une autre j'avais écrit toutes les raisons contre... et j'aurais voulu faire la balance. (Prenant one feoiite.) Et tenez.
LE SAVANT
tenez, docteur, je crois qiîe c'est cela, voyez plmOt, etUfléz...
( 11 pane à la gaoehe de Scholts. ) SGHtJLTZ.
Volontiers... (Lisant.) « Venx-tu ne plus être seul » sur Ift terre?... veux4u alléger tes peines, et » doubler ton bonheur? marie-toi.
RET^OtDS, éto&né.
Gomment !...
SCntJLTZ, liMDt toujours.
« Artiste, homme de lettres, savant; pour ai- » mer ton humble logis, pour y rester, pour t'y » complaire, marie-toi.
BEYNOLDS, de même.
Est-il possible!
SCHULTZ
• Pour te délasser de tes travaux , pour y trons ver un nouveau prix ; pour que des yeux bril- » lants de bonheur et de joie partagent tes succès, » et te fiissetit chérir la gloire, homme, marie- »toL »
BÈTNOLDS.
fai écrit cela! c'est singulier.
SCHtJLTZ.
« Pour que d'avides collatéraux ne se disputent » point le fruit de ton travail, et ne viennent pas » d'un œil cupide compter tés richesses et tes s Jours, pour que les soins et l'amour environnent s ta vieillesse , pour que des bras jeunes et vigou- » reux souUennent tes pas chancelants , pour que » tu transmettes à d'autres toi-même, tes biens, » ta gloire et l'honneur de ton nom , aie des en- • lants, aie uûe femme... marie-toi. »
EEYNOLDS, arec chalear.
Oui , oui î J'avais raison , quand Je pensais cela.
StHULTZ.
Certainement; et comme c'est écrit !
BKYNOLDS.
Mais Je voudrais bien voir les objections que Je 4ie faisais alors , et Je ne les urouve pas là.
SCHULTZ
il ti*T en à pas... 11 ne peut pas y en avoir; il 11^ a rien h dire , qu^à se marier, pour être d'accord avec vous-même.
BETIfOLDS.
Puisqull te fout , Je ne dis pas non ; mais c'est à une condition, c'est que vous vous chargerez, docteur, de me trouver une femme... quelconque...
SCHULTZ
Cela me regarde.
REYNOLDS
Car les demandes , les démarches , les présen* tatloos...
SCHULTZ
Cela me regarde.
BEYNOLBS.
La cour à faire à la famille , ou à la future..!
SCHULTZ
Cela me regarde.
A la bonne heure. J'entends rester ici, chez moi , ne me mêler de rien... C'est déjà bien assez d'épouser...
SCHULTZ
C'est Juste, et dès aujourd'hui même, je trouverai ce qui vous convient , ce ne sera pas long.
REYNOLDS
Vous avez donc une ennemie à qui vous en voulez , car, franchement , qui voudra jamais de moi ?
SCHULTZ
Une femme bonne , aimable, charmante.
REYNOLDS
Pauvre femme! que Je la plains ! et si elle est bonne , et que je la rende malheureuse , cela me fera de la peine. Écoutez donc, docteur. Je Faimerais presque autantméchante... je n'aurais rien à me reprocher.
SCHULTZ
Ne m'avez-vous pas dit que cela me regardait ?
REYNOLDS
C'est Juste... c'est Juste... vous avez ma procuration.
Am det Comédien$.
Adieu , docteur, le Joar fuit , le temps passe , Et je n'ai fait encor rien d'aujourd'hui.
(Il s'assied à U table.)
Et moi, je vais pour vous, à votre place , Voir la famille... et dans une heure ibi. REYNOLDS , prenant sa plume.
Dépéchons-nous! partez... moi, je demeure Pour travailler.
SCHULTZ
Ce matin?... à quoi bon?
REYNOLDS
Dépéehont-nout... je n'ai donc plus qu'une heure Pour m'en donner et faire le garçon.
BNSEMBLB.
REYNOLDS
Adieu , docteur, le jour fuit, le temps passe , Et je n'ai fait encor rien d'aujourd'hui ; Employons bien ce dernier jour de grâce Que It docteur me laisse encore ici.
SCHULTZ
Dépéchons-nous , le jour fuit, le temps passe. Je vais pour vous m'employer aujourd'hui; Et de ce pas, je vais à votre place Voir la famille, et dans une heure, ici.
(Uioru)