SCÈNE PREMIÈRE
GAUTHIER, MAUGIRON, Mademoiselle MAUGIRON.
MAUGIRON, entrant par le fond arec Gauthier qu'il tient par la main«
Par ici, venez donc. (Appelant. ) Palmyrel Palmyre!
mademoiselle MAUGIRON , entrant par la porte ft gauche de l'acteur.
Eh bien I mon frère.
MAUGIRON
Tu ne te doutes pas, regarde... C'est lui, ce cher Gauthier, notre vieil ami , qui arrive de sa terre de Colmar.
' GAUTHIER
Et qui, à une demi-lieue de Paris, n*a pas voulu passer si près de votre campagne sans que sa première visite fût pour vous. Pardon de tomber ainsi à Timproviste.
MADEMOISELLE MAUGIRON
Gomment, pardon!... C'est si aimablel...
D'abord, moi, j'adore les surprises, les coups de hasard, et généralement toutes les catastrophes inattendues,
GAUTHIER, souriant.
Bien obligé! Ah çà, mon cher Maugiron, je
vais tout de suite au fait Pnis-je espérer hi main de ta fille pour mon neveu ?... Gomme je le disais dans ma dernière, outre un fort joli patrimoine, et une place dans les Domaines, que je lui ai fait obtenir, il aura tonte ma fortune qae Je lui assure dans le contrat., parce que je le regarde comme mon enfant; je l'aime comme mon fils , c'est toute ma famille.
MAUGIRON, àdemi-Toix.
G'est bien , mon ami , c'est bien... Noib parierons de celiau
GAUTHIER
Est-ce que tu hésites?
MAUGIRON
Non pas moi. Mais voilà ma sœur à qui f ai montré ta lettre.
GAUTHIER
Et qui refuse?
MAUGIRON
Non pas , nous en préserve le del 1
GAUTHIER
Eh bien ! alors , qu'est-ce que vous dites donc?
MADEMOISELLE MAUGIRON
Je dis qu'une demande si brusque, si heurtée...
GAUTHIER, passant au milieu.
n me semble qu'entre grands parents, il n'y a pas besoin de diplomatie. Je ne suis pas m prince, je suis un receveur. Voilà mon neveo
• // ^*^ 0^,-»,'/vnerfrr K.' .f/T'
UNE MONOMANIE
Emile DesgaQdins... Dk-huitans, cent mille écus de dot , uu bon enfant, un joli garçon. £n voulez-vous?
MADEH0I6£LL£ IIAUGIBON.
Air : J'en guette un petit de mon âge. Il faut d'abord qu'on le voie, et qu'on l'aime. GAUTHIER.
Cest juste... prenez quinze jours.
Je n'ai que ça de congé.
MADEMOISELLE MAUGIRON
Qael blasphème!
Ciel : à jour fixe il cite les amours !
Quand tout s'accorde, âge, rang et fortune.
MADEMOISELLE MAUGIBON.
Jq ne connais que l'inclination ; Et que ma nièce enfin s'y prête on non , Il faudra bien qu'elle en ait une.
GAUTHIER
Soit, en se dépêchant.
MADEMOISELLE MAUGIBON.
Ce n^est pas possible avec ma nièce , qui a reprît le plus lent, le plus froid, le plus terreà-terre. Je n'ai jamais pu Teialtef , ni exciter son enthousiasme ; et excepté les soins du ménage , tenir une maison , régler les dépensés et les revenus , nous soigner quand nous sommes malades , et nous distraire avec son piano , quand nous nous portons bien ; elle n'est aî)solument bonne à rien du tout, ça me désole.
GAUTHIER
Et moi ça m'enchante! Une femme de bon sens..* voilà ceUe que je préfère.
MADEMOISELLE MAUGIBON.
Monsienr* est-ce pour m'insulter ?
GAUTHIER
Du tout, ce n'est qu'à cause de mon neveu... pour mettre un peu de raison dans ses idées, il ne fout pas moins d'un pareil contre-poids.
MAUGiaON.
Gomment?
GAUTHIER
Eh ! mon Dieu , oui , c'est un aveu que Je tous dois, et si ça peut lui concilier l'appui de votre sœur, sa foûe au moins Une fois aura été bonne à quelque chose.
MADEMOISELLE MAUGIRON , Tivement.
Quoi! il serait?...
GAUTHIER
Perdu dans les papillons noirs, engoué des doctrines du jour, des bizarreries à la mode , et pour comble de mal , ces éxac^'raiions qui , de la part des inventeurs, ne sont qu'un simple jeu d'esprit, un caprice de la pensée... ne s'avise-t-il pas , lui , de les prendre au sérieux , et d'en faire la règle de sa conduite et de ses sentiments !
MAUGIRON
Pas possible!
MADEMOMBLLB MAUGIRON.
Preuve d'une ame vierge et candide.
GAUTHIER
Oh! candide, beaucoup trop; car à quoi bon l'étude et la lecture, si ce n'est pour former le jugement et faire voir le monde tel qu'il est? Pauvre garçon ! voilà à peine un an que je l'ai quitté , et ses dernières lettres m'ont causé une frayeur, au point que j'en ai avancé mon voyage. Figurez-vous un vague , un sombre , un dégoût de la vie réelle ; cette frénésie d'idéalisme , cette mélancolie épileptique , enfin toute la fantasmagorie lugubre qu'on trouve maintenant plus amusante que notre gaieté française.
MADEMOISELLE MAUGIRON
Et on a raison* Vous qui parlez, soutiendrezvous que les chefs de la littérature actuelle sont sans talent, sans génie!
, GAUTHIER
Au contraire , iJis en ont, et beaucoup ! c'est là le malheur ! pourraient-ils donner cours à tant de sophismes , et battre monnaie d'extravagances , si la forme cachait avec moins d'art le faux et le vide du fond?
MADEMPISELLB MAUGIRON.
Extravagant, soit; mais adndrable.
GAUTHIER
Am : Connoistex-ffous le grtmd Eugène P
L'admirable tient è l'utile, On ne saurait les séparer, je croi ; Les plus beaux dons d'une veine fertile
N'ont de prix que par leur emploi , Ils n'ont de prix que par leur bon emploi. Oui , Je choisis pour lumière et pour guide
Le flambeau qui vient m'éclairer;
Et non le feu follet perlido Qui n'a d'éclat que pour mieux m'égarer.
MADEMOISELLE MAUGIRON
Je VOUS vois venir... avec vos vieux auteurs, n'est-ce pas?
GAUTHIER
Eh bien ! oui , mes vieux amis de collège. Dût-on me traiter de ganache et de rococo^ peu m'importe... Saine morale, raison, naturel, connaissance de la société et du cœur humab... en un mot , leçons pour bien penser et bien vivre , voilà ce que je trouve chez eux , et je m'en contente. .. t A Maugirou. ) Mauglrou uussl , j'en suis sûr.
C'est-à-dire , mon ami , depuis qu'on m'a prouvé que leurs idées étaient trop en arrière , je ne les goûte plus.
GAUTHIER
Quoi! vous aussi... tn quoque pour les novateurs?
MAUGIRON
Ah ! c'est dilTérent ceux-là , leurs idées sont trop en avant , je ne les goûte pas encore.
GATTTHIBR*
Que faites-vous donc ?
MAUGIBON.
Je garde un terme moyen , une espèce de Juste milieu littéraire : je ne lis plus aucun ouvrage , et je ne vais plus aux spectacles.
GAUTHIER
Voilà! c'est lliistoire du public! Qu*on se plaigne à présent de son indifférence. A qui la faute ? en vain tous les grands et les petits journaux lui crient chaque matin : « Entrez, entrez, Mes- » sieurs, prenez vos places; tout Paris voudra » voir cette nouveauté. » Tout Pans reste chez lui , et se dit comme moi :
PREMIER COUPLET
Air du GitUmbet.
Jen1rtip«8; (bis.) Le soir, qutnd mon dîner s'âchéve.
Je veux des plaisirs délicats , Des jeax par qai Tesprit s'élire ; Mais aller... en place de Grève!
Je n'irai pas.
DEUXIÈME COUPLET
Je n'irai pas ; (bis,) Je sais bourgeois, époux et père...
Et quoiqu'i Tabri des faux pas.
Ma femme, à voir Unt d'adultère.
Peut apprendre comme il faut faire...
Je nMrai pas.
MADEMOISELLE MAUGIBON, en colère.
C'est trop fort! Quelle injustice! Pourtant, Monsieur, vous conviendrez...
GAUTHIER
De tout ce quil vous plaira, mademoiselle Maugiron, si vous vous mettez en colère comme jadis , vous savez , en 1803 , lorsque vous refusâtes ma main, parce que je m'étais permis de rire du roman de "Werther.
MADEMOISELLE MAUGIBON.
Sans doute : le moyen de vivre avec un homme qui déclare qu'il ne se tuera jamais !
Non , on n'en a pas le droit.
MADEMOISELLE MAUGIRON
C'est celui des grandes passions malheureuses.
GAUTHIER
AlloDS donc I
MADEMOISELLE MAUGIBON.
Air do Yauderillede FIntériewr ^uns Étude. La tombe leor sert de refuge.
GAUTHIER
Envoyons-les à Charenton.
MADEMOISELLE MAUGIRON
Ciel!...
GAUTHIER
Que votre frère en soit Juge , J'y consens.
MADEMOISELLE MAUGIRON
Parlez, Maugiron.
GAUTHIER
Voyons, quel parti faut-il suivre?
MADEMOISELLE MAUGIRON
Lorsque Tamour vous brûle à petit feu?
GAUTHIER
Faut-il mourir ?
MADEMOISELLE MAUGIRON
Ou faut-il vivre?
MAUGIRON 9 qui a pMté entre à&ax* Il faut prendre un juste milieu.
MADEMOISELLE MAUGIRON
Faut-il mourir?
Ou faut-il vivre?
Il faut prendre un juste milieu.