EMILE. GAUTHIER
Je respire enfin , et toi anssi , grâce aa del I j*ai tenu ma parole , J'ai gardé le silence, liais maintenant , feu monsieur mon neveu , vous allez m*expliquer comment un journal a pu insérer un pareil article , dont je suis encore tout fi*emblant, quoique j'eusse la réfutation là, devant mes yeux.
EMILE
Ah! n'accusez que moi ; car c>8t moi-méBe qui, hier, avais envoyé cette note.
GAUTHIER
Toi-même ! as-tu perdu la tête? Et pourquoi?
EMILE
Cest que. • . je n'ose vous l'avouer. . . J'étais sord hier soir de Paris , avec la ferme résolution d'exécuter ce que j'avais écrit.
GAUTHIER
Est-il possible ! Au lieu de venir à moi , de m'avouer tes fautes , car tu en as commis , je le vois, tu as joué!
EMILE
Non , mon oncle, jamais.
GAUTHIER
Tu as compromis ton nom, ta signature I Des dettes d'honneur.
EMILE
Dt tout, je n'ai besoin de rien, j'ai une fortune qui me suffit , et an delà.
UNE MONOMANIE
GAUTHIER
Tu as donc des chagrins ?
EMILE
Pas précisémenU
GAUTHIER
C'est donc une passion ?
ÉIIILE.
Je n'en ai qne depuis liier, depuis que j'ai vu Henriette.
GAUTHIER
Et il ne tient qu'à toi de l'épouser demain , après-demain, quand tu voudras.
EMILE
J'en conviens.
GAUTHIER
Eh bien 1 alors, qu*est-ce qui te manque?
EMILE
Rien, absolument rien, voilà mon malheur. Mais comment empêcher ces idées vagues , ce dégoût de la vie , ce besoin du néant que je trouvais partout autour de moi.
GAUTHIER
Je comprends. Voilà le fruit de tes lectures, de ces productions nouvelles qui ne respirent que le sang et le meurtre !
EMILE
Quelle est votre erreur I et comment pouvezvous soupçonner leurs intentions?
GAUTHIER
Elles sont assez claires. Le meurtre, l'adultère et le suicide , sont, d'après eux , les plus belles choses du monde... ils aiment qu'on se tue l
EMILE
Dans les livres.
GAUTHIER
Ah ! voilà... il serait bien commode de pouvoir soulever l'imagination à son aise , et de lui dire ensuite : Tu n'iras pas plus loin ; mais c'est qu'on ne sépare pas ainsi la pensée de Faction ; c'est qu'à force de familiariser l'esprit avec la théorie, on finit par l'entraîner jusqu'à la pratique ! et comment , en lisant tant de monstruosités , un cœur jeune et crédule comprendrait-il le but et la dignité de la vie , qu'on ne lui présente que sous le plus sinistre aspect 1... Il se dégoûte , il s'effraye, il se lasse de tout, et bientôt de luimême ; alors il faut en finir; sa pensée était d'un fou , son action est d'un insensé : grande preuve que tout s'enchaîne dans nos facultés; que la vérité est une , en morale comme en littérature ; et que pour mettre du bon sens et de la règle dans sa conduite , il faut d'abord en mettre dans ses idées.
Mes idées. Eh bien! oui, j'en avais une qui me poursuivait sans cesse , et dont vous ne pourrei ,
malgré vous, blâniei* le noble motif: il m'était insupportable de vivre obscur, ignoré ; et qu'est-ce que c'est, me disais-je, que de végéter dans un bureau, d'être employé, ccimmis, sous-chef dans les Domaines?
GAUTHIER
Sous-chef à cinq mille francs, c'est déjà une fort belle place.
EMILE
Oui , pour celui que ne dévorent point une imagination active et des rêves ardents de renommée! Mais moi, tout venait me désenchanter et détruire mes illusions , tout , jusqu'au nom que je porte. Y a-t-il rien au monde de plus vulgaire et de moins poétique... M. Desgaudins?... « Qui est ce jeune » homme qui entre dans ces salons ?. . • c'est » M. Desgaudins. »
GAUTHIER
AïKdes Scythes.
Eh mais: ce nom fui celui de ion père. Un honnéle homme, eslimé de chacun; Qui déploya dans sa longue carrii! re Talenl, mérile, et surtout en eut un Que lu n'as pas... celui du sens commun. Bon employé , sa place fut remplie Arec honneur... car lui ne s'est tué Qu'en travaillant... et pour quitter la vie , *
Il attendit qu'on l'eût destitué...
11 attendit, pour sortir de la vie.
Que de là-haut on l'eût destitué.
Oui, Monsieur, qu'on l'eût destitué.
D'accord , et je ne rougis pas de son nom ; mais je me dis seulement: « Soyez donc un grand homme, quand vous vous nommez Desgaudins!»
GAUTHIER
Et où est la nécessité que tu sois un grand homme? Sois un bon administrateur des Domaines, c'est tout ce qu'il te faut
EMILE
Je ne le pouvais pas , il me fallait de la supériorité, de la gloire.
GAUTHIER
Il ne peut pourtant pas y avoir de la gloire pour tout le monde. Et si tous ceux qui ne sont pas les premiers se tuaient à cause de cela , runivers finirait par être réduit à un seul homme.
EMILE
Vous pouvez avoir raison aujourd'hui; mais hier , dans ma fièvre , dans mon délire , voulant à tout prix faire du bruit dans le monde , sinon par ma vie, au moins par ma mort... je l'avais arrangée la plus dramatique posnble ; j'avais composé à ce sujet des vers que j'avais envoyés à un ami intime , pour qu'il les lût en secret à tout Paris; j'avais écrit aux journaux... Qne voulez-vous? je n*ai qu'une excuse , une justification : c'était plus fort que moi, c'était une idée fixe , une monomanie.
GAUTHIEB.
Ta Justification, dis-tu? Mais si oo admet une fois celle-là , elle va servir à toutes les bassesses, à tous les crimes.
ÉIIILB , étonné.
Mon oncle !...
GAUTHIER
Celui qui vient de se dégrader par un toI, te dira : Je suis monomane.
ÉHILB, indigné.
Mon oncle I
GAUTHIEIU
L^assassin qui frappe une victime désarmée, crie au jury : Je suis monomane.
EMILE 9 avec horreur.
Ah t mon oncle !
GAUTHIER
Et toi-même , abusé par un pareil sophisme • tu cédais à ton délire, en le croyant légitime. Ah ! il serait bien temps qu'on s'entendttune bonne fois pour mettre un terme à ces exagérations-là et aux calamitésqu*elles entraînent Naguère encore, la France n'en a-t-elle pas vu avec effroi un douloureux exemple ?... Deux jeunes gens, deux amis, frères de talents et de succès, à qui la vie, au bout des premiers obstacles, n'oflrait que bonheur en perspective, déjà Torgueil de leur famille , peut-être un jour la gloire de leur pays . en une seule nuit, tous deux ! I ! Quel cœur ne s'est ému à cette nouvelle? qui n'en a frémi? qui n'a reconnu là un symptôme de la maladie du siècle? 0 jeunes gens! jeunes gens ! vous, notre appui, notre espoir , vous qui avez montré tous les genres de courage, ayez encore maintenant le plus rare, mais le plus indispensable de tous, celui de la raison.
EMILE
Je l'aurai, mon oncle, je l'aurai, je ne vous quitte plus; je ne veux plus suivre que vos conseils.
GAUTHIER
Je te retrouve donc, mon Emile , mon fils. Ah ! que je suis heureux ! mais je t'en prie , à l'avenir , ne me donne plus de bonheur comme ça.
EMILE
Non, mon oncle, parlez, ordonnez.
GAUTHIER
Air da Ytadeville du Bai$er au Portm^r,
Eh bien ! ce que d'abord j'ordonne ,
C'est de te fixer ici-bas
Prés d'une charmante personne
A qui nous ne parlerons pas
De ces beaux projets de trépas...
Oui, des enfanU, une femme Jolie De tous tes maux vont bientôt te guérir... Ainsi , l'amour t'aura rendu la rie, Et le bonheur te la fera chérir.
Ah çà ! maintenant que le roman est fini, je peux t'avouer pour mon neveu et te présenter comme tel
EMILE
Pas encore, je vous prie, parce que ce qui vient de se passer ce matin... Un homme qu'on dit mort et puis qui revient, cela me donnerait aux yeux d'Henriette une teinte de ridicule qui peut nuire à un amant., qui n'est pas aimé.
GAUTHIER
Et tu veux être sûr auparavant...
ÉIIILE.
Oui, mon onde.
GAUTHIER , prêté •ortir.
A la bonne heure , je me tairai encore avec la fille , mais avec le père, c'est différent.
EMILE
Un mot encore.
GAUTHIER
Non pas , je meurs de faim ; si j'attendais plus longtemps, ce serait un véritable suicide, et ta
connais mes principes. ( Aperçerant Hector qoi entre. )
Ah l monsieur Hector Desvignettes, déjàderetour! (Ba». ) C'est un jeune libraire qui est ton rival, je t'en préviens ! et je te laisse avec lui , car moi , je te l'ai dit, je tombe en défaillance.
HECTOR , d'un air pénétré.
Je vois à son air défait, que monsieur sait enfin la fatale nouvelle.
Oui , Monsieur. ( a paru) Je comprends maintenant pourquoi ce matin il était si sûr de son fait, le pauvre jeune homme !
( Il tort par la pmte I droite. )