‹ Œuvres complètes de M. Eugène ScribeChapitre 42 sur 756 · TOUTES LES FEMMES · texte numérisé non relu

TOUTES LES FEMMES

Ah! mon Dieu!

SAINT- YVES

Ils étaient affreux, mes chères : des moustaches à la Souvarow, moustaches parfaitement cirées , et des barbes à la Saint-Antoine , comme les jeunes gens à la mode en portent à présent ; c'était horrible I Comme j'ai eu Thonneur de vous le dire , ils étaient là en reconnaissance , et par suite de cette reconnaissance, je me m obligée d'épouser un des chefe, un Tartare nogais, le comte de Tapcoqmn, de qui j'ai eu mon petit Emmanuel l^icolaïof , que vous a?ez vu ce matin.

MADEMOISELLE JUDITH

Quoi I ce jeime homme de si bonnes mœurs?

SAINT-YVES

C'est un jeune Cosaque... Cosaque civilisé..... Mais le naturel primitif commence à se déclarer. Vous avez dû vous en apercevoir i ses galantes entreprises*

LA FAMILLE DU BARON

DESTAILLIS.

Commeot, nia sœur?

MADEMOISELLE JUDITH

Qu'est-ce que cela signiûe ?

SAINT-YVES

n m*a tout dit; il m'a parlé d*nn baiser. •• d*nne dédaratioQ faite à vos genoux.

MADEMOISELLE JUDITH

Quelle horreur I une femme comme moi.

SAINT- YVES

Est-ce que cela vous fâche? Estelle drôle 1 c'est une plaisanterie ; son père en faisait bien d'antres. Pauvre cher Tartarel... Grâce au ciel , Je Fai perdu en France, à la bataille de Montmiratl. (Tirant son mouchoir ) Eucore daus unc rcconnaissance, et j*en ai gardé une étemelle au boulet de canon tutélah'e qui m'a rendue à la liberté , à ma patrie et à la société, dont j'étais, à ce qu'on m'a dit quelquefois , le plus bel ornement.

DESTAILLIS.

Voilà de singulières aventures!

MABBMOISELLB JUDITH, à part.

Et une femme que je ne puis souffrir, pas plus que son benêt de fils.

VARINVILLB.

Qu'est-ce que cela signifie? (Haut.) Il faut dire aussi qu'après cette vie agitée , madame la vicomtesse n'a plus coulé que des jours calmes et tranquilles , au sein des arts et de l'amitié.

SAINT-YVES

Ah! 01U, les arts que j'aime d'instinct et de passion , et que j'ai cultivés dans mon prmtemps , j'ose dû^ avec un certain succès , et qui m'ont fait fiure la conquête de M. de Varinville , mon derniermari, que je crois voir encore avec son lorgnon et ses afles de pigeon ; un dilettante qui adorait ma voix; car je chantais autrefois comme madame Malibran.

Air du Concert d la cour.

Dans an air de Ma tante Aurore , Une cadence le charma ; Le lendemain, plus tendre encore.

Une roulade Tenflamma.

Il vini cbei moi... car prés des belles L'Amour voltige sans façon , Lorsque l'Amour, outre ses ailes , Porte des ailes de pigeon.

Enfin il m'enleva , et voilà comment je fus séduite pour la seconde fois.

MADEMOISELLE JUDITH

Pour la seconde fois?

VARINVILLE.

Ma tante se trompe ; elle confond dans ses souvenirs.

SAINT-YVES

C'est possible ; j'avais si peu d'expérience, fé-

tais si jeune quand j*ai quitté le toit paternel

Mon père , pâtissier du roi... (mouvement de tout le

monde) uue charge qui donnait la noblesse, toujours en bas de soie, l'épée au côté, brutal de caractère , nous donnait plus de soufflets que de tarte aa\ pommes , plus de coups de pied que de croquignoles. Un jour, à la suite d'une vivacité paternelle , plus vive que de coutume , je pris mes jambes à mon cou , et mes chers parents n'entendirent plus parler de moi.

(Chantant.) Non , non , non , j'ai trop de fierté Pour me soumettre à l'esclavage.

DESTAILLIS et LA FAMILLE, se regardant.

Voilà qui est inconcevable.

SAINT- YVES, continuant de chanter.

Dans les liens du mariage Mon cœur ne peut...

(S'inlerrompant.)

Pardon ; je ne suis pas en voix aujourdliui , et puis cet appartement est un peu sourd,

VABINVILLE , à part , avec humeur.

n est bien heureux.

SAINT-YVES

Si vous m'aviez entendue chanter cet air dans la salle de Toulouse.

OSCAR

Madame a brillé à Toulouse?

Oui, Monsieur, j'y ai joué un certain rôle... Qu'est-ce que je dis? j'en ai joué plus d'un: j'ai tenu pendant trois ans , en chef, et sans partage , l'emploi des Dugazon-corsets,

DESTAILLIS.

Qu'est-ce que j'entends là ? Vous avez joué la comédie à Toulouse ?

SAINT-YVES

Quelle ville. Monsieur ! ancienne ville de parlement; public sévère, mais connaisseur. J'étais son bijou, son enfant g5té; on me passait tout. J'ai fait manquer plus de vingt spectacles pour des parties de plaisir. Je ne craignais rien , j'avais le maire dans la manche ; il était amotu'eux de moi.

TOUS

C'est une horreur!

SAIIVT-YVES.

Vous l'auriez été comme lui , si vous m'aviez vue

danser la cosaque. ( U fait quelque» pas en chantant la rosM : Tra , la , la , la.)

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