SCENE XV
NELVILLE, Madame CLICQUOT, entrant
par u droite.
MADAME CLICQUOT
Ma pauvre fille I elle m'a attendrie ! car enfin elle aime ce jeune homme, et impossible de la marier... Pas d'autre dot que les vertus de sa mère et les siennes... et une dot comme celle-là , loin d'augmenter avec le temps , ça risque chaque jour de. .. Ah I que les mères de Camille sont à plaindre I
(EUe va pour entrer dana lacbambre à gauche. ) NELVILLE.
Un mot, madame Clicquot.
MADAME CLICQUOT
Pardon , Monsieur , je suis à vous dans l'instant: ce monsieur étranger m'a fait pri^ de passer chez lui , et je me rends à ses ordres.
NELVILLE , la prenant p«r U main.
Pas encore ! il faut auparavant que je vous parle. ( a demî-ToU. ) Les moments sont précieux. Vous êtes une brave femme, une honnête femme...
MADAME CLICQUOT
Je m'en vante. Monsieur, et dans un pays où. Dieu merci I il ne manque pas de mauvaises langues, on n'a pas encore pu mordre sur mon compte.
NELVILLE.
Je n'en doute point.
MADAME CLICQUOT
C'est ma seule richesse ; mais je la conserverai intacte.
AïK : EUe a trahi tes sermenU et ta foi. ComMen de fois j'ai vu les amoureux V'nir à mes pieds me peindre leur tendresse! En gros soupirs ils exprimaient leurs vœux, y les repoussais l mais ils revenaient sans cesse... Découragés enfin par mes vertus , Depuis dix ans ils n'y reviennent plus.
Aussi vous sentez bien que maintenant , et pour tout l'or du monde , je ne voudrais pas qu'on pût dire que Cécile Gertrude, femme Clicquot, a failli à l'honneur.
NELVILLE , à part.
Ah ! diable! (Haut.) Aussi me préserve le ciel de rien vous proposer qui puisse porter atteinte à votre vertu ! elle existe, elle est réelle, vous en êtes sûre et moi aussi , c'est l'essentiel ! après cela qu'importent les apparences?...
MADAME GUCQUOT.
Que voulez-vous dire ?
Que vous pouvez, si vous le voulez, me rendre un important service , sauver la vie à un malheu-
renx , et de plus assurer à votre fille une dot considérable.
MADAME GLIGQUOT.
Est-il posùblel... et que faut-il faire pour cela?
NELYILLE.
M*écouter, et raconter à cet étranger ce que je vais vous dire.
MADAME CLICQUOT
Parlez , Monsieur, parlez , je vous écoute.
NBLVILLE.
Vous aurez été à Florence pendant un an.
MADAME CLICQUOT
Avec pkdsir.é.
NELVILLE.
Femme de chambre de madame de Subregondi, votre ancienne maltresse.
MADAME CLICQUOT
Permettez , je n*ai été que deux mois à son service , et c'était ici, en France.
NELVILLE.
11 nlmportel vous aurez été à Florence.
MADAME CLICQUOT
Oui, Monsieur ; c'est convenu.
NELVILLE.
Il y a dix-huit ans.
MADAME CLICQUOT
Je m'en souviendrai.
NELVILLE.
En 181^, dans un château, sur l'Amo, vous aurez en secret, et mystérieusement..
MADAME CLICQUOT
Oui, Monsieur.
NELVILLE.
Un an avant votre mariage...
MADAME CLICQUOT
Oui , Monsieur.
NELVILLE.
Donné le jour à un enfant charmant I...
MADAME CLICQUOT, se récriant.
Eh bien!... par exemple!...
NELVILLE, froidement et tirant ton portefeuille.
Voici deux mille francs.
MADAME CLICQUOT
Et ma réputation !
NELVILLE , de même.
Quatre mille 1...
MADAME CLICQUOT
Etlavertu!...
NELVILLE • de même.
Six mille I...
MADAME CLICQUOT
J'entends bien; mais l'honneur avant tout, et le mien m'est si cher...
NELVILLE.
pix mille !t.^
MADAME GUGQUOT.
Ah ! dame !... vous m'en direz tant!...
NELVILLE.
ils sont là, dans ce portefeuille; prenez, je vous le donne , et vous réponds du secret qui restera entre nous; car il est inutile que votre mari en sache rien.
MADAME CLICQUOT
Je l'aime autant
NELVILLE.
Il n'y aura que moi et cet étranger; et si vom parvenez à bien le persuader, à le convaincre, je vous promets, aprà la réussite de notre projet, une somme pareille...
MADAME CLICQUOT
Dites-vous vrai? vingt mille francs?
NELVILLE.
Pour l'apparence d'une faute, quand, à ce prix-là , on en trouverait de toutes faites... Partez, maintenant, il vous attend; et songez, quoi qu'U arrive, à ne point nous trahir.
MADAME CLICQUOT
Oui, Monsieur; oui, soyez tranquille; il y va maintenant de mon honneur... c'est-à-dire, non, au contraire, ce qui est toujours très-pénible, surtout quand ça n'est pas vrai. En vérité , et sans ce portefeuille, je croirais que c'est un rêve.
( Elle entre dans la chambre à gaocbe. )