SCENE PREMIÈRE
ARMAND, près d*une table I gauche, regarde des poiasona dans un bocal; MADAME DERMILLY, assise à droite, est occupée à broder; CLARISSE, k côtéd*eUe, tient un lirre et lit.
ABMAND , regardant attentirement le bocal.
Les belles couleurs!... et quelle agilité !... ils ue restent pas un instant en place , et tournoient toiUotirs sans se rencontrer.
MADAME DERMILLY
Voilà une heure que tu es occupé, comme Schababaham, à regarder ces poissons rouges.
C'est que ces diables de petits poissons sont étonnants; quoique renfermés ils n*ont pas Tair de s'ennuyer.
CLARISSE
Je crois bien !... une prison de cristal , c'est charmant !...
MADAME DERMILLY
Qu'on dise encore qu'il n'y a pas de belles prisons!
CLARISSE
Moi, je soutiendrai le contraire, car ici, près de vous , Madame , dans ce vieux château , je me trouve si heureuse !...
MADAME DERMILLY
C'est ce que je désirais. Quoique votre mariage fût arrêté, forcée de le retarder de trois mois pour des arrangements de fortune, des comptes de tutelle à rendre à mon fils... j'ai voulu du moins que, pendant ce temps, vous ne fussiez pas séparés ; et je vous ai amenés dans ce château, où
nous nous sommes fait la loi de ne recevoir personne.
CLARISSE
C'est vrai !... point de fâcheux, point de visites importunes.
ARMAND , Tenant auprès de Clarisse.
Tout pntier au bonheur d'être ensemble ; aussi , voilà déjà deux mois qui ont passé comme un éclair.
MADAME DERMILLY
Non, su semaines...
ARM4ND
Vous croyez?...
MADAME DERMILLY
J'en suis sûre...
CLARISSE
Ces appartements gothiques ont quelque chose de grandiose, de noble, de majestueux...
ARMAND , le dos à la cheminée.
Oui, cela est très-bien, en été surtout... mais en hiver, au mois de décembre , je ti*oave le grandiose un peu froid... Hum!... hum!... je ne sors pas des rhumes de cerveau; mais qu'importe?... quand on est auprès de ce qu'on aime, dans le repos et la solitude... (il se place
entre madame DermiUy et Clarisse, eta'appajant sur le dos
de leur fauteuil. ) entre Tamour et l'amitié... A propos Q'amitié, est-ce que votre homme dWaires ne vous fera pas celle de se dépécher?... il n'en finit pas avec sa liquidation ; et nous sommes ici à l'attendre.
MADAME DERMILLY
Est-ce que cela vous ennuie?...
ARMAND
Du tout ! mais il y a une impatience naturelle, que vous devez couiprendre. Quel plaisir d'ëu-c mariés t.. . d'être chez soi, daps son boudoir de la chaussée-d'Antin!... de bons tapis, des cheminées à la Bronzac...
Air du Partage de la richesse.
Et puis voici les plaisirs qui reviennent, Car cet hiver on dansera beaucoup; Spectacles, bals, et tant de {{ens v lienneut! Pas moi, du moins; ils sont peu de mon goùl.
( Montrant Clarisse. ) Mais pour Clarisse... et si je ne m'abuse. Deux vrais amants , deux époux , Dieu merci ! lie faisant qu'un... je veux qu'elle s'amuse,
Aiin de m'amuser aussi.
CLARISSE
Je VOUS remercie ; mais en quelque lieu que je me trouve, je n'ai rien à désirer, je suis près de vous.
ARMAND , loi baisant la main aveo tranaport.
Ah! ma chère Clarisse!... (Nonchalamment.) Qu'est-ce qne nous ferons ce malin ?
CLARISSE
De la musique, si vous voulez ?
De la musique; nous en avons fait hier et avanthier, et l'autre jour !..• et puis, mon violon n'est pas d'accord. Si nous allious plutôt nous promener dans le parc ?
MADAME DERMILLY
Y pense»-tu!... cinq à six pouces de neige.
ARMAND» tvec bumeor.
Bah !... les femmes ont toujours peur de se mouiller les pieds ! il faudra donc rester toute la journée ici, dans ce salon?...
CLARISSE
Voulez-vous lire... ou jouer?...
ARMAND , de même.
Nous ne sommes que trois ; si encore le curé était venu , nous aurions fait le whist ou la bouillotte à quatre ; mais le curé promet de venir, et il ne vient pas !... Ensuite , il viendra peut-être , il n'est que midi!... midi !... c'est Theure où, à Paris , on se réunit au café Tortoni... Ils parlent, j'en suis sûr, de la représentation d'hier; car c'était hier jour d'opéra. Je voudrais bien savoir si Béville est tocyours amoureux de la petite Mimi ?
CLARISSE , le levant.
Je ne vous le dirai pas...
ARMAND
C'est juste ; je vous dis cela conune autre chose...
(S^approchant de la croisée. ) TieUS! VOilà GeueVlève
qui est dans le parc !...
MADAME DBRMILLY, le levant.
Geneviève !
ARMAND
La fille du jardinier... que je fais causer quelquefois...
CLARISSE
C'est-à-dire. •• très-souvent
ARMAND
Oui; c'est la naïveté campagnarde... la plus amusante... Elle m'a avoué qu'elle avait déjà eu trois amoureux.
CLARISSE
Fi donc !
ARMAND
Amour platonique, bien entendu...
Air du vaudeville de Partie et Revanche, A la campagne il n'en est jamais d'autres ;
Et philosophe studieux, Moi Je compare et leurs mœurs et les nôtres. MADAME DERMILLY, aouriant.
Mais , en effet... trois amoureux !...
CLARISSE , de même.
Et s'en vanter... c'est curieux!
ARMAND
Voyez alors ce que Tait naître La différence des climats!...
Car A Paris, on les aurait peut-être; Mais A coup sûr, on ne le dirait pas.
( A madame DermUl^. en riant, ) Et entre Htttres , e|le
m*a dté Jean Pierre , votre garde-chasse , im ion bécile!... Eh! parbleu 1 cela me fait penser que ce matin... (Décrochant son (bsU.) Voîlà une bêUe occasion pour la chasse au loup...
MADAME DEUMILLY.
Y pensez-vous I... il peut y avoir du danger...
ARMAND
Tant mieux !... ça occupe , ça fait passer un moment...
MADAME DERMILLY
Et moi, je ne veux pas. Vous ne sortirez pas, ce n'est pas convenable ; vous êtes déjà resté avant-hier toute la journée dehors, et cela fâcherait Clarisse.
ARMAND
Non !... j'en suis sûr... (a clarine.) N'est-ce pas , chère amie, cela ne te fâchera pas que je sorte?...
CLARISSE , d*an air très-indiflérenU
Moi, nullement.
ARMAND
Vous voyez...
MADAME DERMILLY , le retenant toojoars.
Elle ne l'avoue pas, mais je suis persuadée qu'aufond cela lui fait de la peine... (aveciatenUoo) sans cela elle ne vous aimerait pas.
CLARISSE
C'est au contraire parce que je l'aime» que je m'efforce de cacher le chagrin que j'en éprouve.
MADAME DERMILLY
Tu l'entends...
ARMAND
C'est différent.. Dès que cela vous contrarie , ma chère Clarisse , vous êtes bien sûre que je resterai , que je vous obéirai , que je ferai tout ce qui vous sera agréable, quand je devrais... Aussi je ne sortirai pas de ce fauteuil et ne dirai pas un mot.
{ Il »*aMied lur on faoteuU auprès de la table A droite. MADAME DERMILLY.
Le voilà d'une humeur exécrable pour tonte la journée.