ARMAND, JOSEPH
AEMAND.
Ce sera charmant ! quelle bonne soirée I.., nous allons nous divertir !...
JOSEPH, à part.
Avec de l'Anglais ; il faut qu'il ait bien besoin de s'amuser.
ARMAND
Mais il n^est encore que midi , et je ne sais pas trop que faire d'ici au dîner... (s*appuyant sur répauie de Joseph.) Ah 1 SI tu voulaîs, Joseph , il y aurait moyen d'occuper le temps.
JOSEPH
El comment cela?... moi, je ne sais rien... que le loto et les dames; et, à coup sûr, monsieur ne voudrait pas...
ARMAND
Tu fais le discret; mais tu sais mieux que moi qu'il y a ici un mystère...
JOSEPH
Ici?... non, vraiment...
ARMAND
Otioî! tu ignores?...
Ma parole d'honneur...
ARMAND
Alors , je n'y comprends rien ; et c'est une aventure inconcevable , qui pique ma curiosité...
JOSEPH
Racontez-moi donc ça...
ARMAND
Eh parbleu! j'en meurs d'envie... Imagine-toi, qu'il y a cinq ou six jours , je m'étais échappé du salon...
iOSEPH.
Échappé t...
ARMAND
Eh oui !.. . ma mère ne veut jamais que je quitte un instant ma prétendue : « Reste là , près de ta » femme !... » Car ma mère, qui n'aimait pas Clarisse, l'adore maintenant, et cela augmente tous les jours; ce n'est pas raisonnable... tandis que moi...
JOSEPH
Cela vous ennuie...
ARMAND
Du tout, ce n'est pas cela que je veux dire; mais cela m'impatiente, et elle aussi, je le vois bien... c'est tout naturel... aussi... Je te disais donc que je m'étais échappé , et je cherchais cette petite Geneviève, qui est bien la plus drôle de Glle...
Comment! Monsieur, une fermière!... voiis pourriez...
ARMAND
Est-ce que j'y pense seulement!...
Am : Tenez , moi je tuù un bon homme. Elle est plutdt noire que blanche.
Véritable beauté des champs ; Si sa bouche est grande... en revanche Ses yeux sont petits et brillants; Et Ton dirait quand on regarde Son nez menaçant et pointu...
D'un Suisse, avec sa hallebarde.
Charge de garder sa vertu.
Aussi je cause avec elle comme avec son père, comme avec toi... quand je ne sais que faire...
JOSEPH
Je VOUS remercie...
ARMAND
Pour en revenir à ce que je te disais... en prenant l'allée du parc qui conduit à la ferme, j'aperçois sur la neige quelque chose de brillant., c'était un médaillon en or, un portrait de femme, une figure déjeune fille, charmante, enchanteresse !
JOSEPH
Que vous connaissez?
ARMAND
Du tout; el cependant il me semble qde ces traits-là ne me sont point étrangers , que Je les ai vus... mais dans quels lieux?... mais comment? je n'en sais rien ; cela s'offre à moi dans le vague, dans les nuages, et je n'y puis rien comprendre.
Ce qui est terrible !
ARMAND
Au contraire, c'est ce qui en fait le charme. Tu te doutes bien que je ne pensais plus à Geneviève; je revins tout occupé de ce portrait, que depuis une semaûie entière je r^;arde toute ht journée, car il y a dans cette physionomie une grâce, une
TOUJOURS
naïveté indéfinissables , et je commençais à croire que c*étaitune figure de fantaisie, lorsque hier !.., voilà rinconcevable, le romanesque, le sublime I... Hier soir, en rentrant dans ma chambre, je vois briller une lumière à la tourelle du nord !...
JOSEPH
Par ici?
ARMAND
Précisément ! un côté du chSteau tout à fait inhabité; et j'aperçois près d'une fenêtre, à moitié voilée par un rideau de mousseline , et éclairée par le reflet d'une carcelle , une figure céleste et radieuse... comme on peint les vierges de Raphaël !... et cette figure était celle de mon médaillon , trait pour trait, j'en suis sûr... je l'ai dévorée des yeux pendant cinq minutes , après lesqoeUes la lumière s'est éteinte, et la vi9ion a disparu...
JOSEPH
Êtes-vous sûr, Monsieur, d'être dans votre bon sens?
ARMAND
Dame !••• Je te le demande 1 je n'ai pas dormi de la nuit; et je n'aurai pas de cesse que je n'aie pénétré ce mystère et découvert celte belle inconnue...
JOSEPH
Ah ! mon Dieu ! et votre femme?,..
ABMAND.
Gela n'empêche pas!... ça n'a aucun rapport, parce que, vois-tu bien, Clarisse est à coup sûr on grand bonheur; mais un bonheur certain, que j'ai là... qui ne peut pas m'échapper, tandis que l'autre, un être vaporeux, une ombre fugitive, tu comprends. Enfin , mon cher ami , il faut que ta m'aides à l'atteindre.
JOSEPH
Moi, Monsieur... y pensez-vous?
ARMAND
Par curiosité ! ça nous distraira, ça nons occupera. Que veux-tu que l'on fasse à la campagne, au milieu des neiges ?... Sais-tu que voilà six semaines de tôte-à-téte , et que j'en ai encore autant en perspective ; il y a de quoi périr... d'amour, et si tu ne viens pas à mon aide...
Ain : Ces postitlom iont â^une maladretie. Allons' Joseph, à nous deux cette gloire, CestamusAni; et puis un tel projet De ton bon temps le rendra la mémoire... Car autrefois tu Tus mauvais sujet.
JOSEPH , te récriant.
Qui , moi , Monsieur 7
ARMAND
Cela se reconnaît :
Un feu caché dans les veines circnle ; Je crois en loi voir un ancien volcan Qui brûle encor!
JOSEPH
Moi , jamais je ne brûle , Mais je rame souvent.
ARMAND
C'est ce que je disais , il n'y a pas de fumée sans feu. £t parlons un peu raison. Je me suis levé de bon matin... j'ai bien observé la tourelle du nord ; elle a deux portes d'entrée, une parla chambrede
ma mère, et l'autre... (moatrant U porte à gauche)
que voilà ; et comme tu as les deli» do château...
JOSEPH
Pas celle-ci , je vous le jure, car il y a quelques jours que votre mère me l'a redemandée, sans me dire pour quel motif...
ARMAND
Tu vois bien ! il y a un mystère qui irrite encore plus mes désirs curienx ; et , à quelque prix que ce soit, je saurai ce qui en est. Dis donc, audessus de la porte... cette fenêtre en rosace... si l'on montait par là?
Pas possible!...
ARMAND
Si on regardait, du moins, on pourrait l'apercevoir, lui parler?,..
JOSEPH
C'est trop haut; vous n'êtes pas assez grand » ni moi non plus...
ARMAND
N'est-ce que cela? J'ai vu l'autre jour, chez le jardinier, une petite échelle, que je vais chercher moi-même , pour qu^on ne se doute de rien.
JOSEPH
Et si l'on vous voit?
ARMAND
Personne !... ma mère écrit, et Clarisse est à sa toilette; elle en aura pour longtemps. Attendsmoi id , et fais sentinelle...
(u sort en couraat par la porte à gauche de U cheminée.)