SCÈNE III
GAMILLA, LIONEL.
LIONEL
Maintenant que nous sommes seuls, dis-moi. Je te prie , pourquoi tu refuses d'aller an bal ?...
C4M1LLA.
J'en suis bien fôchée, mon ami , mais je ne puis te rapprendre.
LIONEL
A moi , ton frère... tu as des secrets pour moi?
CAMILLA
Plus tard tu les connaîtras.
Eb ! mon Dien ! tu me dis cela d*un air sombre et triste...
CAMILLA
C'est que je le suis en effet ; quand je pense à tes folies, à tes extravagances...
LIONEL
Tu vas sermonner, je m'en vais !
GAMILLA.
Reste , je me tairai ! que je te voie au moins... car maintenant, à peine si je t'aperçois; tu ne m'aimes donc plus, Lionel?...
LIONEL
Moi ne pas t'aimer ; mais je n'ai que toi au monde. Depuis la perle de nos parents , tu es ma seule amie, ma seule compagne... et même avant , dès ma plus tendre enfance , tes jeux , tes plaisirs, tu sacrifiais tout pour moi... tu es la meilleure des sœurs; tu es si bonne, si généreuse... Mais par malheur, et quoique plus jeune que moi, tues d'une raison trop... trop raisonnable, et qui me gène, qui m'embarrasse quelquefois.. •
GAMILLA.
Est-il possible !
LIONEL
Oui , tu as pris sur moi un ascendant presque maternel... et, s'il faut te l'avouer, quand il y a quelque folie , quelque étourderie , quand j'ai des reproches à me faire, je n'ose pas... Je crains ta présence...
GAMILLA, effraya.
Ab! mon Dieu!... voilà quinze jours que je ne t'ai vu!
LIONEL
C'est vrai!...
GAMILLA.
Il y a donc quelque nouveau malheur?.,.
LIONEL
Est-ce ma faute à moi , si notre père était on homme de talent qui ne nous a pas laissé de fortune ? si tu savais comme c'est terrible , cornue c'est humiliant., surtout auprès de ces jeunes gens avec qui j'ai été élevé au collège d'Oxford, ou que depuis j'ai rencontrés dans le monde ; on ne peut pas avoir l'air d'un homme de rien... on veut marcher de pair avec eux...
GAMILLA.
Et pourquoi ne pas avouer franchement qae ta fortune ne te permet pas...
LIONEL
Je n'osais pas , je n'aurais jamais osé avouer qoe j'avais cinquante livres sterling de revenu; mais, grâce au ciel, je ne les ai plus.
GAMILLA.
Que dis-tu?...
LIONEL , gaiement.
J'ai tout vendu, tout engagé , à M. Dnbster, tu sais, ce négociant?... cela m'a fait un capital d'un millier de livres sterling, avec lequel depuis deux mois je fais figure , comme un lord, comme un grand seigneur. Quel bonheur ! quel plaisir!... j'étais né pour cela... mais tout a une fin ; je n'ai pjus rien ; je suis ruiné...
GAMILLA.
0 ciel! quedira-t-on?
LIONEL
On ne dira rien... au contraire , cela me fera du bien dans le monde... Dans le grand monde, parmi les jeunes seigneurs que je fréquente, on dit : Je suis ruiué... c'est bon genre !... cela vous donne un air comme il faut... un air de jeune dissipateur.
Air : du Piège.
C*esl presque un litre à loulcs les faveurs,
Et l'on a toul en perspeclivc.
Car à présent, aux places, aux honneurs.
C'est en courant que l'on arrive.
Aussi, je dois Taire un chemin brillant.
Car, grâce à Téial de ma bourse.
Je suis léger, et Je n'ai maintenant
Rien qui m'arrête dans ma course!
Et la preuve , c'est que depuis ce temps-Ii j'ai feii une passion... une passion millionnaire; une duchesse douairière , qui m'adore et veut m'éponser... N'en parle |)as à Pretty, au moins, elle se moquerait de moi...
GAMILLA*
Et qui donc?
CA&ItLLA.
k'th
LIONEL
La duchesse Margland...
CAMILLÂ.
Une femme de soixante ans , qui a déjà eu deux maris...
LIONEL
Je ferais le troisième. Tu vois la jolie bellesœur que je te donnerais là.. •
GAMILLA.
Peux-tu rire dans un moment pareil ?...
LIONEL
C'est vrai! je n*en ai pas envie , car je ne fai pas tout dit , et aujourd'hui même , si j*y pensais, je serais dans un, fier embarras : aussi je n'y songe pas...
GAMILLA.
Et qu'est-ce donc ?
LIONEL
L'autre jour, le fils de lord Meimoud, un des grand seigneurs parmi lesquels je suis lancé , un ami intime , un jeune dissipateur comme moi , avait besoin de deux cents guinées pour trois jours; il me les demande, sans façon, en ami, et devant tous ces messieurs. Gomment refuser ?.. . moi surtout qui tiens à avoir bon genre. Ainsi , je loi dis d'un air dégagé, qui fit très-bon effet : « Ce soir, mon cher, vous les aurez. » Mais c'est que le soir, je ne les avais pas!... J'avais promis, je ne voulais point passer pour un hâbleur, et comme je sois chargé en ce moment des comptes do régiment, j'ai disposé en sa faveur...
GAMILLA.
De deux cents guinées ?...
LIONEL
Pour trois jours... trois jours seulement; mais ce troisième jour, nous y voici ; je n'ai pas encore entendu parler de lui, et d'un instant à l'autie l'officier payeur peut venir me demander des fonds... (Prenant son parti.) Bah! bah! j'ai encore d'ici à ce soir ; et lord Melmoud , qui est riche , et homme d'honneur... C'est égal, ça me tourmente, ça m'inquiète... et nous avons ce matin un déjeuner de vin de Champagne , un repas de garçons, où j'irai...
GAMILLA.
Tu iras?...
LIONEL
Certainement; j'y boirai même... mais de mauvaise grâce , j'en suis sûr.
GAMILLA.
Est-il concevable , Lionel , que de gaieté de coeur tu t'exposes ainsi à la ruine, au déshonneur ! car, enfin, si ce soir lord Jklelmoud ne t'a pas remboursé ?...
LIONEL
Ce n'est pas possible...
GAMILLA.
Mais si cela était?
LIONEL , embarrasaé.
Si cela était... ne me parle pas de cela! si cela était, alors, on trouverait... ma foi! je ne sais pas trop quel moyen... Ah ! en voilà un. Edgard ! notre ami Edgard qui arrive aujourd'hui , il est immensément riche , et ne dépense rien , celui-là ; car c'est de la raison, de la sagesse... dans ton genre; il a été le pupille de mon père... nous avons été élevés ensemble ; il t'aime comme une sœur, raconte-lui mon aventure, et demande-lui pour moi...
GAMILLA.
Y penses-tu? lui avouer tes fautes; une faute pareûle!... lui apprendre qu'à peine majeur, tu as déjà mangé l'héritage de notre père... Comment veux-tu après cela qu'il t'estime encore , qu'il te confie la fortune et le bonheur de sa sœur?
LIONEL
0 ciel! je n'y pensais pins.
GAMILLA.
Je connais Edgard! c'est l'honneur, la probité même, c'est l'ami le plus généreux... au premier motque jelui dirai, toutes tes dettes seront payées, et au delà ; mais dès ce moment il faudra que tu renonces à Pretty; aucune puissance au monde ne le fera consentir à ton mariage avec sa sœur.
LIONEL, TivemenU
Tu as raison , ne lui dis rien ! tâche, au contraire, qu'il ne puisse soupçonner, qu'il ne se doute jamais...
Air da Verre, Car, tu le sais, j'aime Pretly, Et Je ne puis vivre sans elle !
Si je la perds, mon seal parti Cesl de me brûler la cerveUe!
GAMILLA.
Grand Dieu!
LIONEL
Pour sortir d'embarras.
Ce moyen est souvent le nôtre...
Et je serais « en pareil cas, Bien sûr d'y perdre moins qu'on autre.
GAMILLA.
Y penses-tu?...
LIONEL
J'en serais peut-être fâché après , mais je commencerais par là, sois-en sûre, tandis qu'en cachant bien ce secret à Edgard, j'espère réparer...
GAMILLA.
Oh ! si tu le veux , il en est temps encore ; mais pour cela ne prends conseil que de ton cœur, qui est bon et généreux...
LIONEL
Oui, ma petite sœur.
GAMILLA.
N'écoute plus la vanité, le désir de briller...
OEUVRES COUPLET^ DE SCRIBE
LIONEL 9 avM un peo d^impatience*
Oui, ma sœur.
CAMILLA
Évite surtoot ces mauvaises sociétés qui te perdiaieot..
LIONEL, plus marqué*
Oui, ma sœur.
CàMILLA , souriant.
Mes sermons f impatientent déjà; mais c'est égal, promets-moi de t'éloigner de tous ces jeunes gens du grand inonde, et ce matin déjà...
LIONEL
Sois tranquille, je jouerai petit jeu; et je te promets de ne pas perdre plus de deux ou trois guinées.
( Il fait quelques pas pour sortir.) CAUILLA.
i^ la bonne beureî
LIONEL, revenant.
Mais , pour cela , il faut que tu me les prêtes...
CAUILLA, étonnée.
Gomment?
Quand je t'ai dit que j'étais à sec, je ne t'ai pas trompée, je ne trompe jamais, je n'ai pas un schelling, et toi qui fais toujours des économies...
CAMILLA
Mais au contraire , et je ne sais comment te le dire, je suis moi-même fort mal dans mes finances.
LIONEL
Et comment cela, de grâce?...
CAMILLA
Mon Dieu! Lionel, tu ne voudras donc jamais raisonner, ni calculer... songe donc que je n*ai, comme toi, que cinquante livres sterling de revenu , et dernièrement j'en ai donné trente pour toi à M. Dubster, cet usurier.
LIONEL
C'est vrai, je n'y pensais plus.
CAMILLA
Une on deux fois encore , ta as eu recours à ma bourse.
LIONEL
C'est vrai , c'est bien mal à moi.
CAMILLA
Oh 1 non , je suis si heureuse quand je peux venir à ton aide ! mais pour cela je dois me restreindre sur toutes mes dépenses , et puisqu'il fout te l'avouer, si je ne vais pas aujourd'hui à cette fête, où peut-être je me serais amusée, c'est que je n'ai pas de robe de bal ; je n'ai pas voulu m'en donner une...
LIONEL
Est-il possible !.«• ta couturière ne t'aurait pas fait crédH ?
CAMILLA
Je ne le veux pas; je ne veux rien devoir à personne, et j'avaislà mes trois dernières gainées, destinées à payer ce matin le mémoire (le ma marchande de modes : eh bien ! et pour la p^^ mière fois de ma vie, je dérogerai à mes principes , je la prierai d'attendre ; tiens, frère...
LIONEL
Jamais... plutôt rnoorûr que de te dépouiller abisi.
CAMILLA
Et moi, je le veux; je l'exige, ou nous nous fâcherons. Si tu refuses, c'est que ta ne m'aimes plus. Songe donc, dans qoek^es jours je toucherai un quartier ; et d'ici là , je n'ai besoio de rien , tandis que toi, un homme, tu ne peux pas rester sans argent. .. et puis ta n'ea pas obligé de jouer.
LIONEL, hésitanl.
Tuas raison... (mement) qui sait même?... je peu\ gagner, (ii prend u bourse.) AdIeu, adieu, ma petite sœur. J'entends ime voiture qui roule dans la cour : sans doute quelque visite, (n un
quelques pas pour sortir, puis il revient , et se troore 4 U
droite de camiUa.) A tantôt, je reviendrai, je l'espère , avec de bonnes nouvelles.
Air ; Amis , cotes la riante semaine.
Ab! quel plaisir, quelle doure espérance! De te payer au centuple!... Oui, crois-moi. Robes de bal , chapeaux , modes de France, Rien de trop cher, rien de trop beau pour toi! Je veux gagner; Je gagnerai, J'espère,.
Mais c'est pour toi , toi seule , que j'y tien , £t mon bonheur, je le prendrai , ma chère, Comme un acompte sur le tien !
(U sort en courant par U droite. )