SCÈNE V
Les Précédents, LÂBOURDINIÈRE.
labourdinière. Tout va bien , mon cher patron , et je vous annonce de bonnes nouvelles; mais pardon, vous êtes en affaires.
(Il te retire àTécart.) GUSTAVE, à demi-voix.
Quel est ce monsieur ?
PIFFART, de même, le prenant à Técart.
Un courtier d'affaires que je mets toujours en avant; un coureur, un compère; il y en a en finances comme en toute autre chose; actif, dévoué , prêta tout; car il n'a rien et me croit trèsriche ; du reste un homme dans mon genre , un homme d'esprit ; mais d'un esprit secondaire.
GUSTAVE
Je comprends.
PIFFART.
Approchez, mon cher Labourdlnière ; vous pouvez parler sans crainte devant M. Gustave. (a demi-voix.) Uu gnuid Capitaliste, qui est mon anu, mon caissier, et mon associé.
LABOURDINIÈRE , saluant , et d'un ton caressant.
Monsieur , je vous fais compliment. Depuis que Je suis dans les affaires, je ne crois pas en avoir vu dont les chances fussent plus évidemment productives, dont les chances...
PIFFART, l'interrompant.
C'est bien , c'est bien , gardez cela pour d'autres , il sait ce qui en est.
LABOIJBDINIÈRE , chmogetot de ton.
C'est différent ; j'ai va toat notre monde ; et d'après les bruits habilement répandus dans le public : « qu'il se prépare en secret une opération 9 magniGque , une opération étourdissante , peut- » être même un emprunt, » ils veulent tous souscrire; moi, je réponds les choses d'usage: « 11 n'y a plus d'actions ; c'est bien difficile. »
PIFFART.
C'est ce qu'il faut dire.
LABOURDINIÈRE.
Mais vu qu'ils m'ofirent un droit de courtage honorable , j'ai déjà promis à chacun d'eux en particulier les vingt-cinq dernières qui restaient, et j'en ai placé ainsi trois cents dont voici les acquéreurs. ( Il donne un papier à Piffart. ) M als je VOUS
préviens que les principaux d'entre eux veulent, avant de livrer leurs fonds, causer avec vous de l'affaire, et examiner les chances.
GUSTAVE
C'est trop juste.
LABOURDINIÈRE.
Et je leur ai donné rendez-vous aujourd'hui, ici, à trois heures.
Diable ! il n'y a pas de temps à perdre ; il faut prendre un parti. Voyons , mes amis , qu'allonsnous leur proposer, et à quelle entreprise nous arrêtons-nous déûnitivement? (a cuiUTe.) £n astu une?
GUSTAVE
Et où veux-tu que je l'aie trouvée ?
LABOURDINIÈRE*
Avec des capitaux comme les vôtres , Messieurs, on n'a que l'embarras du choix. Cette entreprise hydraulique dont vous me parliez hier , pour faire arriver de l'eau dans toutes les maisons de Paris ?
PIFFART.
Détestable 1 c'est utile, et voilà tout; les frais prélevés, il y a tout au plus cent mille francs à gagner; cela n'en vaut pas la peine.
LABOURDINIÈRE.
Il est vrai, nous ne ferions là que de l'eau claire. Un projet tout opposé. •• Si nous nous lancions dans les boues de Paris ?
PIFFART.
Dans la boue , il y a tant de concurrence; nous ne nous en retirerions pas, et je veux aller vite , dussions-nous verser.
LABOURDINIÈRE.
J'ai votre affaire.
Air du Petit Marmot,
De peur de concurrence, 6ur la place je lance Un Omnibus immense Où ron tiendra cinq centi.
PIFFART, rianU D'honneur^ rien ne lui coûte , Et pour le mettre en rente Est-il moyen?
GUSTAVE
Sans doute, Avec des éléphants.
Attelage commode !
LABOURDINIÈRE.
Et puis c'est  la mode.
GUSTAVE
Pour remplir k la ronde Voiture aussi profonde, 11 faudrait trop de gens.
LABOURDINIÈRE.
Dans Paris , en tout temps , On trouve do monde A mettre dedans.
Et si cette matière-là ne vous platt pas , j'en ai une autre. Si nous achetions tous les théâtres de Paris; ils ont tous mis un écriteau : Public à vendre ou à louer, pour le terme prochain, y compris les acteurs , les machines et l'administration. On entrera en jouissance quand on pourra.
PIFFART.
Eh ! non , non , cent fois non; nos actionnaires ne se payeront pas en chansons ; et je voudrais au moins quelque chose qui eût le sens common. 11 y a , autour de Paris , des terrains immenses , et presque stériles , qu'on aurait à si bon compte.
LABOURDINIÈRE.
La plaine des Sablons, par exemple.
PIFFART, rêvant.
Sans doute , si Ton pouvait y créer..»
GUSTAVE
Des villages?
LABOURDINIÈRE.
Détestable ; il y en a déjà, autour de Paris, one vingtaine qui ne font rien, et qui se ruinent à attendre des villageois.
PIFFART.
Non , point cela ; mais des prairies magniffques, des tapis de verdure qui s'étendraient jusqu'aux bords de la Seine ; cela vaudrait bien mieux.
GUSTAVE
Certainement Mais le moyen de changer la plaine des Sablons en herbages de la Normandie.
PIFFART, vivement.
Le moyen ! je le tiens ; un moyen neuf, original , qu'on n'a pas encore employé , qu'on connaît à peine , et qui, pai* cela même, leur paraîtra admirable ; un moyen , en un mot, où ils ne verront que du feu.
GUSTAVE
Et quel est-il donc?
PIFFART.
Les puits artésiens. J'en établis une trentaine à six mille francs, j'inonde la plaine, j'établis des
LES ACTIONNAIRES
digaei, des ctnam , et je transporte la Hollande aox portes de Paris.
LA^BOUBDINIÈRE.
Superbe ! admirable ! il a le génie des affaires.
MPFART, s'échtuffint.
Qaels gras pàtoragesl quels immenses tronpeaux!
LABOURDINIÈRB.
Je les entends d*ici avec leurs clochettes.
PIPPART « •*aoimftiit toujours.
Nous construisons des étables ; nous établissons des laiteries; nous gagnons cent pour cent sur les besdaux, dont non^ approvisionnons la capitale.
LABOURDINIÈRE.
Nous avons le monopole du bifteck et des côtelettes. Nous fournissons Paris de rosbif et de lait, du lait délicieux.
PIPPA.BT.
Dont nous pouvons toujours augmenter le produit.
LABOURDIIIIÈRK.
Grâce aux puits artésiens.
PIPPART.
Voilà notre affaire.
LÀBOURDIIflÈRB.
Nous la tenons.
PIPPART.
Et nous sommes sauvés. Viennent , maintenant, MM. les actionnaires, nous les attendons de pied ferme.
GUSTAVE
Un instant, votre imagination va si vite« que j'ai peine à vous suivre , et je n*y connais rien.
PIPPART.
Cest ce quil faut ; vite le prospectus, et Pacte de société... Mettez-vous là, Labourdinièrç, (l«-
boardioière s*aaûed devant la tabU et ae diapoae à «orire )
et écrivez, en grosses lettres : o Entreprise généa raie des prairies et herbages de la plaine des » Sablons , par le moyen des puits artésiens. »
aUSTAVE.
Mais, mon ami...
PIPPART.
Laisse-nous donc , tu n'entends rien à ça.
LABOURDINIÈEE.
Cest fait. *
PIPPART.
« Titre premier. — Chapitre premier. —De » Tadministration. — Ne voulant point grever la » société d'une foule d'employés inutiles, l'adnd- 8 nistradon se composera seulement d'un direc- » teur-gérant, d'un caissier, d'un secrétaire, et • de dix employés. »
LABOUROINIÈRB.
(Test le strict nécessaire.
PIPPART.
« Chapitre deux. Ledirecteur^rant.. » c'est moi... « aura .'^0,000 francs d'appointements» » payables par douzième de mois en mois. »
LABOURDINIÈRB.
C'est bien.
GUSTAVE
Et qui les payera ?
PIPPART.
Les actionnaires. Dès quil y a société, la société paye. (coQtinuuità dicisr.) « Le caissier. .. » ( à Gusuve) c'est toi... « aura 15,000 francs paya- » blés comme il est dit. »
GUSTAVE
Aia des Scythes, Y pensez-YOus?
PIPPART.
C'est l'usage et la forme.
Et c*e8t toujours de même en pareil cas.
GUSTAVE, à Piffart.
Mais songe donc, mon «mi , c'est énorme.
PIPPART.
Gels , mon cher, ne te regarde pas.
La compagnie estimable et prospère.
Sur qui ton cœur semble s'apitoyer, N'a-t-elle pas sa caisse?... pourquoi faire?
GUSTAVE
Pour recevoir.
PIPPART.
Eh! du tout... pour payer.
Tu n^es pas encore au fait; laisse-nous tranquilles. (CooUnuant à dicter.) « LcS dlx CmployéS,'
» qui feront toute la besogne, auront 1,200 francs » cbacun. »
LABOURDINIÈRE.
C'est beaucoup.
GUSTAVE
C'est bien peu.
PIFFART, gravement.
Mon ami, il faut de Téconomie, surtout dans les commencements.
LABOURDINIÈRE.
Quel administrateur ! ( a Piffart. ) Mais vous oubliez le secrétaire.
PIFFART.
C'est juste. (Dictant.) « Le secrétaire. •• »
LABOURDINIÈRE , k part.
C'est moL
PIPPART.
o^'aura rien. »
LABOURDINIÈRE.
ConunentPrien!
PIFFART.
« n sera choisi parmi les actionnaires et renou- «vêlé à chaque séance; il tiendra la plume, et » dressera procès-verbal de tout , pour que la » société soit bien au fait, et sache la première » comment son argent se d4>ense. »
LABOUBDINIÈRE.
n est impossible de rien Toir de plus loyal; mais moi, monsieur PiiTart?
PIFFART.
PlOS tard, on songera à VOOS. (Continuant.)
« Titre deux. — Du fonds social. — Le fonds » social se compose de trois millions. »
GUSTAVE
Trois millions !
Oui, mon ami; tout autant.
GUSTAVE
Et qui les fournira?
PIFFART.
Belle demande 1 les actionnaires; c^est leur état; c'est pour cela qu'on les appelle.
LABOURDINIÈRE.
Sans cela on se passerait d'eux.
PIFFART , dictant.
« 11 sera créé quinze cents actions de deux » mille francs chacune, » (à Labourdinière) que vous diviserez selon Pusage: mille actions réelles, cinq cents fictives ou rémunératoires.
LABOURDINIÈRE.
Oui, Monsieur.
PIFFART.
« Sur ces dernières, trois cents que la société » abandonne an directeur-gérant, et deux cents » au caissier. »
GUSTAVE
Et à quel titre?
PIFFART.
C'est l'usage, ce n'est pas la société qui te les donne, c'est moi, moi qui dirige, qui mène tout, qui réponds de tout... L'actionnaire paye, il est vrai, c'est le plus beau de ses droits ; mais il ne peut perdre que ce qu'il a : moi je peux perdre ce que je n'ai pas ; c'est bien différent , et on me doit pour cela une récompense ; c'est l'usage.
GUSTAVE
Qui diable s'y reconnaîtrait ?... ( vivement. ) Ah ! mon Dieu !
PIFFART.
Qu'as-tu donc?
GUSTAVE , à demi-voix et pendant que Laboordinière écrit toujours.
Voilà toute ton affaire basée sur les puits a^é-
PIFFART.
Idée profonde , s'il en fut jamais. Vois la gare de Saint-Ouen ; je me mets en rapport avec les inventeurs, des gens du plus grand mérite, qui découvrent de l'eau partout
GUSTAVE
Excepté où il n'y en a point; et s'ils déclarent
qu'on ne peut point établir de puits artésiens dans la plaine des Sablons ?
PIFFART.
C'est, ma foi, vrai. Ah ! mon Dieu ! tais^oi ! J'ai tant de choses dans la tête que je n'avais pas pensé à celle-là. Va les consulter, informe4oi, examine, et rends-moi réponse avant l'assemblée. Je rentre dans mon cabinet, où j'achèverai de rédiger l'acte de société.
( Il s*approcbe de la table , Laboordinière loi remet le»
papiers qu'il vient d'écrire. )
LABOURDINIÈRE.
Et moi. Monsieur, vous n'avez pas fini ce qui me regarde.
PIFFART.
C'est vrai. Pour vous récompenser de vos soms, sur les trois cents actions qui me reviennent, il y en a vingt que je vous abandonne.
LABOURDINIÈRE.
Ah ! Monsieur !
PIFFART.
Mais elles ne vous seront délivrées que quand toutes les autres seront prises et placées : seul moyen de vous intéresser au succès de l'affaire.
LABOURDINIÈRE.
Ce diable de M. PiiTart, entend joliment la sienne.
GUSTAVE
Air dêi Gageons.
Je pan, je m'informe et reviens.
Ami fidèle.
Crois à mon xéle.
A l'instant même je reviens.
Tous tes intérêts sont les miens.
Sur ces puits, sans être abusé.
Je vais connaître tout k l'heure La vérité.
PIFFART.
Cest bien aisé , Car on prétend qu'elle y demeure.
C'est en un puits qu'elle demeure.
Je pars , je m'informe , et reviens ,
Ami fidèle.
Crois à mon zèle.
A rinstant même je reviens.
Tous tes intérêts sont les miens.
PIFFART.
Pour f informer, pars <A reviens ,
Et que ton zèle
Me soit fidèle; Pour t'informer, pars et reviens, Tous nos intérêts sont les tiens.
LABOURDINIÈRE.
Du courage, tout ira bien; Grâce à mon zèle.
Toujours fidèle.
Du courage , tout ira bien , ' Et votre intérêt est le mien.
( PiiTart lort par U porte k droite , et Gustave par le fond. )
LES ACTIONNAIRES-