‹ Œuvres complètes de M. Eugène ScribeChapitre 50 sur 756 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

GUSTAVE, PIFFART.

GUSTAVE

Je n'en reviens pas ; je suis encore tout étourdi , et je ne sais seulement pas où nous allons.

PIFFART.

G*est que tu n'as ni Tbabitude ni le génie des affaires. Voilà comme on les mène. Cette fois cependant cela va plus vite que je n'aurais voulu ; car je n'étais pas encore en mesure; mais n'importe , le sort en est jeté, ce n'est pas moi qui reculerai.

GUSTAVE

Moi, ton caissier ! moi , demeurer ici , sous le même toit qu'Estelle ! je crains que ce ne soit un réve. Dis-moi donc , si tu as assez de confiance en moi , quelle est cette nouvelle conception de ton

génie! cette bienheureuse spéculation qui doit faire ta fortune et la mienne !

PIFFART , regardant autour de lui.

Personne ne peut nous entendre. Je t'avouerai franchement que c'est là mon seul embarras ; je ne sais pas encore quelle entreprise j'entreprendrai.

n serait possible !

PIFFART.

Je cherche depuis huit jours ; je n'ai encore rien de décidé , rien d'arrêté ; il est si difficUe de trouver du neuf!

GUSTAVE

Tu as perdu la tête.

PIFFART.

Non, vraiment.

GUSTAVE

Gomment s'assoder à une entreprise qu'on ne connaît point?

PIFFART.

On la connaîtra , dès que je l'aurai trouvée. Je ne force personne ; je j oue les cartes sur table ; et puisqu'il faut ici te faire ton éducation financière, apprends que toutes les opérations du monde se réduisent à deux mots : acheter et vendre. Vous achetez bon marché , vous vendez très-cher , voilà le secret du commerce.

GUSTAVE

Et payer?

PIFFART.

Payer! si ta t'inquiètes de cela, tu ne feras jamais rien; le génie crée, invente; mais il ne paye pas, cela ne le regarde pas , ily adesgens pour cela.

GUSTAVE

Et qui donc?

Des contribuables... Matière imposable et corvéable à volonté, et que de nos jours on appelle actionnaires,

GUSTAVE

Que dis-tu?

PIFFART.

Sans avoir un écu j'achète demain un terrain , on théâtre , une rue , un passage , tout un quartier. Il s'agit de payer, tu emprunterais, toi ?

GUSTAVE

Sans doute.

PIFFART.

Erreur; tu demanderais de l'argent, personne ne t'en donnerait; tu crées des actions, et de tous les coins de Paris on accourt , on se dispute , on se les arrache , on t'offre de l'or, on te presse d'accepter ; ne l'as-tu pas vu tout à l'heure encore ?

GUSTAVE

Quoi! exposer leur fortune sans d'autres motife, sans raison!

LES ACTIONNAIRES

PIFPART.

Y a-t-il de la raison autour d'une table de Jeu ? et cependant on y court

GUSTAVE

Mais toi qui parles , ne f eiposes-tu pas au même danger? ne peux-tu pas comme eux être victime ?

PIFFABT.

Sans contredit ••

Air : A soixante ans.

En s'élevant, je sais qu'on dégringole.

La roche Tarpéienne, hélas!

Est, on l'a dit, bien prés du Capitole. Un tel danger ne m'arrêtera pas.

Que terre à terre un commençant culbute, Chacun insulte A son obscur malheur; Moi , je saurai tomber avec honneur.

Si dans Paris on estime la chute.

C'est en raison de la hauteur.

^ Car vois-tu, mon ami Gustave, onsliabituebien vite à Topulence , et maintenant que depuis quelques mois j'ai essayé de la fortune, je ne saurais plus être pauvre. J'aime l'argent, il m'en faut , j'en veux, non pour thésauriser, mais pour le semer, pour le dépenser. Sans cela autant ne pas vivre. Aussi, J'y suis décidé. Je parviendrai, j'en ai le pressentiment Cet or que Ton me confie doublera entre mes mains ; je ferai leur fortune et la mienne.

GUSTAVE

Et si tu perds tout?

PIFFART , souriant.

Crois-tn que Je n'y aie pas pensé, et que Je n*ale pas calculé cette chance-là ?

GUSTAVE

Eh bien ! qu'est-ce que tu feras ?

PIFFART.

Je me brûlerai la cervelle , et nos actionnaires n'auront rien à dire. Ty aurai perdu , pas grand'chose, il est vrai; mais enfin autant qu'eux. Du reste, cousin. Je n'entends pas t'entraîner dans ma ruine. Je t'associe à ma fortune , s'il y en a; mais je me réserve les dangers; et quoi qu'il arrive, tu ne risques rien , que de t'enrichir,

GUSTAVE

Je ne veux point d'un pareil partage.

PIFFART.

Aimes-tu mieux végéter toute la vie? perdre ta ■altresse , la voir au pouvoir d'un autre ?

GUSTAVE

Plutôt mourir.

PIFFART.

Eh bien ! alors , n'abandonne point un parent qui t'aime, qui veut faire ton bonheur, et à qui tu peux rendre service.

GUSTAVE

Que dis-tu?

PIFFART.

Eh! sans doute, un caissier honnête homme

n'est pas déjà si commun; je comptais sur toi pour veiller à mes intérêts, pour les défendre , pour m'aider de tes conseils; maislepérilt'efiraye; tu refuses.

Jamais.

GUSTAVE

Air de Lantara,

Ami, ce mot seul me décide, Tout ce que j'ai , je le livre en tes mains. Je suis tes pas... deviens mon guide.

Je m'abandonne A tes destins.

PIFFART.

Je te réponds d'avance des destins.

Vers la fortune avec toi je m'élance ; Toujours unis, dans nos efforts heureux , Nous saurons bien emporter la balance : On pèse double alors que l'on est deux.

Mais je ne souffrirai pas que tu eiposes ton avoir.

GUSTAVE

Je le veux.

PIFFART.

Et moi, Je ne le veux pas ; tu es un ami, tu n'es pas un actionnaire... Silence ! on vient

Page 1