SCÈNE II
DANIEL , ZOÉ , entrant par le fond.
ZO6 , I la cantonade.
Je parlerai à madame , quand elle sera le? ée«.. J'ai le temps, Je ne repars que ce soir... (Aperoa- ▼ant Daniel.) Ticns!... c'est Daniel, le premier commis de monsieur... Il ne me voit pas... il rêve... eh bien! par exemple, lui qui est si économe... brûler deux bougies quand il fait grand Jour l...
( Elle Ta souCDer les deux boogiea. ) DANIEL , se levant.
Qni est là?... Ah! c'est vous, Zoé!... vous, à Paris l... Pourquoi avez-vons quitté la manufacture ?.«• Je vous crojrais à Bièvre...
ZOÊ.
Eh mais! comme vous dites ça !... ce n'est guère poli !•••
DAlfllL»
PoU!sssJ*ai bien le temps t
G*e8t Juste ! tous avez tant de choses à faire...
DANIEL
Oni... j'étais là... je travaillais assez tard, à ce que je vois...
ZOÉ
Ah! mon Dieu!... vous ne vous êtes pas couché ?...
DANIEL
C'est possible... Qui vous amène?...
ZOÉ
Est-ce que ça vous fait de la peine de me voir?...
DANIEL
Au contraire, Zoé, vous le savez bien; mais qu*y a-t-il de nouveau ?. ..
ZOÉ
Rien que des étoffes qu'on tire à force , et dont j'apporte à madame des échantillons , de quoi se faire des robes charmantes, dont elle aura Tétrenne.
DANIEL
€*est Juste.
ZOÉ
Damel... ça lui revient de droit., la femme d'un des premiers manufacturiers de France... si elle n'avait pas ce que son mari produit de plus beau et de plus cher... avec ça que madame le fait valoir...
Air des Marti ont tort, 11 n'est pag d'étoffe nourelle Qu'elle ne fasse réussir ; Tout ce qui fut porté par elle Semble par elle s'embellir.
Chacun nous voit d'un œil d'envie , £t Ton dirait que le patron A pris femme Jeune et jolie Pour acbalander sa maison.
DANIEL
Vous l'aimez bien, Zoé ?
ZOÉ
Cette demande!... j'ai été élevée avec elle; créoles toutes deux , nous ne nous sommes jamais quittées ; et quand , il y a deux ans , on la maria , elle si jeune et si fraîche , à ce vieux M. de Bussières... un ancien militaire criblé de blessures, bourru , maussade...
DANIEL , d'un air sérère.
Zoé I...
ZOÉ
Ah I je sais bien que ça vous fâche de m'entendre parler ainsi... Un brave homme, du reste, un mari excellent, s'il avait quelques années, et surtout quelques rhumatismes de moms... Ah!
voyez-vous, en ménage, c'est terrible I...
DANIEL
Vous êtes folle.
ZOÉ
Vous ne voyez pas ça, vous!... c'est votre héros...
C'est mon bienfaiteur, et désormais, Zoé, pas un mot contre lui, je ne le souffrirai pas; et vous, qui êtes bonne ûUe, vous ne voudriez pas me faire de la peine, et vous brouiller avec moL..
ZOÉ
Vous l'aimez donc bien?... c'est pire qu'une maîtresse.
DANIEL
Ah! cent fois plus, c'est un père!... Savez-vous que moi , pauvre enfant alors, je me le rappelle encore ; j'étais là , dans la rue , mourant de froid et de faim... je tendais la main , et ils ne m'écontaient pas, ils me repoussaient tous... lorsqu'un homme , qui voit couler mes larmes , s'approche de moi , et me dit : « Quel âge as-tu ? — Hait ans. — Quel est ton père ? — Soldat — Où est-il ? — Mort à Champ-Aubert. — Et ta mère? — Une pauvre ouvrière malade. — Allons la voir!... » Depuis ce moment , elle n'a manqué de rien , il a protégé ses jours ; elle est morte en le bénissant., et moi, orphelin, j'ai retrouvé un père, une famille. .. il m'a élevé, m'a placé près de lui comme son commis, dans cette maison. Où plus tard fl a voulu me donner un intérêt., il l'a exigé...
ZOÉ
Et il a eu raison ! Est-ce qu'il pouvait , soufiirant comme il l'est, diriger lui seul une maison aussi importante?... tandis qu'avec vous, qui êtes jeune , actif, qui travaillez le jour et la nuit., cela va deux fois mieux qu'autrefois ; et il y a deux ans, ce voyage en Angleterre... cette faillite que vous avez prévenue , et qui aurait peut-être entraîné la sienne...
DANIEL
Tais-toi!... tais-toi!... je ne fais que mon devoû*, rien que mon devoir... je lui donnerais mon sang, ma vie, mon bonheur même... qu'il ne me devrait ni remerciement ni reconnaissance ; c'est mon devoir.
ZOÉ
Est-ce aussi par reconnaissance que vous ne voulez pas vous marier, que vous restez garçon?...
DANIEL
Qu'est-ce que ça vous fait?... est-ce que ça vous regarde?...
ZOÉ
Est-il gentil I comme il répond à l'intérêt qu'on lui porte!... Car enfin vous pourriez è présent trouver un bon parti... on vous en a proposé... madame me l'a dit... et vous les avez refusa
LE GARDIEN
DAIfIBL.
De quoi se méle4-elle?... et tous aussi?... et pourquoi, je vous ie demande ?•••
ZOÉ
Pourquoi?... C'est que, voyez-vous, on m'a dit des choses... que je ne peux pas croire , parce que natureUement vous n'êtes pas galant, au contraire , vous seriez même volontiers sévère , bourru, grondeur... C'est votre caractère, vous ne pouvez pas vous refaire. £h bien ! malgré cela, on m'a dit que vous étiez amoureux.
DANIEL, avec colère.
Quelle indignité!... quelle calomnie!... quia pu tenir un pareil propos?...
ZOÉ
Ce n'est donc pas vrai ?...
DANIEL, avec contrainte.
Mol., amoureux!... et de qui?
ZOÉ
De moi, Monsieur...
DANIEL , iree douceur.
Devons, Zoé!...
ZOÉ
Comme il se radoucit !...
DANIEL
Vous êtes bien aimable et bien jolie; mais, comme vous dites , je ne suis pas galant... je n'ai pas le temps d'être amoureux; ça vous fâche?...
ZOÉ
Au contraire, ça me fait plaisir, parce que j'ai un conseil à vous demander.
DANIEL
A moi?...
Oui; j'ai peur, et pourtant j'ai confiance... vous êtes un si honnête homme !... mais, à cause des idées dont je vous parlais tout à Theure, je n'osab pas... et cependant, monsieur Daniel, vous êtes le seul à qui je puisse m'adresser... car je ne peux dire ces choses-là à madame.
DANIEL
Parlez vite.
ZOÉ
Vous savez bien que monsieur et madame , qui ne vont passer à Bièvre que les six mois de la belle saison, avaient besoin d*y laisser, le reste de l'année, une personne de confiance.
DANIEL
C'est vous qu'on a choisie.
ZOÉ
Ce qui est bien terrible ; car , depuis trois mois quej'ysids...
DANIEL
Vous VOUS êtes ennuyée....
ZOÉ
Pas tout le temps. Les deux premiers mois, il
y avait dans le pays beaucoup de monde qui venait de Paris pour la chasse... Cette jeune comtesse, qui est notre voisine, avait dans son chftteau plusieurs jeunes gens qui étaient si élégants, si distingués!... un, entre autres, qui venait toujours jusque dans le petit bois de monsieur...
Pour y chasser?...
ZOÉ
Non, il ne chassait pas, il causait avec moi... et il causait si bien!... il disait qu'il m'aimait, qu'il me trouvait plus jolie que toutes les belles dames, et il s'y connaît; car c'est un noble, un grand seigneur.
DANIEL
Et vous l'écoutiez?...
ZOÉ
Avec tant de plaisir!... Par exemple, il ne voulait plus de nos promenades du soir dans le bois... ça... c'est vrai ; car il faisait froid... Je n'y pensais pas; mais lui , il me suppliait toujours de le recevoir... dans le petit boudoir près de la chambre de madame...
DANIEL
Vous n'y avez pas consenti ?
ZOÉ
Sans doute; à cause des ouvriers.. • ou des domestiques... sans cela...
DANIEL
Vous l'auriez reçu?
ZOÉ
Certainement; il voulait m*épouser...
DANIEL
Et vous pouviez le croh*e !...
Dame ! il me le disait... il me l'écrivait... (Loi
donnant un papier qu*eUe tire de ta poche.) VoyeZ plutôt
ce billet, où il me prie de l'attendre chez moi, la nuit ; et que si je le refuse , il s'éloignera... il ne m'épousera pas...
DANIEL , nvement.
Vous avez refusé!...
ZOÉ
Hélas ! oui... J'ai eu tort, n'est-ce pas?... car il n'est plus revenu... il est parti pour Paris; et moi, depuis ce temps, je m'ennuie à Bièvre... je ne peux plus y rester. Ce mois-ci ne finira pas... et je viens prier madame de me garder ici auprès d'elle ; sans cela , j'en tomberai malade.
DANIEL
Ma chère Zoé!
ZOÉ
Oh ! c'est sûr... Je suis si fâchée de Tavoir désolé, rebuté... aussi ça ne m^arrivera plus... et s'il revient jamais...
PANIVU
Êles-Toun folle?.,, ne voyez- vous pas, Zoé» que ce jeune bomme voulait vous tromper, vous eboser?...
ZOÊ.
Ce n^est pas possible...
Air de Céline, Qae n'étiei-vous là poar l'entendre 1 Ah! ce n'était pas un trompeur.
Car son regard éuit si tendre !
Sa voix avait t«nt de douceur I Il jurait de mettre sa gloire A me complaire, à me chérir...
Eh ! le moyen de ne pas croire ▲ ce qui fait tant de plaisir!
(Ap«rcevaot Aurélie qui entre par la porte à gaueht 4t Tacteor.)
G*e8t madame!...
DANIEL
Sîleoce !... oous reprendrons plus tard cette conversation ; et gardez-vous bien surtout...