M. FRANÇOIS
A la mode de Bretagne...
PRUDHOMME , «^avançant.
Rencontre charmante , parbleu ! ces petites mines éveillées!
(il passe derant les grisetias, qo^il caresse, et se troore nés à nés arec M. François, qoi le regarde et se met à rire. Les petites filles remontent vers le fond. ) PRUDHOMME , stupéfait.
Ah!...
M. FRANÇOIS, bas.
Cesttoi, rabbé?
PRUDHOMME , bas.
Monseigneur !
M. FRANÇOIS, bas.
Chut!
PRUDHOMME, bss.
rentends , ce déguisement!... Soyez tranquille, je vais vous seconder.
BABET, à Prodbomme.
Vous connaissez M. François ?
PRUDHOMME
M. François? oh ! beaucoup ; nous avons fait nos caravanes ensemble.
FRANÇOIS , lui faisant signe.
Hein!
PRUDHOMME
C'est-à-dire nos voyages ; nous nous sommes connus...
FRANÇOIS, l'interrompant.
Dans les aides...
PRUDHOMME
Oui, dans les aides ! (Bas.) Drôle d'état que vous avez choisi là. Monseigneur! ça a Tair d'une épigramme. (Hsut.) Moi, Je me suis lancé dans le commerce, je suis devenu tapissier, marchand tapissier, et , jusqu'à présent, j'ai assez bien lait mes affaires.
(Les grisettes reviennent sur le derant de la scène.) FBANÇOIS.
Oui, fl est assez Uen dans ses meubles.
PRUDHOMME
Grftce à M. François, qui m'a aidé à m'établir , et je lui revaudrai ça, parce que c*est un brave
homme qne M. François, (uim frappe sur répanie) bon vivant! (même geste) oh! oh ! M. François!
(même geste.)
FRANÇOIS, bas et se frottant Pépanle.
Dis donc , l'abbé, tu me déguises trop !
BABET, bas 4 François.
Gomme il est familier avec vous !
FRANÇOIS, bss à BabeC.
Oui , c'est une mauvaise habitude qu'y a prise; mais il nous amusera.
DUBOIS
Et moi aussi. (Bas au prince.) Vive l'iiicogiiîto pour dire la vérité aux princes !
LE PRINCE, de même.
Avec ça que tu te gènes pour me hi dire ailleurs. (Haut.) Ah çà! si nous réunissions les deux repas?
TOUTES
Bien vu!
TOINON
Si ça convient à mon respectable onde.
PRUDHOMME
Sans doute, mes petits amours, ça sera plus gai. ( A mi-voix. ) Et puîB , ma chère Toinon , je te conseille de laisser là notre parenté; personne n'en est dupe.
TOINON
Vous croyez ? à la bonne heure ! ça m^ennuyait déjà d'avoir un oncle , moi qui n'ai que des cousins.
FRANÇOIS, appelant.
Garçon!
(Pmdbomme et François remontent.) JUSTINE , I Toinon.
Ge n'est donc pas ton parent ?
TOINON , bss.
Non , un vieux garçon très-riche , qui veut m'épouser.
BABET , bas.
Tu l'aimes donc?...
TOINON, bas.
Du tout
BABET, bss.
Et tu l'épouseras ? ah ! bien, moi, je ne me marierai que selon mon cœur;
TOINON, bss.
Bah ! si onécoutait son coeur, on n'en finkaft pas.
FRANÇOIS , revenant sur le devant du théâtre.
Voilà qui est arrangé , nous passons la journée ensemble. Et demain, mademoiselle Toinon, c'est chez moi, vous serez des nôtres.
TOINON , minaudant.
Trop honnête ! Il est très-bien ce M. François.
BABET , 4 part. .
Elle lui fait des mines! qu'elle a mauvais ton, cette petite fille!
LE MOULIN DE JAVELLE
TOINON , I Pnidhomme*
Je loi trouve un faux air d*iin homme de qualité; et moi, d'abord , les gens de qualité, c'est ma passion.
PBTJDHOIIME , afec ironie.
Oh ! parbleu! pour vous plaire, il ne faudrait pas moins qu'une altesse royale , ou le régent luimême.
BABET
Ah ! que le del nous préserve de jamais le rencontrer. Un prince qui passe sa vie à tromper de pauvres filles.
PBUDHOMME.
Rassurez-vous, on le lai rend bien.
Air : U Lulh galanê,
TOINON
Est-il possible ? on le trompe parfois !
PBUDHOmiE.
Et pourquoi pas? et princes et bourgeois Sont sujets à ces coups... la trace s'en découvre, Sur le front des héros où le laurier les couTre. ( Avec emphase. ) « Et la garde qui veille aux barrières du Loutre « N'en défend pat» nos rois ! »
TOINON
£h bien ! j'en suis fâchée pour lui , parce que, sans le connaître , j'ai un faible pour cet hommelà...
FBANÇOIS , avec complaisance.
Vraiment!
TOINON
n est si brave, il se bat si bien, etatantde bonnes qualités ; d'abord il aime les femmes, c'est toujours bon signe !
PBUDHOIIME.
Oui, mais il les aime trop , il est trop libertin.
FBANÇOIS.
Ah! ça, c'est un peu la faute de son digne préc^teur ; il a été si mal élevé.
TOINON
Juste! Ce mauvais sujet de Dubois, ah! (a prodhomme.) Par exemple, voilà un homme que je ne voudrais pas envisager ! il est si vicieux I
FBANÇOIS , tousant en regardant Prodhomme.
Hum!
PBVBHOMME, froidemenU
C'est possible , il a deviné son siècle.
FBANÇOIS, riant.
n l'a devancé.
TOINON
Et puis, un homme qu'on dit si médiocre , qui n'a nul talent.
PBUDHOMME, vivement.
Un instant; je vous ai passé les vices , parce que les vices ça peut être une bonne chose , pour parvenu*; mais ça ne suffit pas, et celui qui de rien est devenu ministre, celui qui tient en échec At
beroni et l'Espagne, celui qui, déjouant toutes les coalitions, vient de faire signer le traité de la Triple Alliance, celui-là n'est pas un homme sans talent : un coquin, si vous le voulez, ce sont des mots, et j'y consens ; mais une béte ! non pas» et je le prouverai!
TOINON
Gomme M. Prudhomme prend feu, est-ce que par hasard il aurait la pratique de cet abbé du diable?
PBUDHOMME.
Précisément; je dois meubler son palais dès qu'il sera cardinal
FBANÇOIS.
Eh bien ! par exemple , voilà une prétention...
PBUDHOMME.
n aura le chapeau.
FBANÇOIS.
n ne l'aura pas ! je le jure bien.
PBUDHOMME.
Bah ! qu'est-ce que vous en savez?
FBANÇOIS.
Air du vaudeville de la Famille de l'Apothicaire. Vraiment cela serait nouveau.
PBUDHOMME.
Personne plus que lui, J'espère, N'aura mérité le chapeau.
FBANÇOIS.
Le pape pourra bien en faire Un des plus illustres prélats.
Un évéque , un prince de Borne...
Mais Je le défle, en tout cas, D'en Jamais faire un honnête homme.
BABBT.
Mon Dieu ! laissons tout cela et occupons-nous du dîner.
PBUDHOMME.
C'est juste , le dtner ; garçon ! ( Aux petite» fiUes.) Avez-vous commandé quelque chose?
BABET
Pas encore!
TOINON
Qu'est-ce que nous prendrons ?
PBUDHOMME.
Ce qu'A y de mieux!
FBANÇOIS.
Gela regarde les dames, (ii appelle. ) Garçon !
Des friandises.
JUSTINE
Unematelotte.
FBANÇOIS, appelant.
Garçon!
TOINON
Ah ! oui , une matelotte , c'est ma passion » avec des croûtes.
BABET
Une volaille ! de k friture.
FBAHÇOIS.
Les garçons ne paraissent pas.
TOINON
Ah! c^estquMl y a une noce, une grande société...
BA.BET
Noos n'en finirons pas , si nous ne mettons pas le couvert nous-mêmes.
TOUTES
Oui , oui , mettons le couvert.
BA.BET
Vous nous aiderez , monsieur François.
FfilNÇOlS , souriant.
Volontiers.
BàBET t <^ux grûettes.
Allons vite chercher des verres , des assiettes.
TOUTES
C'est ça 1
(Elle» te dûpenaot au food et sortent de dilTérenU côtés. Le prince et Dubois restent seuls sur le derant 4e la sc^ne. Ils se regardent un instant, sans parler.) DUBOIS 9 à mi-voix.
Gomment, Monseigneur, vous u moulin de Javelle !
LE PaiIHGB*
Pourquoi pas ? tu y es bien , Tabbé I
DUBOIS
Et pour une grisette !
LE PRINCE
C'est vrai ; je suis amoureux fou ! Je l'aime plus que je n'ai aimé dans toute ma vie.
C'est beaucoup dire; je ne m'étonne plus si on nevous voitplusnullepart; plus de petits soupers, vos bons amis, Noce et Saint-Simon, jettent les hauts cris, et l'autre jour à l'Opéra, à la reprise de Cadmus^ la petite Florence et la Maupm voulaient m'arracher les yeux.
AIR du Yaadevillo de Partie et Revanche, Elles criaient à la disette:
El certes n'aaraient pas prévu Que , près d'une simple grisette , Mon noble élève, à notre inia.
Prenait des leçons de verta 1 Ij'y persistez pas davantage.
Car mon orédlt en baisse de moitié.
LE PRINCE
Gomment cela ?
DUBOIS
Quand vous devenoi sage , Chacun me croit disgracié!
Oui, Monseigneur, quand vous détenez sage. Chacun me croit disgracié !
£t je vous prie de ne plus vous déranger.
LE PRINCE
Ah ! mon a^^i, celles;! , ce n'est pas comme les antres.
DUBOIS , ironiquement.
Je sais bien, la dernière n^jmuis conneles autres, elle est la dernière.
LE PRINCE
Une vertu I
DUBOIS , de même.
Eb magasin I je ne la connais done paB ?
LE PRINCE
Je l'espère bien , parbleu ! imagine la candeur en personne , et si Jib dois bénir le hasard qui me Ta fiit rencontrer. Il y a on mois environ , à la nuit tombante, je me rendais dans le jar^ du palais , sous ce costume , pour certaine aventure. J'aperçois, dans me allée, un groupe de mauta» sujets de notre connaissaiice, poussant de longs éclats de rire , et courant çà et là ; je m'aj^iiroche pour prendre part à la joie ; c'était une pauvre jeune fille qu'ils poursuivaient de leurs propos malins, de leurs discours fort peu édifiants; pâle, tremblante, la pauvre enfant cherchait en vain un refuge , et ne savait où fuir ; je parais , et soudain elle séance, se jette presque dans mes bras, en me criant d\ine voix émue : Monsieur! monsieur ! votis paraissez un honnête homme; de grdee, protégez-mai, ne souffrez pas que Von mHnsulie ! Un coup d^œil éloigne aussitôt les indiscrets, et juge de ce que je devms, envoyait près de moi cetie figure ravissante, ces yeux baignés de larmes ; c'était le del qui me Peavoyait,
DUBOIS
Uradressaitbien!
LB PBIVCI.
Tu te trompes! sa confiance, soa abaadtm, m'inspirèrent un respect que jamais grande dame ne me fit éprouver. Dès ce moment, je la vis tons les jours ; et chaque jour je Taimai davantage; tu penses bien que pour être accueilli , il a Mlu promettre d'épouser...
DUBOIS
Elles demandent toujours cela poor la forme; ça metlianocenoe à son aise.
Ohl c'est séneax; eUeestdNmesévérhé... enfin, l'abbé, tu ne me croiras pas; mais^ Jasqul présent...
DUBOIS
Gomment! Moaseigoew, depuis un mois?...
LE PRINCE
Foi d'Altesse!
DUBOIS
Quelle inconséquence!
LE PRINGB.
One veox-tu, elle m'impose! et puia elle est à bonne, ai aimante; je crois vBaimeat que j'ai ém scrupules. Mais te voilà, je me retrouve! Il faut qu'elle soit à mai, Il le fiMtà tout prùl éméjfi
LE MOULIN DE JAVELLE
sn
iMûdfe «omiatM! et si ette m'aime déjà sons le nom de François , erois-to qu'elle poisse me résister quand elle saura qui Je sais 9
DUBOIS , woonant U tète.
Hom! prenez garde, Tamour est une étrange chose , que l'on ne commande pas.
Ll PRINOE» gaiement.
Eh bien 1 moi, Je te commande à toi , qn! n'es pas l'Amour , de me seconder, d'avoir de Pesprit, de trouver un moyen pour me ménager ce soir un téte-à-téte avec Babet : d'abord , tu occuperas «es petites.
DUBOIS
Ahl Monsdgnenr, J'ai bien d'autres aiftdres; oe diable d'Alberoni , qui ne mesort pas de la tète.
LB PHINCB ) avec impatience.
Bah 1 Alberoni , nous le retrouverons toujours, tandis que Babet...
DUBOIS
La vieille Maintenon intrigue.
LE PBINGB.
Un reste d'habitude.
DUBOIS
La Du Maine remue del et terre.
LB PBIHCB.
Bon! elle a assez à faire de mettre un peu d'ordre dans ses amants.
DUBOIS
Et Gellamare lui-même...
LE PRINCE
11 ne pense qu'à ses mattresses.
Mais il conspire à ses moments perdus, et un ambassadeur en a tant.
LE PRINCE
Folie! Je ne veux pas que tu me parles d'affaires aujourd'hui ; je ne veux songer qu'à Babet ; et si tu ne m'aides pas...
DUBOIS
Mol , vous aider ! et la décence , et les convenances ; tout ce que je peux vous dire , c'est que ce soir , en reconduisant ces demoiseÛed, car il faudra bien les reconduire, je pourrais combiner un embarras de fiacres , pour que vous vous trouviez dans le vôtre , seul avec Babet ; mais m m'fW demandez pas davantage.
LE PRINCS, TembrMiant.
Ah ! tu es le héros des abbés !
DUBOIS, hiunblement.
Monseigneur , Je ne suis que l'abbé d'un héros !
LE PRINGl*
Ghit! ee sont elles!
( Le» griiette» reriennent en taatant , en dansant et pottaat
des ▼erres, de» aniette» et du linge.)
• TOUTBS»
Voilà! voilà!
Ce n'est pas sans peine.
TOINON
Nous pouvons mettre le couvert au numéro 10.
BABET
En attendant le dîner, Toinon va nous faire des crêpes.
JUSTINB ot LES GRISETTES.
Ah ! oui , des crêpes ; elle les fait excellentes.
TOINON
Monsieur Prudhomme , vous les retournerez.
DUBOIS
Mol?
TOINON
Bt ne les Jetez pas dans les cendres.
DUBOIS
Par exemple...
LE PRINCE , bas.
Allons, l'abbé, un peu de complaisance, retourne les crêpes, puisque ça les amuse; depuis que tu es ministre, tu n'es plus bon à rien.
(Il va auprès de la table avec les autres grtsettes.) TOINON, 4 Prudhomme, lui jetant un tablier 4 la figure.
Allons, monsieur le chef, habit bas, et ne faites pas la moue , je vais aller chercher de quoi
faire la pâte; et (lui passant u main sous le menton) Si
VOUS êtes bien gentil , pour votre récompense. Je VOUS chanterai au dessert la nouvelle chanson du cocher de Verthamont sur ce vilain Dubois.
DUBOIS
Hein?
TOINON , ehantant en mettant une serviette devant elle.
w Où allez-voas, montiear Tabbé, » Vous allez vous casser le nez ; M Vous allez sans chandelle » Eh bien!...»
Vous verrez, elle est très jolie. Venez, Mesdemoiselles.
B4BBT, au prince, lui donnant des assiettes.
Portez cela , monsieur François.
LE PRINCE , en riant.
C'est délicieux !
BABET
n va tout casser. Ah! que les hommes sont gauches!
(Elle» Temmëpeal en riant, et sortent par le fond 4 gauche, )