‹ Œuvres complètes de M. Eugène ScribeChapitre 61 sur 756 · SCÈNE XV · texte numérisé non relu

SCÈNE XV

Les Précédents, excepté GUSTAVE, qui vient de

sortir.

(Feiid«nt Taparté de la scène précédente, des domestiques ont pré|>aré des sièges autour de la table. If. de Kernonek, madame Dciperriexs, et les autres actionnaires qui

étaient en groupes i vont s'asieoir. On va se placer & droite et I gauche , de manière que tout le monde soit assis quand Pififart se trouve à son bureau. — Il y a de tous lescOtés des conversations particulières , un chuchotement qui cesse quand PiiTart commence à parler. (ChUt ! silence ! ) Le domestique, s'approchent de Piffart, lui présente le portefeuille et plusieurs papiers. )

PIFFART.

C'est bien... l'acte de société... les papiers relatifs... ( Ras à Labourdinière , qui se trouve I la droite. )

Tu sais ce dont nous sommes convenus ?

LAROURDINIÈRE , de même.

Oui, Monsieur.

PIFFART.

A ton rôle.

LABOURDIIflÈRE.

n est là.

(il va se placer sur le devant I droite. ) PIFFART , I de Kemonek et à madame Desperrien , leur montrant le portefeuille.

Aussitôt la séance terminée , nous réglerons ensemble ; faites-nous seulement l'honneur d'y assister, cela vous coûtera peu, et vous prouvera peut-être qu'on vous avait fait de faux rapports sur notre situation.

DE KERNONEK. et MADAME DESPBRRIBRS.

Volontiers.

( Ils prennent place chacun à Textrémité dneerele, madame Desperriers I droite , M. de Kernonek à gauche. Labourdinière se place auprès de madame De^erriers, M. Trem- Llin est derrière elle ; PiiTart va se mettre à la table qui est au milieu du théâtre ; I sa droite et à sa gauche sont les actionnaires rangés en demi-cercle , et sur plusieurs rangs. )

PIFFART.

Messieurs , jamais les opérations commerciales et financières n*ont été hérissées de plus d'entraves et de plus de difficultés. Jamais plus de pièges n'ont été tendus aux capitalistes, plus d'appâts offerts à leur crédulité , plus de précipices ouverts sous leurs pas. Ce n'est donc qu'après avoir bien exploré au flambeau de l'expérience le point du départ , la route à parcourir, et surtout le but , que J'ose aujourd'hui. Messieurs, vous rassembler chez moi, pour soumettre à vos lumières et à votre approbation une nouvelle entreprise.

MADAME DESPERRIERS.

Qui, d'avance, est reconnue impraticable , je lésais.

( Un léger murmure qui augmente toujours et ne cesse que

lorsque Grifort demande la parole. )

PIFFART.

Qui VOUS l'a dit ?

MADAME DESPERRIERS.

Des gens qui s'y connaissent.

DE RERNONEK.

Et qui Tont déclarée impossible.

TBEHBLIN.

Permettez donc , Messieurs , si c*cst impossible, c'est bien différent.

HARDY 9 qui est i gauche derrière de Keraonek.

Qu'est-ce que cela fait? il faut toujours voir.

TREMBLIN.

M. Hardy ne doute de rien.

HARDY

Et M. Tremblin a toujours peur.

TREMBLIN.

Certainement; j'ai peur de ne pas gagner assez.

GRIFORT 9 nx fond et à droite , se Icrant et parlant très-baat.

Messieurs , je demande la parole.

PIFFART.

Je ferai observera monsieur Crifort que je n'ai pas encore expliqué l'affaire.

CRIFORT.

C'est justement pour cela, quelle qu'elle soit et sans la connaître, que je soutiens que Ton doit écarter les projets dispendieux, les projets ruineux. Voyez, Messieurs, à Londres, le chemin sous la Tamise, c'est superbe; mais quelle dépense pour les actionnaires l

CLAIRÉNET, à gauche.

La dépense n'y fait rien.

HARDY

M. Clairénet a raison.

CLAIRÉNET, te levant.

C'est le produit qu'il faut voir, le résultat avant tout. Qu'est-ce qu'il nous en reviendra? et quel sera ledividende? Le dividende , Messieurs .voilà le grand mot.

TOUS

Oui , oui , le dividende.

DE KEBNONEK.

Eh bien 1 vous n'en aurez pas; car, moi qui connais l'entreprise, je soutiens que dans les puits artésiens , on s'enfoncera , et qu'il n'y a pas d'eanàboire.

( Un munnore qyi dure jwqu^à ce que tout le monde

•e lèfé. )

TBEHBLIN.

Ah! mon Dieu!

GRIFORT.

n s'agit de puits artésiens... je ne donne pas là<ledans, et si je l'avais su, je n'aurais pas pris la peine de venir ; je retire ma souscription.

TOUS, se levant.

Moi aussi , je demande la mienne.

Air : Non, non Je ne partirai, CHOEUR.

Non , non , morbleo ! je ne veux point. Je n'entendrai rien sur ce point.

PIFFART.

Ne ]ugei pas d'avance , Un instant de silence.

Monsieur Crifort Fa pris si haut, Qu'on n'entend rien.

Cest ce qu'il fauU Non, non, morbleu ! je n'en veux point. Je serai ferme sur ce point.

( Après le chœur , beaucoup de confusion -, on se mêle , on met son chapeau , on va sortir. ) PIFFART , criant au milieu du bruit.

Et moi. Messieurs, je demande la parole.

CLAIRÉNET , qui est passé à la droite.

Silence ! Messieurs , il faut l'écouter; écoutons.

TOUS

Oui , oui , écoutons.

(chacun va s'asseoir, sans qu'il »oit nécessaire que ce soit aux mêmes places. Crifort se trouve I gauche auprès de Hardy , Desperthes à gauche , et Clairénet à droite ; on s'assied sans précipitation , lentement. ) PIFFART, avec chaleur.

On ne m'a pas même laissé développer l'entreprise que j'ai conçue , et déjà on la dénature , on la déprécie ; je ne m'attendais pas à trouver ici des adversaires, des ennemis.

TOUS

Oh ! des ennemis.

PIFFART, vivement.

Oui , Messieurs , des ennemis , tranchons le mot. Qui les a fait naître ? les succès que j'ai obtenus , la fortune que j'ai déjà acquise. C'est un malheur, et je me résigne; mais Je leur demanderai seulement conunent ils peuvent critiquer d'avance un projet qu'ils ne connaissent même pas.

DESPERTHES, à gauche, auprès de If. de Keraonek.

Mous le connaissons.

Oui, oui, nous le connaissons.

DESPERTHES.

Il s'agit de convertir en prairie la plaine des Sablons.

CRIFORT , de sa place, à gauche.

On nous a tout raconté. *

PIFFART.

Et qui donc?

CRIFORT.

Quelqu'un qui est dans votre intimité.

PIFFART.

Je vous défle de le nommer.

LABOURDINIÈRB , avec Berté et se levant.

Il est inutile de le demander ; c'est moi. Monsieur.

PIFFART.

Vous, Monsieur, à qui, dans mes dernières opérations, j'ai fait gagner des sommes considérables ! vous que je devais croire mon ami!

LABOURDINIÈRE.

Votre ami ! non , Monsieur; je rends justice à vos immenses talents administratifs, à cette haute connaissance des affaires qui vous rend si lier, et

LES ACTIONNAIRES

qae je ne nie point; Je voos estime, en on mot, mais je ne vous aime point; et quelque tort que puissent me faire votre crédit, vos liaisons, vos puissantes protections, nous ne sommes pas ici pour nous faire des compliments; nous y sommes pour défendre nos intérêts, notre argent

GLAIBÉNET.

lia raison.

TOUS

Oui, il a raison.

HARDT.

Je pense comme Im*.

TREMBLIN.

(Test un homme qui n'a pas pem*.

DESPEBTHES.

C'est un bon citoyen.

lâbovrdinière.

Si raffaire était bonne , je le dirais. Avant de la connaître, je la croyais telle ; j'en ai parlé dans ce sens à plusieurs de ces messieurs, qui peuvent Tattesler.

Cestvrai.

DE K.ERNONEK.

C'est vrai , à moi tout le premier.

LABOUBDINIÈBE.

Mais depuis ce matin je Tai examinée, je Pal approfondie ; je la trouve mauvaise, je la trouve détestable; et je le dis, jamais les puits artésiens, qui, du reste, sont une admirable invention, ne pourront s'établir dans la plaine des Sablons.

(Murmure général.) PIFFART.

Je vais répondre par un mou

LABOUBDINIÈRB.

Et moi, par des faits. (Hoatruit de* ptpien.)

Void Favis unanime de la compagnie Flachat ; car je ne marche qu'avec des preuves; lisez plutôt.

DESPEBTHES.

C'est un actionnaire qui s'y entend.

TBEHBLIN.

En qui on peut avoir conGance.

GLAIBÊNET , qui a In le papier.

C'est évident , c'est décisif.

GBIFOBT, à hante roix.

Il n'y a rien à répondre.

TOUS , le levant.

Rien à répondre.

PIFFART, criant encore pina haut.

Qu'un mot , Messieurs , un seul mot; c'est qu'il ne s'agit point ici de la plaine des Sablons, que Je n'y ai jamais pensé , et que mon opération porte sur les forêts de la Bretagne.

TOl'S.

Ah I comment!

DE KEBNONEK et MADAME DESPEBBIEBS.

Qu'est-ce que vous me dites là ?

DESPEBTHES.

C'est bien différent.

TBEMBLIN.

Je ne savais pas cela.

HABDT.

n faut voir.

TOUS

n faut voir.

CBIFOBT.

Messieurs, sUence! il fautl'entaidre.

PIFFABT.

C'est ce que je demande depuis une heure,

CBIFOBT.

Il fallait donc le dire.

( Tout le monde ae rasMÎt et fait ailence. )

Messieurs, vous savez, comme moi, à quel point ont renchéri les bois de construction et le bois de chauffage ; pour ne parler que de ce dernier, et vous soumettre des chiffres qui soient à la portée de tout le monde... la voie de bois revient ici de trente-six à quarante francs ; il y a des cantons en Bretagne où elle revient à cinq francs, et même à trois francs.

DE KEBNONEK.

C'est vrai ; je suis du pays.

TBEMBLIN , bas à madame Desperriers et I Laboordinière.

Ce monsieur qui dit toujours c*est vrai a l'air de s'entendre avec lui.

LABOUBDINIÈBE, de même.

C'est possible.

MADAME DESPEBBIEBS, virement.

Du tout. Messieurs, c'est mon frère, un riche propriétaire de la Bretagne.

TBEMBLIN.

Pardon, Madame.

PIFFABT.

Frappé de cette différence , qui pouvait amener d'immenses bénéflces , j'achetais depuis longtemps par-dessous main , et à très-bon compte , tout ce qid se trouvait à vendre dans ce pays : les domaines de Kerkado , de Kerkadek, de Versek, et deUeusek.

DE KEBNONEK.

Ah ! mon Dieu! tous mes voisins.

PIFFABT.

Propriétés inconnues, de plusieurs milliers d'arpent!». Il me manquait un point central qui servit de base et de chef-lieu à mon exploitation , lorsque s'est présentée une occasion superbe que je me suis hâté de saisir; une terre qui vaut plus de deux millions , la superbe propriété de la Guicbardière vient d'être acquise par moi pour sep^ cent mille francs.

DE KBRIfONBR.

Dieu! sijeFavaissu.

TOUS

Qu'est-ce donc?

DE KEBNONEK.

C'est moi qui en étais propriétaire.

TOUS

Vous, Monsieur?

DE KERHONEK.

Ehl oui, sans doute. C'est treixe cent mMle francs que je mets dans la poche de monsieur.

PIFFART.

Pardon, Monsieur, je ne vous ai pas forcé de vendre. C'est tous qui me l'avez proposé, et qui même étiez satisfait du prix.

DE KERNONEK.

Parce que je ne me doutais pas qu'il y eût spéculation.

PIFFART.

Je n*étais pas obligé de vous le dire , et ce secret, même nécessaire à la réussite de mes projets, a donné naissance à mille bruits divers, induit en erreur plusieurs de ces messieiuv, à commencer par M. de la Bourdinière qui se croit si fin et si habile.

TOUS

Ahlahl ahl

LABOURDINIÈRB, affeeUnt U colère.

Monsieur!

TREMBLIN , à Labonrdinière.

U est de fait qu'il l'est plus que vous.

(chuchotement de» actionnaires qui ont Tair de se moquer de Labourdinière. )

LABOURDINIÈRE.

Un instant , Messieurs , un instant ; il faut voir. .. Je ne nie pas qu'au premier coup d'oeil l'affaire ne paraisse magnifique et établie sur les bases les plus avantageuses; mais cela ne suffit pas.

(Nouveau mouvement. ) TREMBLIN.

n a raison , cela ne suffît pas.

DE8PBRTHE8.

Il faut voir la fin.

CLAIRÉNBT.

Le produit clair et net , ce que nous appelons le dividende.

TOUS

Oui, oui, le dividende.

PIFFART.

Il ne me semble pas, Messieurs, qu'il puisse être douteux. Voici d'abord les sous seing privé qui établissent mes droits à ces propriétés , l'estimation de leur valeur par experts, par le produit

des impôts. ( Montrant les papiers qui sont sur U table. ]

Voyez, examinez, ainsi que les prospectus lithographies qui y sont joints, et c'est comme acqué-

reur d'immeubles de plus de trois millions que je fiens vous proposer de vous associer à mes bénéfices , que Je vous appelle comme actionnaires de la société en commandite dont je suis le gérant, et qui a pour but l'achat et lexploitation générale des forêts de la Bretagne.

GRIFORT.

Cela me parait fort beau.

(Murmure de satuCaction.) DESPERTHES , de même.

 moi aussi.

LABOURDINIÈRE.

Attendons encore.

HARDY, se levant.

Attendre , pour que d'autres s'emparent de l'affaire. Qui ne risque rien n'a rien.

CRIFORT.

M. Hardy a raison.

HARDY

En avant!

TREMBLIN.

Prenons garde.

DE KBRNONEK, se levant.

Oui , Messieurs , prenons garde ; car moi aussi je suis actionnaire. J'ai quarante actions , et de plus, comme ancien propriétaire, je connais le terrain. On vous a dit, '^Messieurs, que la voie de bois, qui coûte à Paris quarante francs , ne revenait chez nous qu'à cent sous ou trois francs : c'est vrai; mais pourquoi?

TOUS

Od, pourquoi?

DE KERNONEK.

Cest quil n'y a aucun débouché , aucun moyen de transport. La ville la plus proche est à huit ou dix lieues; il faut donc consommer sur place ; et comme il y a chez nous plus de bûches que de consommateurs, on ne peut jamais tout brûler, et le bois est à rien.

VoUà.

PIFFART.

Parce qu'on ne sait pas l'utiliser , et c'est à quoi j'ai pensé d'abord. J'établis au centre de Texi^itation une fonderie en fer dont les produits seront immenses , vu le bon marché des combustibles et les besoins de la population.

GRIFORT.

11 a raison , c'est superbe.

HARDY

C'est une affable magnifique.

GLAIRÉNET.

Dans le genre du Creuzot.

LABOURDINIÈRE.

Cela ne parait pas encore prouvé.

LES ACTIONNAIRES

HARDY, se lerant.

Parce que vous lui en voulez.

CBIFORT , de même.

Parce que tous êtes son ennemi , et que vous foulez nuire à la société.

TEEMBLIN» de même*

Il 7 à toajonrs comme cela de faux frères.

TOUS

Cest Indigne.

LABOUBDINIÈBE , criant.

Et les moyens de transport, puisqu'il n*y en a pas?

(Grand lilence.)

PIFFABT, & Labourdioière.

Comment, Monsieur, que dites-vous?

LABOUBDI?IIÈRE.

Les moyens de transport, puisqu'il n*y en a pas?

PIFPABT, de même.

rétablis un chemin en fer, qui ne nous coûtera rien, grâce à notre fonderie.

TOUS

Il a raison.

hardt; Un chemin en fer; admirable.

GBIFOET.

C'est deux cents pour cent de bénéfice.

CLA1BÉNET.

Clair et net

PIFFABT.

CLùr et net, année commune.

TOUS

Année conminne !

PIFFABT.

Qn*avez-vous à répondre?

LABOUBDINIÈBE.

C'est différent , je D*ai plus d*obJections.

HABDY et TOUS LES AUTRES.

C'est bien heureux.

LABOURDINIÈRE.

Uonsieur, mon suffrage ne sera pas suspect Le projet, tel qu*il est maintenant, me parait une très-belle conception , et la preuve , c'est que je demande mes actions.

TOUS

Moi aussi.

Air : AmiSf toiei le Jour qui vient de naître.

•CHOBUE.

Afant qu'ailleurs le brait ne t'en répande, Bépécbonf-noat , prénom des aeiiont ; A cent peor cent il se peut qu'on les Tende , Noos pouTons tons gagner des millions.

HARDY

OA les prend-on?

Cest en bas, A ma ealsse.

CRIFOBT.

Vous le saTCz , j'en ai trente.

PIFFABT.

Oui , J'entends.

CLAIBÉNET.

Moi ceçt.

DESPBETHES.

Deux cents.

LABOUBDINIÈBE.

Moi , j'ai votre promesse, Il m'en faut vingt.

MADAME DESPEBBIEBS.

Que n'en ai-je trois cents !

CHOeUB.

Avant qu'ailleurs le bruit ne s'en répande, Dépéchons-nous , prenons des actions; A cent pour cent, il se peut qu'on les vende. Nous devons tous gagner des millions.

( III entrent tout dan» le cabinet de PiiTart, qui y entre aveo eux. Après la tortie des acUonnalrea, deux domestiques emportent la table. )

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