‹ Œuvres complètes de M. Eugène ScribeChapitre 649 sur 756 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Les Précédents, LA REINE , LA PRINCESSE , LES Femmes de la Reine.

LA BBINE , entrant par la droite.

Déjà ici. Messieurs? Est-ce que par hasard vous faisiez la cour à ma toilette ?

( Elle t'aiaied auprès de la toilette ; let femmea ae tiennent derrière aon fauteuil. }

VASSAN.

Madame , on pourrait s'adresser plus mal ; n'estelle pas chargée de reproduire les grâces de Votre Majesté?

LA REINE , aouriant.

Je suis sûre, monsieur de Lauzun, que vous n'auriez pas pensé celui-là.

LAUZUN

Pire encore , Madame ; mais le respect du moins m'empêcherait de le dire.

LA REINE

Vous êtes des flatteurs.

(BUe a*a»ied à aa toilette, entourée de aea femmea. Lea unea arrangent aa coiffure , les autrea attachent à une robe blanche une garniture de fleurs naturellea.) LA PRINCESSE.

Votre Majesté ne met pas de rouge ce matin ?

LA REINE

Non, ce soir seulement : on est si pâle aux bougies I ( A Lanaun. } Dites-moi donc , monsieur

de Lauzun , ce que vous devenez, (bm.) Hier soir, chez la princesse , je mourais d'envie de jouer gros jeu. Vous savez que je ne le puis qu'en cacbette et par procuration ; car si le roi le savaiL.. et justement vous ne paraissez pas.

LAUZUN , de même.

Désespéré de n'avoir pas pressenti le désir de Votre Majesté. Toutefois , qu'elle se console ; car ailleurs j'ai beaucoup perdu.

LA REINE, de même.

Vous auriez gagné pour moi. (Haut.) Eh bien! Messieurs, vous avez vu notre comédie ? Mais, n'est-ce pas que nous ne sommes pas si détestables, pour des amateurs; quoi qu*en ait dit certain mauvais plaisant , que c'était « royalemeDi mai jouer!»

LAUZUN , qui eat pa«é entre de Va»an et la prineew.

Oh ! quelle injustice ! il est impossible d*é(re plus séduisante que Votre Majesté dans Colette.

LA PRINCESSE

Aurons-nous demain une seconde représeitation?

LA REINE

Non , nous aurons demain soir un concert sv la terrasse de Trianon.

VASSAN.

Effet magique , enivrant ! Ces taistroneBts i vent placés derrière ces massife d'arbres, aaiilieu de la nuit , c'est à vous rendre sylphe !

LAUZUN

Et puis tout ce qu'on y entend est si délideoxt

LA REINE

Pas toujours, (a la pnnceaae.) Témoitt DOtre dernière rencontre où nous avons entendo quelques petites vérités assez piquantes.

VASSAN.

L'on aurait osé , pendant le concert dâicien?

LA REINE

Eh ! mon Dieu oui ! et je vous réponds que les paroles valaient encore mieux que la musique.

LAUZUN

Eh I qui se serait permis ?.. •

LA REINE

Un jeune homme qui était venu s'asseoir sor le banc où je m'étais placée avec la princesse.

VASSAN.

Et vous ne lui avez pas ordonné de se r^ tirer?...

LA REINE

Pourquoi? D nous regardait beaucoup, ma» ne nous connaissait pas; son action n'avait n'es d'inconvenant. D'ailleurs le piquant de la sitoitioB m'amusait; on a si peu l'habitude d'attaquer la reine devant moil et je ris de la surprise de ce jeune homme . si jamais il me reconnalL

SALVOISY.

TASSàN.

Use croira perdu I

LA. REINE

Je ne le pense pas.

LA PRINCESSE

On plutôt, de votre ennemi qu*il était, il deviendra votre partisan , votre admirateur.

LAUZUN

FhmaisI peut-être est-ce déjà fait; car M. le lieutenant de police me parlait hier d'un original qui , depuis quelque temps , se trouve toujours sur le passage de Votre Majesté, et fait tous ses efforts pour pénétrer jusqu'à elle ; efforts jusqu'à présent inutiles.

LA REINE

A coup sûr ; car c'est la première nouvelle. Eh bien?...

LAUZUN

Eh bien ! Madame , les singulières démonstrations de ce personnage, le langage passionné avec lequel il exprime son admiration pour Votre Majesté , l'ont fait remarquer de tout le monde.

LA REINE

En vérité?

LAUZUN

Au point que chacun ne le désigne plus que sous le titre de l'amoureuœ de la reine.

L'amoureux de la reine 1

LAUZUN

Oui , Madame ; et je ne sais pourquoi , car c'est un titre que nous réclamons tous.

LA REINE

Et vous dites qu'il me suit partout?

LAUZUN

Partout où il peut pénétrer: à l'Opéra, à la messe , dans les galeries.

LA REINE

C'est étonnant que je ne l'aie pas remarqué!

LAUZON

Hier, toujours à ce que m'a dit M. le lieutenant de police , il est resté trois heures à la grille , par une pluie affreuse!

LA REINE , arec compaïuoD.

Quelle folie ! et saii-on qui il est , d'où il vient?

LAUZUN

Communlcatif sur un seul point , 0 est muet sur tous les autres.

LA PRINCESSE

Je suis de l'avis de M. le duc: Je croirais assez que c'e$t l'homme de la terrasse.

Quelle idée 1 et comment imaginer que des sentiments aussi hostiles que les siens aient été changés par un quart d'heure de conversation?

LAUZUN

Un quart d'heure ! mais il vous a souvent suffi d'un coup d'œil; et d'après tout ce qu'on m'a raconté de son assiduité et de sa persévérance silencieuse , c'est une cour dans toutes les règles.

LA REINE

Monsieur de Lauzun...

LAUZUN

Oui , Madame , il faut dire les choses comme elles sont , et Votre Majesté le rencontrera quelque jour errant dans les bosquets de Versailles dont il ne peut s'éloigner.

LA REINE , M leTant.

En vérité , Messieurs, il faut bien peu de chose pour donner carrière à votre imagination. Un gentilhomme de province , si toutefois c'est celui que nous croyons , car tout le monde en parle et personne ne l'a vu, pas même moi, ce pauvre jeune homme , qui ne connaissait peut-être rien de plus beau , avant de venir id , que les tours de son gothique château, ne pourra pas se rassasier tout à son aise des spectacles, des cérémonies et des merveilles de Versailles, sans que son admiration pour la cour ne soit transformée aussitôt en amour pour sa souveraine, et les gens qui m'approchent, qui m'entourent, accueillent et répètent de pareils bruits!

LAUZUN

Je suis désolé d'avoir blessé Votre Majesté.

Me blesser! et en quoi? Pensez-vous que je fesse attention à de pareilles folies?

LAUZUN

C'est justement pour cela que je me suis permis une plaisanterie...

LA REINE

Dont Je ne veux plus entendre parier. Cest bien , qu'il n'en soit plus question, (a u pniMMM.) Qu'y a-t-il ce matin ? Avez-vous quelque demande , quelque pétition qui me soit adressée?

LA PRINCESSE

Non, Madame.

LA REINE

Tant pis ! J'aurais voulu rendre service à quelqu'un, cela m'aurait rendu ma bonne humeur.

LA PRINCESSE

N'est-ce que cela ! que Votre Majesté se rassure , je crois que J'ai ce qu'elle désû*e...

LA REINE

Parlez vite!

LA PRINCESSE

Une pauvre jeune fille , que les concierges du château ont beau congédier et qui revient tous les matins en disant : Je veux parler à la reine. Je l'ai aperçue aujourd'hui dans la cour, assise sur une borne , et pleurant ; Je lai ai demandé ce

qu'elle voulait : Je veux parler à la reine ; je n*ai pu en tirer d'autre réponse , et J'attendais que Votre Majesté fût seule pour lui recommander ma protégée.

Là REINE.

Que je la voie. Qu'on me l'amène sur-le-champ.

( Un huÎMier parait. ) Sur-le-Champ I LàUZUN*

Si Votre Majesté me le permet, Je cours la chercher...

LÀ BBINB.

Ah ! Je conçois I dès qu'il s'agit d'une Jeune fllle... Est-elle jolie?

Là PRINCESSE.

Charmante !

LA RBINR.

M. de Lausun l'avait deviné; et son empressement...

LAUZUN

Prouve le désir de plaire à Votre Majesté*

Désir intéressé , dont il faudra vous savoir gré ; n'importe, j'y consens, (m. de La«Mo aon, u mut

te retourne vera rhaimer. ) Eh bien ! quft VOUle^VOUS

encore , et que &ites-vous là ?

l'huissier.

Mille pardons, Madame 1 je voulais parler à M. le marquis de Vassan«

LA lElNB.

Est-ce un secret?

VASSAN.

Non , vraiment; dis tout haut.

l'huissier.

C'est monsieur votre neveu qui vous attend , qui s'impatiente , qu'on ne peut pas retenir, et qui menacede parcourir tout le cÛiteau sans vous, si vous tardez davantage.

VASSAN.

Sans mol.. ( a part. ) Diable ! diable ! jV cours. ( Haut k la reioa. ) Un provindal qui n'a jamais vu Trianon , et à qui je veux procurer ce plaisir. Sa Majesté n'a pas d'ordre à me donner ?

( Signe négatif de la reine. Il tort Tirement par la droite, suivi de rhoinier. Au même moment entrent par leibnd II, de Lausun et Louise. )

SCiNB IIL

Les Précédents, M. de LADZtJN et LOUtSE.

LAUZUN

Voici, Madame, la charmante fille que je me sois chargé de vous présenter.

Approchez, mon enfant; que voule^vous?

Je veux parler à la reine*

LA princesse, I Louise.

Vous êtes devant elle.

LOUISE

C'est-i possiblel ah ! je crojais qie oe bien plus eADrayant.

LA BBINB.

Je vous semblals donc bieft t«rrible P

LOUISE

Damel rien qu'à la peine qie j'ai eue pour arriver, je me disais : Qu'est-ce que ça s'ra donc quand J'y serai; eh bieni pas du tout, ce que vous m'aves dit m'a d^à rassurée et donné boa espoir*

LA REINE

Je ne vous ai encore rien dit.

LOUISE

C'est vrai; mais vous m'avez regardée d'an m qui voulait dire : Courage, mon enfant ! et je me suis dit :Celle4à, du moins, n'est pas fière et dédaigneuse; elle est avenante, elle est chahtiUe; eicuses. Madame, si je me suis trompée.

LA PRINGESSB, àdMii-roU.

Prenez donc garde !

Mais je serais si heureuse si je pouvais obtenir de votre bonté...

LA PRINCESSE

Vous voulez dire de Votre Majesté.

LA BBINB.

Non , non, laissez-la parler. C'est à ma bonté • n'esi-oe pas, que vous vous adressez? cela vaut beaucoup mieux ; répondez , d'où venez-vous ?

LOUISE

De par delà Clermont-en*Argoniie , d'où je suis venue à pied à Versailles, pour parler à là reine...

LA REINE

Nous le savions déjà ; mais que voulez-vous lui dire à la reine?

LOUISE

Ça s'ra un peu long à vous raconter, et je suis bien fatiguée.

( Elle prend le fauteuil qui est devant la toilette et %*màeA» \ LA PRINGESSB.

Que faites-vous? on ne s'assied pas devant la reine.

LOUISE , restant toujonn a«iie.

C*ést-i vrai, Madame? c'est que depuis deux Jours que je ne me suis pas seulement reposée on instant, je me sens des faiblesses dans les jambes.

LA REINE , lui appujantla main tur r^aule.

Restez , restez , de grâce I

Merci , Madame, Je l'aime autant (se retoo»nt

vers la reine qui est debout appuyée sur le dot du fanteoil.)

Ëh bienf Je vous disais donc qu'on me mmmt

SALVOISY-

Louise, Louise tout court; je n*ai pas d'autre nom, je suis orpheline.

LA BBINE.

^ Et dans le besoin ?

LOUISB.

Ohl non, Traiment* Il y avait au pays une

grande dame, si bonne, si généreuse, qu^on

aurait cm que yous y étiez; je ne manquais de

' rieû) madame la marquise m'avait prise auprès

d'elle.

^ L/L BEINB.

^ Quelle marquise?

Eh bien! la marquise, tout le monde connaît ça; la dame du château de Glermont-en-Ârgonne, madame de Salvoisy, qui n'a qu'un fiJs , un si beau jeune homme , un sourire si aimable , et de grands yeux noirs. Vous ne l'aves ! jamais vu?

i LA. BSINE.

Non , vraiment

LOUISE

Tout le monde l'adore au château ; c'est tout naturel , il y fait tant de bien ! et il n'y a pas un de ses vassaux qui ne donnât sa vie pour lui.

LAUZUN , souriant.

A commencer par mademoiselle Louise»

LOUISE

Oh ! bien t je ne serai pas assez heureuse pour ça. Par exemple , il avait un défaut, à ce que disait sa mère, car moi je ne lui en ai jamais trouvé : c'est que depuis quelque temps il parlait politique, ce qui désolait madame la marquise; il trouvait que tout allait de travers à la cour.

LAUZUN , léTèraneiii.

Eh bien ! par exemple...

LOUISE, nalfement.

Oui , Monsieur, il était comme ça : il parlait de gloire, de liberté, d'idées nouvelles; je n'y entendais rien , mais j'étais de son avis ; il déclamait avec tant de chaleur contre tous les abus, contre les courtisans, contre le roi, contre la reine. Âh I pour la reine il avait tort, je le vois maintenant.

LA BEIMB , vnc un pou d'émotion.

En vérité 1

LOUISE

C'est tout simple , il ne vous connaissait pas , il ne vous avait pas vue ; et c'est dans ces dispositions-là qu'il est venu faire un voyage à Paris, où madame a appris qu'il parlait en tous lieux aussi librement que dans son château, et puis tout à coup elle n'en a plus reçu de nouvelles ; on n'a plus su ce qu'il était devenu; son cousin même, M. de Salvoisy, qui est employé à Versailles, a écrit qu'il était disparu, et qu'il aai-

gnait que la police, la Bastille, les letu*es de cachet*., que sais-je? Depuis ce moment, madame ne vivait plus, ni moi non plus, et voyant ma bienfaitrice dans les craintes et dans les

larmes. (EUe se lère.) Ah! ça va mieux. (Elle continue,) Il m'est venu une Idée dont je n'ai parlé à elle ni à personne, parce qu'on m'en aurait empêchée. Je suis, partie à pied de Clermont-en- Argonne, sans savoir le chemin; mais je dbais à tous ceux que je rencontrais : Je vais à Versailles pour parler à la reine , et ils m'indiquaient ma route.

LA BEINE.

pauvre enfant!

LOUISE

JDès le second jour, je n'avais plus d'argent; je n'y avais pas pensé, et j'étais tombée de besoin au pied d'un arbre, lorsque passa un vieux militaire, qui me dit : « Jeune fille, que fais-tu là? » — Je viens de Clermont, et je vais à Versailles » parler à la reine. » Alors il me donna lin louis. Vous le lui rendrez , Madame, n'est-il pas vrai? Je le lui ai promis ; et voilà comme je suis arrivée à Versailles, comment j'ai parlé à la reine , pour lui demander la grâce et la liberté de mon jeune maître.

Air nouveau de M. Hormille.

Commcnisans lui retourner au pays ?

LA BEINE.

Quoi ! mon enrant, vous voulez que la reine Vienne au secours d'un de ses ennemis?

LOUISE

Raison de plus.

LA BBINB* Pour augmenter sa haine.

LOUISE

N'en eroyei rien, Madame.*, ce sera Un coBvr de plut qui vous appartiendra.

LA BEINE.

11 faut se rendre aux accents généreux De cette voix qui presse et qui supplie; Mais, dites -mol , si je cède à vos vœux, P«is-Je espérer, mon ancienne ennemie , Que votre cœur un Jour m'appartiendra ?j

LOUISE

Oh ! non, vraiment, car vous Tavez déjà.

LA BEINE , souriant.

Voyons, vous dites que votre jeune maître est

SI. ue...

LOUIBB.

Salvoisy!

LA BEtNB, cherehMiti

Salvoisy! (sounant.) Non-seulement je ne l'ai pas fait arrêter, mais je n'ai pas même entendu ce nom-là parmi ceux... Je vais faire parler à M, Lenoir.

LOUISE

C'est celui qui met au cachot ? Ah ! que vous êtes bonne !

LAmXJN*

Puisque ce M. de Salvoîsy a od cousin à Versailles* on pourrait d*abonl savoir par lui.... (a louîm.) Lui avez-vous parlé?

LOUISE

Mon, Monsieur, je ne sais pas même où il demeure, et puis Je ne voulais parler qu'à la reine.

LÀ REINE, à Uprince«e.

Princesse , vous vous informerez , vous ferez écrire à ce cousin , je le verrai, Je veux le voir dès aujourd'hui, (a Loaûe. ) Soyez tranquille, mon enfant; nous saurons ce qu'est devenue la personne qui vous intéresse si vivement On nlnspire pas un dévouement comme le vôtre sans le mériter. Tenez, vous voyez bien ce monsieur en habit brun, au fond de cette galerie? c'est M. de Vassan. Priez-le , de ma part , de vous conduire dans le salon de musique ; dans deux heures

vous aurez une réponse. (Se retournant Ter* aet

femmes.) Maintenant, Mesdames, chez le roi.

( A Lausun. ) MOUSieur de LauZUn !... (Laosan, qui regardait Louûe , t'approche tirement de la reine qui adreaie à Loaite un geste de protection. ) AdieU , mOU CUfaUt , ( en souriant ) adicU , ma nOUVelle alliée ! ( a U princesse ) Ah 1 je vous remercie , princesse , voilà une bonne matinée.

(Elle sort par le fond, entourée de toutes ses femmes, et causant arec Lausun. )

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