SUR L'INTÉRÊT PERSONNEL
Est-ce un commun motif qui les retient paisibles: Rotrou, dans le séjour ou le trépas l'attend: Villars, loin dii péril, à la cour du Régent?
Le plomb n'est point tiré des mines de Golconde.
Près des monts d'Ibérie une eau pure et féconde
Dans les corps languissans fait couler la santé;
Cette eau n'a point sa source au maraiis empesté
Dont la fièvre homicide habite les rivages,
Et qui, dans un été, dépeuple vingt villages.
Ah! que sur les bons cœurs la vertu règne en paix!
L'intérêt personnel n'a que trop de sujets.
C'est le roi du tyran sous qui trente ans de guerre
De flots de sang et d'or ont épuisé la terre;
Le roi du courtisan qui vendit son honneur,
Et fut esclave habile afin d'être oppresseur;
Du publicain pervers qui, du sein des rapines,
Insulte, en s'enivrant, aux publiques ruines;
Du charlatan sacré qui , la crosse à la main ,
Vit, inutile au monde, aux frais du genre humain.
On voit même souvent l'orgueil et le caprice,
L'hypocrisie impure, et jusqu'à l'avarice.
D'une fausse vertu calculant les produits,
Semer quelques bienfaits pour en cueillir les fruits;
Donner pour envahir, et, par un vil manège,
Usurper sans pudeur un renom sacrilège;
Mais il est, grâce au ciel, des esprits généreux
Qui font le bien pour tous, qui ne font rien pour eux.
^64 DISCOUtlS
Brunswick, en secourant un peuple qui se noiè^ De l'Oder en fureur est lui-même la proie. Vous reviendrez peut-être à votre vieux propos : Brunswick, issu des rois, et neveu d'un héros, Sera mort, selon vous, dans la douce espérance Qu'il allait des journaux exercer l'éloquence, Et que^ pour le chanter, dans les tnurs de Paris, Exprès chez les Quarante on fonderait un prix. Mais quoi! le même espoir, à l'aspect d'un naufrage. Au signal de détresse aperçu du rivage, Pousse-t-il loin du port tant d'obscurs matelots , Qui prodiguent leurs jours, et vont braver les flots. Quand la mer^ autour d'eux, entr'ouvre mille abîmes! Là, dans un incendie, aux clameurs des victimes. Voyez les citoyens, l'un par l'autre animés. S'élancer à l'envi sous des toits enflammés : Qui peut leur inspirer ces élans respectables? Rien, rien que le besoin de sauver leurs semblables.
Sur les sentimens piirs et désintéressés L'âme de Fénélon doit nous instruire assez. Il faut, prétcndait-il, aimer Dieu pour lui-même. S'il n'expliquait pas bien son mystique système. S'il fut par ses rivaux justement combattu, C'était ainsi du moins qu'il aimait la vertu. C'est ce qu'il votilait dire; et c'est aussi peut-être Ce que sentaient trop bien ses rivaux et son maître. La vertu se suffit : son exquise pudeur
SUR LINTÉRÈT PERSONNEL. 265
Laisse à la vanité, qui s'appelle grandeur, D'un éloge vénal les tributs emphatiques, Et le bruit commandé des fanfares publiques. Conquérans, immortels par des calamités, Vos monuinens debout surchargent les cités! Eu vous payant l'impôt d'une terreur profonde. Le monde a célébré les oppresseurs du monde. Pourrait-il seulement nommer ses bienfaiteurs ? Du soc et du semoir quels sont les inventeurs? Qui changea les déserts en campagnes fertiles? Quels mortels ont créé les premiers arts utiles ? Quels des arts découverts ont transmis les leçons? Et quel divin génie, analysant les sons. Figurant à nos yeux les signes du langage, De tous les arts futurs nous conquit l'héritage? Sur aucun monument leur nom n'est établi : Comme on brigue l'éclat, ils ont brigué l'oubli; Et, par un vol sublime échappant à l'histoire. Les plus hautes vertus sont des vertus sans gloire.
De la vie ordinaire examinons le cours : L'honnête homme paisible aime à cacher ses jours; Et de bruyans jongleurs auront la complaisance D'envoyer aux journaux leurs traits de bienfaisance. Rapin vécut trente ans, chétif et demi-nu, Et des faquins obscurs fut le plus inconnu. 11 obtient par la brigue un rang considérable; Vingt millions volés l'ont rendu respectable.
Rapin vient de mourir, des fripons regretté :
Ceux qui volaient sous lui vantaient sa probité.
Voyez, voyez encor jusqu'à l'asile sombre
Tout ce troupeau servile accompagner son ombre.
C'est peu : l'airain guerrier pour lui va retentir ;
Pour lui dans cette chaire un prêtre va mentir;
Le mensonge est gravé aur la pierre funèbre,
Et du nom d'un pied-plat va faire un nom célèbre;
Et ce sage, à l'étude, aux pauvres consacré,
Qui, portant le savoir sous leur toit ignoré,
Allait guérir leurs maux, consoler leur vieillesse;
Celui qui de leurs fils instruisait la jeunesse ;
Ce riche, satisfait d'un modeste séjour.
Mais que l'agriculture occupait chaque jour.
Qui payait le travail, secourait l'indigence.
Et pour prix d'un bienfait demandait le silence;
Le Sylva, le Rollin, le Sully du hameau,
Sont là, sans épitaphe, en un même tombeau.
Si l'éclat d'un vain nom fut l'objet de leur crainte.
D'un pur amour du bien reconnaissez l'empreinte;
Respectez-en la source; et ne prétendez plus
Que jamais l'égoïsme ait fondé les vertus.
Oh! qu'il connaît bien mieux leur véritable base, Ce bon, ce vieux Chrêmes, éloquent sans emphase. Qui dit à Ménédème, ardent à s'affliger: « Homme, chez les humains rien ne m'est étranger.» À ce vers de Térence on a vu Rome antique