ACTE IV, SCENE III. 3oi
Peut condamner Pison , peut le justifier.
Oui, j'ai vu, malgré moi, Tibère tout entier.
AGRIPPINE
Qui vous y forçait?
Lui, puisqu'il est notre maître; Lui , l'ennemi de Rome , et le votre peut-être ; Lui, dont la tyrannie irrite nos débats.
AGRIPPINE
Si vous étiez Séjan, je ne répondrais pas. Mais Cnéius , indocile au frein de l'esclavage , N'a point cultivé l'art de farder son langage; Vrai dans tous ses discours, par tant de liberté Il ne tend pas un piège à ma sincérité. Toutefois que craint-il en sa faveur nouvelle, Quand Tibère me fuit, quand Tibère l'appelle?
Tout, j'ose l'avouer, jusqu'à cette faveur
Dont je n'accepte pas le brillant déshonneur.
Le tyran m'a flatté; mais je suis libre encore:
Il m'invite à vous craindre, et c'est vous que j'implore.
AGRIPPINE
Moi-même, en implorant la justice et les lois. Vous le savez, Cnéius, j'ai respecté vos droits. J'accuse un criminel que vous devez défendre: Vous étiez au sénat; vous avez pu m'entendre : Là, j'ai plaint les vertus d'un Romain généreux,
3o2 TIBÈRE.
Digne d'un autre père et de temps plus heureux. Mais, quand je sollicite un arrêt légitime, Qu'oseriez-vous prétendre, excepté mon estime?
CNÉIUS
Rien pour le défenseur, mais tout pour l'accusé. Songez au tribunal qui nous est imposé. Un ami de Séjan va dénoncer mon père : Et qui nous jugera? le sénat de Tibère. A la cour du tyran vous parlez de nos droits ! Vous invoquez sous lui la justice et les lois! Les lois! mais en est-il? est-il une justice, Inflexible au coupable, à l'innocent propice. Qui sache, en la blâmant, pardonner à l'erreur, Qui sache lire un crime au front de l'Empereur? Tibère corrompt tout par son fatal génie : Ce qu'on nomme équité n'est que sa tyrannie. En vain, dans ses discours de pompe revêtus. De ses vices masqués il se fait des vertus ; Nous pouvons aisément, malgré tant d'artifices. Dans ses fausses vertus démasquer tous ses vices. Il récuse le peuple, et commande au sénat: Vous l'avouez enfin , lui seul est tout l'Etat. Sa vengeance proscrit, sa faveur déshonore; Plus il est odieux, plus il faut qu'on l'adore; Et, tremblant devant lui, le pâle genre humain Le maudit à ses pieds, l'encensoir à la main.
AGRIPPINE
Vous dites vrai, Cnéius; mais de la servitude,